mercredi 6 mars 2019

Technique et technologie


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Nous, Pièces et main d’œuvre, avons toujours opposé la « technique » - « l’art de » (gr. tekhnê), l’art de faire un feu ou un marteau, le « savoir-faire » - consubstantielle à l’hominisation, et avec laquelle nous n’avons aucune querelle ; et la technologie (nom forgé en 1829 par Bigelow). C’est-à-dire le machinisme industriel et les systèmes de machines, comme les hauts fourneaux ou les marteaux-pilons. La technologie est le produit des noces du capital et de la science, apparue à la fin du XVIIIe siècle pour servir l’essor des forces productives/destructives et la volonté de puissance de la technocratie. Avec les conséquences que chacun peut aujourd’hui voir par lui-même, non seulement pour les bases naturelles de notre vie, mais en termes d’asservissement et d’aliénation à la machinerie technosociale (1). De la technique à la technologie, il y a rupture et saut qualitatif.
Cette opposition qui fait appel aux notions de « seuil » et de « passage à la limite », recoupe celle établie par Ivan Illich dans La Convivialité, entre technique vernaculaire (autonome) et technologie hétéronome (autoritaire).
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vendredi 15 février 2019

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l'Invention des corps» — 14 février 2019


Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

    Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

mardi 5 février 2019

Félix Guattari - Les Trois Écologies

Félix Guattari dans son ouvrage, "Les trois écologies" (Paris, Galilée, 1989), développe la notion "d'écosophie" qui repose sur trois écologies. La première, environnementale, est la démarche écologique ordinaire. La seconde, l'écologie sociale, consiste à s'opposer au capitalisme mondial intégré, en recréant des espaces d'économie individuelle, autonome, et des rapports sociaux ou familiaux "réinventés” ; enfin l'écologie mentale qui, pour Guattari l'expert en psychanalyse, permet la réhabilitation de la subjectivité, de la singularité.

F. Guattari montre que l'écologie environnementale devrait être pensée d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une "écosophie" de caractère éthico-politique. Nous présentons ici un extrait d’un autre texte, que Le Monde diplomatique a présenté comme une sorte de "testament philosophique". La réflexion y est ambitieuse et totalisante. Elle centre néanmoins son analyse sur l’importance de la singularité de chacun d’entre nous, en nous et face aux autres. Une façon bien à lui de concevoir la place de l’individu dans notre société.




http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2868

http://1libertaire.free.fr/guattari1.html

http://www.etopia.be/IMG/pdf/r7_prignot_web.pdf

http://www.multitudes.net/les-trois-ecologies/

mardi 22 janvier 2019

On peut renverser le capitalisme sans modèle pour la suite

Source : 
https://reporterre.net/On-peut-renverser-le-capitalisme-sans-modele-pour-la-suite?
Kevin Amara est journaliste, membre de la rédaction du Comptoir et père au foyer.


Par quoi remplacer le modèle de société dans lequel nous vivons dans le cas de son renversement ? Il n’y a pas de système tout prêt pour l’auteur de cette tribune, qui explique que les « révolutions » ont « le pouvoir de créer en permanence de nouvelles formes sociales, de nouvelles appartenance au monde ».


S’il est une question qui revient inlassablement lorsque l’on parle de renverser la structure sociale actuelle, c’est bien celle-ci : « Oui, mais pour appliquer quel modèle de société ? » Nombre de militants se trouvent sidérés — au sens littéral du terme — par le fait de ne pas pouvoir répondre à cette question. En réalité, il n’y a pas lieu d’y répondre, pour plusieurs raisons que nous nous proposons d’étayer ici.

S’ils sont légion à proposer un système, ce n’est rien d’autre qu’un symptôme de la société industrielle, qui systématise systématiquement et aimerait organiser l’ensemble du vivant en autant d’éléments contrôlables. Or, les sociétés humaines ne sont pas, par essence, contrôlables. Du conflit naît la variation, de l’antagonisme jaillit l’invention.

Il s’agit par ailleurs de ne pas infantiliser les gens, ce qu’encourage le fait de proposer un modèle de société clé en main. S’il est insultant d’imaginer que le gouvernement représentatif soit le meilleur modèle à proposer aux sociétés humaines, il ne l’est pas moins d’imaginer que les peuples ne disposeraient pas de la capacité de créer leurs propres organisations. S’il est évident que le capitalisme mène à la destruction de l’ensemble du vivant, seul un fou pourrait prétendre avoir conçu un meilleur système pour le remplacer, pour autant que cela soit souhaitable… En effet, imaginer un modèle standard qu’il s’agirait d’appliquer à tous et partout sur la planète relève de la lubie technocratique, et l’on sait avant même de s’y risquer où cela nous conduirait : à répéter inlassablement la même erreur. Car enfin, comment imaginer que la Corse s’organiserait de la même manière que le quart nord-est de la Chine ? Faut-il faire fi de toutes les disparités culturelles, géographiques, sociales, afin de tendre vers un modèle unique ? Nous ne le croyons pas. Nous pensons qu’il y a autant de sociétés possibles qu’il existe de peuples — et nous ne nous risquerons pas à définir ici le mot peuple, le sujet est ailleurs. Une société ne fonctionne pas, elle est ou non vivable et soutenable, et afin de l’être, elle doit penser en permanence l’ajustement de ses divisions en partant des conditions effectives d’existence de ses membres, et non pas tendre vers quelque absolu.

 Personne ne sait de quoi une révolution est suivie

Certains groupes souhaiteront ainsi se munir d’institutions à taille humaine visant à agencer l’ensemble de leur fonctionnement, tandis que d’autres tendront à se munir de règles afin de laisser en permanence libre cours au débat. L’un des principaux écueils dans lequel tombent nombre de militants consiste à prendre les mots pour des choses et ainsi à revêtir d’un caractère sacré les choses en question.

Personne ne sait de quoi une révolution est suivie. Les prophètes et les augures qui font florès en temps de crise prennent généralement la poudre d’escampette lorsque le pouvoir vacille. Nous ne pouvons qu’inviter à prendre le chemin, et ne pouvons donner aucune garantie quant à ce qui se trouvera au bout. Les révolutions créent de nouvelles formes d’organisation. L’insurrection crée la forme d’une protosociété. Comme l’a exposé George Orwell dans son livre Hommage à la Catalogne, lorsque l’ordre social est renversé, les conditions d’appartenance se trouvent modifiées, ainsi que les interactions entre les personnes :
Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non plus en simples rouages de la machine capitaliste. Dans les boutiques des barbiers, des « Avis au public », rédigés par des anarchistes — les barbiers étaient pour la plupart anarchistes —, expliquaient gravement que les barbiers n’étaient plus des esclaves. Dans les rues, des affiches bariolées conjuraient les prostituées de ne plus se prostituer. » 

Puisque les révolutions possèdent le pouvoir considérable de créer en permanence de nouvelles formes sociales, de nouvelles appartenances au monde, il semble illusoire d’écrire un cahier des charges et de s’y contraindre. Par conséquent, il est tout à fait possible de répondre sereinement « Je ne sais pas » à la question : « Par quoi remplacer la société industrielle, ou le capitalisme ? »

mercredi 16 janvier 2019

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »,
15 janvier 2019 par Marion Messina

Son premier roman, Faux départ (Le Dilettante, 2017), est sorti en format poche chez J’ai Lu en août 2018.
https://lemediapresse.fr/idees/nous-ne-sommes-ni-peripheriques-ni-invisibles-par-marion-messina/


 Nous ne sommes pas la France invisible. Nous sommes bien visibles, dans les zones résidentielles, les quartiers HLM, les gares, les centres commerciaux, les files d’attente devant les administrations, à la sortie des écoles, dans les cimetières et les maternités. Nous ne sommes pas attachés à un lopin de terre, à une boutique, à une vieille bâtisse ou à un village. Nous nous retrouvons dans des non-lieux, sur des parkings, sur les rond-points, dans des zones neutres identiques d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes les enfants indésirables de la fin de l’Histoire prophétisée par ses chefs d’orchestre.

Ils nous somment d’embrasser la « modernité », une définition perverse de régression, de renoncer coûte que coûte à la protection sociale, de nous adapter, de faire des efforts, d’accepter que nos existences changent à chaque décennie, que nos vies perdent leur saveur et leur sens jusqu’à devenir une succession fade de jours façonnés de regrets, d’absurdité et d’épuisement. Nous ne contrôlons plus nos vies, nous ne voyons pas nos enfants grandir ; nous sommes rackettés légalement et travaillons pour rien. Nous payons des assurances obligatoires qui ne nous sont d’aucune utilité, nous payons les mêmes aliments infâmes qui poussent nos paysans au suicide. Nous sommes moqués, humiliés, présentés comme idiots, sous diplômés, ou encore pétainistes qui s’ignorent. Nous qui, pour la grande majorité, sommes nés après la guerre.

Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachronique que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’antiracisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’Honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustices qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire.

Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées.

Nous avons trop longtemps détourné les yeux de la corruption et du népotisme, gobant votre mythologie citoyenne d’ « égalité des chances » et de roue qui tourne pour les plus méritants. Pétris de légendes urbaines sur le self made man et l’entrepreneur courageux, nous n’avons pas joué collectif en attendant l’émancipation individuelle. Or, nous devons nous rendre à l’évidence : nous sommes diplômés du supérieur auto-entrepreneurs en livraison de pizzas après minuit, en vélo pour que vous puissiez compenser notre absence d’émission de CO2 par vos longs courriers, infirmiers diplômés enchaînant les CDD, aspirants fonctionnaires aussi précarisés que des employés du privé, soumis aux nouvelles politiques de management que vous n’appliquez pas à vous-mêmes. Nous laissons nos grands-parents vieillir dans l’indigence et nos enfants s’entasser dans des salles de cours, quand ils ont la chance de pouvoir avoir un enseignant.

Qui êtes-vous ? Dans un contexte aussi intense, les masques tombent. Ceux qui prônent l’absence totale de l’État en économie applaudissent lorsque ce même État interdit une cagnotte citoyenne visant à aider Monsieur Dettinger à financer ses frais de justice. Qui est Marlène Schiappa ? Une ex-blogueuse sans talent, scribouillarde de livres girly et sexy, pétrie de culture 50 shades of grey et incapable de prononcer une phrase sans déclencher la consternation et l’hilarité. Secrétaire d’État chargée de « l’égalité homme-femme », non élue démocratiquement, quelle est sa légitimité pour demander l’identité de tous les contributeurs d’une cagnotte légale et solidaire ? Qui est cette femme ? Puisqu’on nous parle de méritocratie, posons la question : quel diplôme ou hautes études nécessaires au bien commun Madame Schiappa a-t-elle validé ? Quels services Monsieur Benalla a-t-il rendus à la France pour bénéficier de passeports diplomatiques, d’une impunité juridique dans les faits, après avoir pourtant passé à tabac des manifestants lors du 1er mai, grimé en policier ? Quel est le rôle de Monsieur Benalla dans la vie des Français ? A-t-il été élu ? Aurait-il lui aussi validé le diplôme que l’on réclame à n’importe quel citoyen lambda même pour distribuer des prospectus promotionnels ? Quel service a-t-il rendu à la patrie pour bénéficier de l’indulgence dont n’a pas bénéficié Monsieur Dettinger qui dormira ce soir encore en prison ? Qui est Aurore Bergé dont le combat était encore il y a cinq mois de faire entrer des chats à l’Assemblée ? La « plus-value humaine » de ces gens est-elle supérieure à celle de Messieurs Dettinger et Drouet, fonctionnaire territorial et routier ?

À ceux qui ont mené leur vie paisiblement sans nous voir tandis que nous ramassions leurs poubelles, balayions leurs rues, passions la serpillière dans leur hall d’immeuble haussmannien, vendions leurs cafés, reprisions leurs vêtements, gardions leurs enfants et soignions leurs vieux : nous ne manifestons pas pour exister. Nous existons.

dimanche 13 janvier 2019

Du bon usage de la consultation nationale Par Bruno Latour


https://aoc.media/analyse/2019/01/14/usage-de-consultation-nationale/

Du bon usage de la consultation nationale

Par Bruno Latour
Philosophe et sociologue

Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.

La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.

Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).

    La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.

Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?

Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.

L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.

Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)

    Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.

Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.

Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.

L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.

    Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.

La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».

En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.

La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.

    Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.

Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.

L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » – à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.

    Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».

Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.

En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)

Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer.

Bruno Latour

Philosophe et sociologue, Professeur émérite au médialab de Sciences Po

mardi 18 décembre 2018

"Vous n'êtes pas assez matures"



Urgence climatique : seuls ceux qui ont des ressources psychologiques fortes peuvent vivre avec au quotidien

Urgence climatique : seuls ceux qui ont des ressources psychologiques fortes peuvent vivre avec au quotidien


C'est l'avis du philosophe australien Clive Hamilton. Il était présent à la COP21 à Paris, il a suivi la COP24. Pour lui, cela fait peur de penser à un monde à +4°C, alors on se protège en utilisant des mécanismes de défense. Il est assez pessimiste pour l'avenir.

Face à la terrible vérité scientifique du changement climatique, les humains mettent en place divers "mécanismes de défense psychologiques", explique le philosophe australien Clive Hamilton. Peu nombreux sont ceux capables de "vivre avec, au quotidien", poursuit l'auteur du best-seller "Requiem pour l'espèce humaine". Paru en 2010, cet ouvrage décrit l'installation d'un enfer sur Terre, avec moins d'un milliard d'êtres humains sur Terre. Une prévision pour le XXIIe siècle.

Hamilton était présent dans les coulisses de la COP21, et à l'époque, alors qu'on annonçait la signature de l'Accord de Paris, il était optimiste.  Mais il estime aujourd'hui qu'il est tombé dans un piège : "La COP de Paris était unique (...), on avait l'impression d'être enfin à un tournant. L'ambiance était grisante, et je suis tombé dans le piège. Quelques obstinés comme (le scientifique) Kevin Anderson, disaient 'il est trop tard, ça ne marchera pas', mais j'ai choisi d'écouter des gens engagés convaincus que c'était un tournant. Une lueur d'espoir après des années d'accablement semblait libérateur. J'aurais dû me méfier. Qu'est-ce qui s'est passé ? En un mot, Trump. N'oubliez-pas qu'il a été élu en tant que climato-sceptique".

Selon Clive Hamilton, l'accusation contre le catastrophisme est "une invention astucieuse d'une entreprise de relations publiques travaillant pour les énergies fossiles. En fait, les scientifiques et les défenseurs de l'environnement ont hésité à dire la vérité au public sur l'ampleur et l'irréversibilité du réchauffement.  Il y a plusieurs raisons pour minimiser les dangers. Certains scientifiques se sont laissés intimider, subissant les attaques constantes des négationnistes de la science climatique et des politiques conservateurs. Ce sont des êtres humains, mais en tant qu'experts ils ont une responsabilité d'informer la population sur la science, surtout quand les pires scénarios deviennent réalité.  Les défenseurs de l'environnement ont d'autres raison. Ils sont convaincus que raconter des histoires de fin du monde est contre productif, qu'ils doivent donner de l'espoir aux gens parce que la morosité les immobiliserait ou bien  ils voudraient faire la fête en attendant de mourir".
"Un vœu pieu est propagé par certains, convaincus (...) que les humains vont créer un monde magnifique de prospérité pour tous dans un jardin des délices"

Arrivé à un point où le réchauffement climatique est irréversible et ne peut être qu'éventuellement limiter dans son augmentation, les pays et les peuples réagissent différemment. Clive Hamilton fait la différence entre les États-Unis, "_où l'optimisme est enraciné dans la culture", et l'Europe et sa longue histoire de violences, où, selon lui, "les Européens sont mieux préparés psychologiquement pour ce qui va arriver"_

_"Quand quelqu'un me dit 'nous devons donner de l'espoir aux gens', je lui réponds: 'Espoir de quoi ?' Nous avons dépassé le cap d'un réchauffement climatique réversible. La question est maintenant : que devons-nous faire pour le contenir sous les +2°C et non +4°C?  Un vœu pieu est propagé par certains, convaincus (...) que les humains vont créer un monde magnifique de prospérité pour tous dans un jardin des délice_s.          

Devant la prise de conscience généralisée et la mobilisation croissante des citoyens, des jeunes, face à l'urgence climatique, il y a une demande de réponse politique. Toutefois, chacun, au quotidien a une manière différente de réagir.

" Il y a ceux qui nient la vérité, ceux qui se disent que ça ne peut pas être si terrible, ceux qui croient qu'une solution sera trouvée pour faire disparaître le problème, et ceux qui connaissent la vérité mais qui ne la laisse sortir que par moment. Seuls quelques uns, avec des ressources psychologiques fortes, sont capables de vivre avec en permanence. Certains militants sont comme ça. Cela fait peur de penser à un monde à +4°C, les extinctions, les mauvaises récoltes, les migrations de masse, les tempêtes et les incendies. Alors on se protège en utilisant des mécanismes de défense psychologiques. On l'ignore, on ne lit pas certains reportages, on se dit que les humains ont résolu d'autres problèmes difficiles, ou on espère que Dieu nous sauvera", explique Clive Hamilton.


Croire en des catastrophes irréversibles n’empêche pas d’agir

Le collapsologue Pablo Servigne : “Croire en des catastrophes irréversibles n’empêche pas d’agir”
TELERAMA
17/12/18


Pourquoi faut-il croire à l’effondrement ?
Nous sommes partis de ce constat : malgré l’accumulation de savoirs scientifiques sur les catastrophes en cours, nous ne croyons toujours pas ce que nous savons. Et donc, nous n’agissons pas. Comment faire ? L’« effondrement » nous a paru efficace pour mettre en récit ces faits sidérants. Ce mot extrêmement large, puissant, permet aussi bien de parler des études scientifiques, de la raison, que de toucher l’imaginaire et d’ouvrir une nouvelle vision du monde. Certains y voient une prédiction de type Nostradamus, une apocalypse brutale façon Hollywood. Ce n’est pas notre démarche. Nous adoptons plutôt le point de vue d’historiens des siècles à venir, qui en étudiant notre période, pourront parler de l’effondrement de la civilisation thermo-industrielle. Autrement dit un processus qui a déjà commencé, qui n’a pas encore atteint sa phase la plus critique et qui sera graduel - une sorte de déclin complexe.

Comment tout peut s’effondrer est un best-seller. C’est le signe que de plus en plus de gens y croient ?
Quand j’ai commencé à donner des conférences sur le sujet, il y a une dizaine d’années, une grande partie du public restait sidérée, certains pleuraient, d’autres étaient en colère… Aujourd’hui, les gens me disent « merci d’être franc, nous avons un horizon concret, alors on y va, on se bouge ». Et les médias ne craignent plus d’en parler. Quelque chose a changé. L’imaginaire populaire s’est fissuré : il y a eu le Brexit, l’élection de Donald Trump, les vagues de migrants, et puis, la canicule, la démission de Nicolas Hulot, le dernier rapport du Giec, l’étude sur la « Terre étuve » (publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS)… Chacun de ces événements a embarqué un peu plus de monde dans l’idée d’un avenir plus sombre. Voilà pourquoi l’effondrement, tel que nous l’avons décrit de manière systémique, étayé par la science, est intéressant : il propose un cadre scientifique de compréhension, un récit cohérent qui met ces événements en lien et donne un sens à notre époque. J’appelle ceux qui décident d’y croire les « collapsonautes », en référence aux argonautes de Jules Verne. Ce sont des voyageurs de l’effondrement. Ils déploient leur imagination, apprennent à vivre, du mieux possible, avec les mauvaises nouvelles et les changements brutaux, progressifs, qu’elles annoncent.

Que répondez-vous à ceux qui vous voient comme un oiseau de mauvais augure ?
Que croire que des catastrophes irréversibles sont déjà en cours n’empêche pas d’agir. Au contraire. Il faut comprendre qu’en acceptant cette réalité, il reste encore une marge de manœuvre, un élan de vie et la possibilité d’un passage à l’action. C’est la posture du « catastrophisme éclairé » du philosophe Jean-Pierre Dupuy : on doit considérer la catastrophe comme certaine, on doit y croire, pour avoir une chance de l’éviter.

Mais on peut aussi être tétanisé par la peur ?
C’est pourquoi l’art de donner et recevoir les mauvaises nouvelles est essentiel. Si on vous annonce brutalement que vous avez un cancer et qu’il vous reste six mois à vivre, sans rien de plus, vous serez détruit. La nouvelle de cet événement futur pourrira votre présent. Alors que si le médecin est bienveillant, vous permet d’exprimer vos sentiments, vous aurez une chance de bien vivre ces derniers mois. Un élan vital sera là, malgré la mort, et vous pourrez, peut-être, améliorer votre état. Bien vivre en attendant la mort, c’est «La» question philosophique depuis 2000 ans. Et au fond, l’effondrement n’est rien d’autre que la question de la mort projetée à une échelle collective. La démarche que nous proposons est de l’accepter. Bien sûr, c’est douloureux. Mais c’est aussi une opportunité incroyable.

Laquelle ?
Celle de commencer à construire quelque chose d’autre dès aujourd’hui, de donner du sens à ce que nous vivons. Les humains sont des animaux de croyances. Celles-ci forment notre manière d’être au monde, de voir le présent, le futur, d’aborder les autres, et ce qui nous met en mouvement. Elles peuvent être conscientes et inconscientes. Et elles sont souvent plus fortes que les faits - certaines nous imprègnent depuis si longtemps qu’elles ont fini par ressembler à des vérités indiscutables. Nos croyances, ce sont le progrès, la croissance infinie, la techno-science qui domine la nature. Celle aussi qui nous dit qu’il n’existe qu’une seule loi de la jungle - la compétition. Mais les croyances vivent et meurent. La question de l’effondrement est passionnante car elle traverse tout cela, et permet de traiter autant la raison que les émotions, les idéologies et les mythes. Elle ne condamne pas l’avenir. Au contraire, elle nous invite à déstabiliser les croyances toxiques. Et à créer un nouvel imaginaire, pour nous permettre de croire à un futur quand ce dernier a l’air de s’effondrer.

Vous même avez des enfants tout en croyant à l’effondrement...
Comme beaucoup de nos lecteurs, qui lisent les études scientifiques, croient au réchauffement climatique, et agissent... Pour ma part, devenir père a nourri mon parcours. Cela nous a poussés à quitter la ville, à offrir aux enfants la possibilité de goûter au sauvage avant qu’il n’y en ait plus. Je ne dis pas que c’est la panacée. J’ai aussi dû renoncer à des rêves que j’avais pour eux. Trouver la bonne posture est compliqué...
De façon plus générale, il faut se tenir sur une ligne de crête fragile, trouver le juste équilibre entre l’acceptation et le passage à l’action. Il faut éviter les écueils du « tout est foutu, à quoi bon... » mais aussi de l’optimisme béat, qui équivaut au déni. Et celui, encore plus toxique et passif, de l’espoir, qui nous fait croire que le système va inexplicablement changer, ou que la technologie, ou bien la déesse-mère vont nous sauver... Voilà pourquoi je dis que l’utopie a changé de camp. Aujourd’hui, les utopistes sont les optimistes béats, qui croient que tout peut continuer comme avant. Et les réalistes sont ceux qui agissent en vue des catastrophes qui ont déjà lieu, et de celles à venir.

Dans votre dernier livre, vous défendez l’« espoir actif ». De quoi s’agit-il ?
C’est l’idée, développée par les américains Joanna Macy et Chris Johnson, de faire maintenant, aujourd’hui, ce qui nous semble juste, ce qui nous importe, quelles que soient nos chances de réussite, même si on sait que le réchauffement dépassera les 1,5 degrés, que les migrations climatiques seront gigantesques, etc. C’est un de ces « déclics » sémantiques qui débloquent tout.

Ce « déclic » n’a toujours pas eu lieu chez nos responsables politiques !
Certains (encore trop rares) travaillent sur la question : ceux dont la fonction consiste à se pencher sur la longue durée, dans les services de défense, de prospective... Quelques responsables politiques comme Yves Cochet ou Delphine Batho, des hauts-fonctionnaires aussi, en parlent. L’armée suisse, par exemple, organise des exercices grandeur nature de simulations d’effondrement des pays voisins, avec blocage des frontières, etc. A plus petite échelle, en France, le réseau SOS Maires, par exemple, prend la question très au sérieux et essaie de rassembler les maires pour créer des réseaux de résilience au niveau municipal.
Mais plus on monte dans les échelons politiques, plus les verrous sont importants, à tous les niveaux - psychologique, juridique, financier, technique… Inscrire des perspectives de rupture globale n’est pas « porteur» électoralement, d’autant moins que notre système politique n’est pas conçu pour traiter des questions de long terme. Et puis, beaucoup de nos dirigeants, y compris chez les écologistes, ne connaissent pas la pensée écologique systémique (étude du vivant dans sa globalité, dans ses interconnexions), ou ne sont pas à jour – ils en sont restés à l’empreinte écologique… Nous avons un travail pédagogique à faire sur ces nouveaux champs, mais aussi sur ce que « croire » signifie vraiment.

Que voulez-vous dire ?
Savoir ne suffit pas. Les responsables politiques qui discutent des chiffres climatiques lors des COP, ont lu les rapports des experts. Ils savent. Mais ils n’y croient pas, comme si la tête savait mais que le coeur s’y refusait. Les connaissances doivent percuter le corps, les tripes, pour prendre toute leur dimension et pour qu’on puisse y croire. Le philosophe australien Clive Hamilton est celui qui m’a le plus décomplexé à ce sujet. Dans son livre Requiem pour l’espèce humaine, il décrit parfaitement comment il a « émotionnellement (accepté) ce que cela signifiait vraiment pour l’avenir du monde » et s’est senti « soulagé d’admettre enfin ce que (son) esprit rationnel n’avait cessé de (lui) dire ». Il ne s’agit pas d’une prise de conscience. C’est une prise d’émotion. Une fois qu’on l’a ressentie, plus rien n’est pareil.

C’est compliqué de parler d’émotions pour vous qui êtes scientifique de formation ?
Très ! La culture de cette profession nous demande de rester « neutre ». Pourtant, ceux qui sont plongés dans l’étude du changement climatique, de la destruction de la biodiversité, sont les premiers touchés par toute une palette émotionnelle - tristesse, colère, désespoir... Quelques uns commencent à en parler - la chercheuse Camille Parmesan, corédactrice des rapports du GIEC, a osé déclarer publiquement une « dépression professionnelle ». Mais ils sont rares. L’historienne des sciences Naomi Oreskes a d’ailleurs montré comment cette culture a conduit les climatologues à communiquer une version sous-estimée des dangers. Selon elle, les scientifiques devraient davantage exprimer leurs inquiétudes, leurs émotions, pour transmettre le message.

Y croirait-on plus ?
Si plusieurs climatologues du GIEC s’autorisaient à pleurer en public, à l’instar des larmes du représentant des Tuvalu au sommet sur le climat en 2009, ou celles de Nicolas Hulot lors de sa démission, ils provoqueraient un « déclic » énorme. Mais notre société dit encore trop souvent : c’est la preuve que la politique n’est pas faite pour lui, il est trop émotionnel...
Et pourtant les impacts des émotions sur notre perception des risques, nos manières de penser, d’agir sont fondamentaux. C’est ainsi que fonctionne le cerveau ! Le cerveau « émotionnel » nous aide à faire nos choix moraux, nos choix d’action, puis le cerveau « rationnel » justifie ce qui a été décidé en amont de façon intuitive et émotionnelle. Alors oui, il faut apprendre à voir, comprendre, accueillir nos émotions, pour le bien commun.

C’est le but de la « collapsosophie » que vous proposez dans votre livre ?
Nous avons remarqué que plus nous nous en tenions aux chiffres, plus nos auditeurs étaient sidérés. Pour ne pas devenir fous devant ce gavage de mauvaises nouvelles, nous avons eu besoin de sortir du « logos » (la « raison » en grec). D’où ce terme de « collapsosophie » : une sagesse pour traverser les tempêtes, pour ne pas nous effondrer intérieurement. Nous avons besoin des émotions, de l’intuition, de la philosophie, de la spiritualité aussi, pour accompagner la rationalité scientifique. C’est une manière de penser l’effondrement, et d’y croire, en prenant soin de nous et des gens. J’insiste bien, il ne s’agit pas de rejeter la raison. C’est la science qui nous montre les limites, qui nous explique le fonctionnement du système-terre. Mais le curseur est allé trop loin dans cette rationalité froide, devenue toxique pour la société.

Dans votre livre, vous insistez sur un chemin intérieur, vous ne croyez pas dans le politique ?
Beaucoup nous reprochent de ne pas avoir abordé la question politique de l’effondrement. C’est la plus importante. Mais pour la construire, il faut d’abord être d’accord sur le constat – c’était l’objet de notre premier ouvrage. Vient ensuite la question de la voie intérieure - la sagesse, les émotions, les spiritualités. Mais ce tome 2 n’est pas un appel au repli individuel : il s’agit de définir un élan spirituel qui redonne de la force au collectif, qui redonne envie d’agir ensemble et de créer des politiques moins toxiques. A partir de là, on est un peu mieux préparé pour le chemin extérieur, la transition, l’organisation collective. « Que faire ? », ce sera le tome 3, mais ce n’est peut-être pas à nous de l’écrire...

Peu de scientifiques s’aventurent sur le terrain de la spiritualité...
Mettre les pieds dans le plat est devenu notre spécialité ! « Effondrement » était un gros mot, nous avons contribué à le désamorcer. Nous voulons aussi désamorcer le mot « spirituel », qui met tellement mal à l’aise. En tant que scientifique athée, anarchiste, j’ai longtemps été fâché avec les religions et les spiritualités. Et puis je me suis apaisé, grâce notamment à la définition qu’en donne philosophe Dominique Bourg dans son livre Une nouvelle terre. La spiritualité n’est pas un gros mot, elle est essentielle pour vivre. C’est notre rapport au monde, à tout ce qui nous a été donné et que nous n’avons pas produit - la nourriture, le soleil, les autres humains et non humains... Définir et vivre ces liens au monde est une question fondamentale : est-on dans la réciprocité ? Dans la gratitude ? Dans l’indifférence ? Cette question traverse d’ailleurs la récente mobilisation des Gilets jaunes, des gens venus de milieux différents, qui redécouvrent la puissance de la solidarité, et la jouissance, le plaisir d’être et d’agir ensemble.
Aujourd’hui, la spiritualité fait un retour, revu et corrigé par le capitalisme marchand qui a choisi de la nommer « développement personnel ». Pourquoi ne pas l’aborder de manière plus saine ? C’est ce que nous proposons en puisant dans des traditions boudhistes, amérindiennes... C’est sans doute un peu naïf, maladroit, mais c’est un début. Il faut vivre aussi avec le risque que cette quête spirituelle puisse mener à des dérives. Il y aura, et il y a déjà, des gourous, des pseudo-religions. Mieux vaut devenir compétent pour éviter les risques. Pour ma part, j’ai choisi de mettre les mains dans le cambouis, avec cet horizon que me donne l’effondrement, pour répondre à cette deuxième interrogation essentielle qui définit la spiritualité : quel est mon horizon d’accomplissement ? Que dirai-je à mes enfants, à mes petits-enfants sur mon lit de mort : voilà ce que j’ai été, voilà ceux avec qui j’ai fait récit commun, voilà à quoi j’ai cru.

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz

vendredi 7 décembre 2018

« Quand on sait » : la société industrielle face à son effondrement (Documentaire)

A l’heure où la civilisation industrielle, tel un navire entrant dans la tempête, se confronte à l’épuisement de ses ressources énergétiques et à la réalité d’un changement climatique déjà hors de contrôle, le film documentaire "Quand on sait" pose une question dérangeante : comment vivre l’effondrement le mieux possible, le plus humainement possible ?

Quand on sait : Campagne de financement participatif Kickstarter from Pulp Films on Vimeo.

Et si tout s'effondrait ? Pablo Servigne & Vincent Wattelet




Et si tout s'effondrait ? Imaginer un monde plus résilient pour demain.
Conférence de Pablo Servigne & Vincent Wattelet

 Pour un nombre croissant de scientifiques et d’institutions, notre civilisation thermo-industrielle n’a plus d’avenir. D’ici quelques années, la satisfaction de nos besoins élémentaires en eau, en énergie, en nourriture pourrait ne plus être assurée à des coûts accessibles au plus grand nombre par des services encadrés par la loi. Le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité, inexorables, et un cataclysme financier et énergétique très probable, auront bouleversé l’ordre social que nous connaissons. C’est à notre génération qu’incombe la tâche de s’y confronter.

Comment vivre avec cette idée ? Quel rôle accorder à nos émotions et à nos imaginaires dans cette période de transition ? Une renaissance est-elle possible ? Comment concilier lucidité et enthousiasme afin de faire émerger dès maintenant des formes de sociétés plus sobres, locales, coopératives et résilientes ?


Pablo Servigne est ingénieur agronome, docteur en biologie et chercheur in(terre)dépendant. Il est l’auteur de Nourrir l’Europe en temps de crise (Nature & Progrès, 2014), et coauteur de Comment tout peut s’effondrer (Le Seuil, 2015) et du Petit traité de résilience locale (Charles Léopold Mayer, 2015).

 Vincent Wattelet est écopsychologue. Animateur et formateur eu sein du Réseau Transition, il travaille sur les questions de transition intérieure, notamment sur les liens entre lucidité et enthousiasme. Il co-anime également des ateliers de Traversée qui Relie (Terr'Eveille), pratiques de reliance à soi, aux autres et à la Nature. 

11 technologies alternatives pour vivre en totale autonomie

Bon, dans la case :
je commence le changement par moi-même.
ou par nous-mêmes disons, parce que pour les grincheux, l'autonomie ça n'a rien à voir avec l'autarcie,
l'autonomie c'est plutôt la reconnaissance de l'interdépendance avec la rivière et la colline, avec micheline et jacques, avec l'abeille et la bactérie (lire "Jamais seuls").
C'est le chemin pour libérer les 400 esclaves énergétiques (par personne) qui bossent pour nous jour et nuit (et finissent donc en CO2 dans l'atmosphère et en accélération vertigineuse de la prédation des ressources du monde, et aussi de nos vies - chais pas si vous aviez remarqué le côté accélération ?!).
C'est aussi le chemin pour recroiser ses voisins plus souvent et faire des trucs de la vie ensemble, à proximité, sans passer forcément par l'argent, donc par le travail salarié tout ça tout ça... je dis ça je dis rien
Et ça n'empêche pas de faire de la politique ! Ah mince, c'est déjà politique de créer des modes de vie ?
Non !? Je croyais que politique c'était tout ce qui n'est pas personnel, c'était seulement des longues réunions, des opinions contre d'autres opinions qui s'écoutent pas, des programmes, des tracts, des élections, des assemblées de mecs vieux-blancs-riches qui ont les réponses pour la vie des autres, des grandes institutions compliquées qui ne savent plus pourquoi (pour qui !!!) elles ont été créées au début...
Mais alors si ça se trouve, sortir dans la rue pour dire "merde c'est dur, on sait pas trop mais on sent que ça va pas, on veut se croiser et se tenir chaud... et puis on trouvera peut être un truc...", ça pourrait être politique aussi ?!



https://boutique.kaizen-magazine.com/hors-serie/331-lot-autonomie.html?fbclid=IwAR2zY4ypn1lfFDxZV8Y-Jx-4Pa_Fowo6pDzie0SXFgWI5mkoS1fRKnZWbB8 

POUR une spiritualité TRANSFORMATRICE


"La spiritualité que nous avons besoin de développer pour réaliser le changement social doit avoir un effet mobilisateur en faveur de ce changement.
Elle ne doit pas simplement nous permettre de rester là à aimer le monde, quoi qu'il arrive.
Elle doit créer une qualité d'énergie qui nous incite à l'action.


Pour cela, nous commençons par être capables de nous relier aux autres d'une manière qui satisfait leurs besoins et les nôtres.
Le changement social s'amorce dès lors que nous nous libérons de "ce qui n'est pas en harmonie avec le genre de monde que nous souhaitons créer".





https://editions-jouvence.com/livre/cl%C3%A9s-pour-un-monde-meilleur?fbclid=IwAR02gOqGxc9Yh2Vc2CFdi7-UqyXqnLJ50ZuqScW6RKO0N8Q1HCg9p-Q8jnY

Eloge du conflit = éloge de la vie !

Eloge du conflit = éloge de la vie !
Toujours d'actualité.

Voir les vidéos
http://tvbruits.org/spip.php?article951&fbclid=IwAR2pT4qPAQUVwr4S4ajObiGJM_mKJ-uNxy-90VnNzI9tjcVDtljvy0C__Gg


Le déni ou l'écrasement du conflit (au sens de désaccord, au sens de l'altérité) mène à l'affrontement.
Tous les pouvoirs cherchent à réduire la multi-dimensionnalité sociale, à faire converger un mouvement social. Pour l'écraser. Par un affrontement unidimensionnel NOUS/EUX.

Dans un mouvement social, la conflictualité, la multiplicité, la non convergence, c'est la vie. Ce qui n'empêche pas d'avoir des buts communs : la justice par exemple.
Avec des dimensions diverses : justice sociale, justice climatique, justice économique, justice post-coloniale, justice ville/campagne, justice femmes/hommes, justice...

La convergence, c'est le point de vue d'en haut, une seule tête ! Le point de vue d'en haut, c'est celui des commissaires. Les commissaires de POLIce ou les commissaires POLItiques. Restons malPOLIs.

[...]
Et la conclusion MAGNIFIQUE : il parle des luttes, des minorités agissantes qui n'ont pas comme objectif de devenir majoritaires mais d'être des contre-pouvoirs, des laboratoires sociaux :
"On a fait ça pour survivre... et on a trouvé un mode de vie supérieur !"

Le S'Cool Bus : un vélo collectif pour aller à l'école en pédalant


Climat : Greta Thunberg, appelle les enfants à "se mettre en colère"

BOUM !

« C’est une menace existentielle à laquelle nous sommes confrontés. C’est la plus grande crise que l’humanité n’ait jamais connue. Nous devons faire quelque chose maintenant car demain il sera peut-être trop tard. J’exhorte tout le monde à faire comme moi. Tous les vendredis, j’irai m’asseoir devant le Parlement suédois, je n’irai pas à l’école pour me battre pour le climat jusqu’à ce que la Suède soit alignée sur l’accord de Paris. Je pense que nous, les enfants, devrions nous mettre en colère et faire entendre notre voix et rendre toutes les générations responsables de ce qu’elles ont créé. »



https://positivr.fr/greta-thunberg-cop-24-climat-colere-enfants/?utm_source=actus_lilo&fbclid=IwAR3eGbNoCXnzVXJ7pij0BqpqHXxTcAsRhcFta-JrS_fNlEkbXGrSPquf3WY 

mercredi 5 décembre 2018

”Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père”

Edouard Louis : ”Chaque personne qui insultait un gilet jaune insultait mon père”
L'écrivain analyse le mouvement des gilets jaunes dans un texte qu'il nous a transmis.
https://www.lesinrocks.com/2018/12/04/actualite/edouard-louis-chaque-personne-qui-insultait-un-gilet-jaune-insultait-mon-pere-111149208/



Extrait
[...]
Il y a différentes manières de dire : "Je souffre" : un mouvement social, c'est précisément ce moment où s'ouvre la possibilité que ceux qui souffrent ne disent plus : "Je souffre à cause de l'immigration et de ma voisine qui touche des aides sociales", mais : "Je souffre à cause de celles et ceux qui gouvernent. Je souffre à cause du système de classe, à cause d'Emmanuel Macron et Edouard Philippe".
Le mouvement social, c'est un moment de subversion du langage, un moment où les vieux langages peuvent vaciller. C'est ce qui se passe aujourd'hui : on assiste depuis quelques jours à une reformulation du vocabulaire des gilets jaunes. On entendait uniquement parler au début de l’essence, et parfois des mots déplaisants apparaîssaient, comme "les assistés". On entend désormais les mots inégalités, augmentation des salaires, injustices.

Ce mouvement doit continuer, parce qu'il incarne quelque chose de juste, d’urgent, de profondément radical, parce que des visages et des voix qui sont d'habitude astreints à l'invisibilité sont enfin visibles et audibles. Le combat ne sera pas facile : on le voit, les gilets jaunes représentent une sorte de test de Rorschach sur une grande partie de la bourgeoisie ; ils les obligent à exprimer leur mépris de classe et leur violence que d’habitude ils n’expriment que de manière détournée, ce mépris qui a détruit tellement de vies autour de moi, qui continue d’en détruire, et de plus en plus, ce mépris qui réduit au silence et qui me paralyse au point de ne pas réussir à écrire le texte que je voudrais écrire, à exprimer ce que je voudrais exprimer.

dimanche 2 décembre 2018

(Alain Damasio) S’il y a un avenir enviable et imaginable, c’est dans le retour au vivant.


(Alain Damasio)
S’il y a un avenir enviable et imaginable, c’est dans le retour au vivant.

Que peut l’imaginaire de la science-fiction contre un futur imaginé par Google ?



Contributeur d’un Eloge des mauvaises herbes (Les Liens qui libèrent, 2018) et du recueil Au bal des actifs : Demain le travail, une anthologie parue en 2017 à La Volte, maison d’édition indépendante qu’il a co-créée, Alain Damasio est surtout connu pour son roman fondateur, La Zone du Dehors (1999, réédité par La Volte en 2007).
Cette œuvre présentée comme la suite de 1984 (1949) de George Orwell est riche d'un univers propre, dépeignant une société de contrôle où les catégories sociales sont organisées en un système de notation qui transparaît jusque dans le nom des individus.
Comment prendre la mesure de ce qui nous arrive ? La technologie va-t-elle, si ce n'est pas déjà fait, changer nos vies et nous changer, dans notre rapport au corps, à autrui, à nous-mêmes? Quels possibles, quelles limites, quels dangers aussi, de l'utopie transhumaniste?
Je considère que l’écrivain de science-fiction est d’abord là, non pour anticiper, mais pour décrypter le présent.               
(Alain Damasio)
Face à ces questionnements, la science-fiction, selon Alain Damasio, connaîtrait aujourd’hui son "âge d'or". En tant qu'art du présent reliant passé et futur, tirant peut-être sa force dans les alternatives imaginaires qu'elle propose, elle se fait le contrepoint d'autres imaginaires à la Google produits par le néolibéralisme. Dans un monde où la technologie nous a peut-être aliénés plus qu'elle ne nous a donné de pouvoir, la littérature des imaginaires semble plus nécessaire que jamais.
S’il y a un avenir enviable et imaginable, c’est dans le retour au vivant.               
(Alain Damasio)
Alain Damasio est invité à  la quatrième édition de "Question(s) d’éthique" (au Lieu Unique à Nantes), centrée cette année sur le thème «Demain, surhumains ? » (30/11 et 01/12). En parallèle de son intervention qui se tiendra samedi 1 décembre 2018, sa fiction radiophonique « Fragments hackés d’un futur qui résiste » sera diffusée pour accompagner l’événement. Son prochain roman, Les Furtifs, est attendu pour avril 2019.
Même en faisant le choix de ne pas avoir de portable, je suis forcément  inclus dans une société pour laquelle c’est la norme. Le fait de ne pas  être joignable […] créé une espèce de destruction dans mes rapports.               
(Alain Damasio)

samedi 1 décembre 2018

L'accélération




Oui, c’est la dernière génération à pouvoir arrêter le crash climatique



Dans sa dernière publication, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) pointe une aggravation des perturbations climatiques observables dans le monde entier. Les 10 premiers mois de 2018 ont été 1 °C plus chauds que la moyenne préindustrielle, une hausse qui s’inscrit dans la continuité des observations de ces dernières années.

C’est désormais l’organisation météorologique mondiale qui sonne la sonnette d’alarme dans sa version provisoire de son rapport 2018 sur l’état du climat. Selon son secrétaire général, Petteri Taalas, « il faut le marteler encore et encore : nous sommes la première génération à bien comprendre les changements climatiques et la dernière à pouvoir en contrer les conséquences ». L’année 2018 pourrait arriver au pied du podium des années les plus chaudes depuis le début des relevés avec une moyenne des températures de près de 1 °C au-delà de l’ère préindustrielle. Les trois premières marches sont occupées par les années 2015, 2016 et 2017. Les 20 années les plus chaudes ont quant à elles été enregistrées pendant les 20 dernières années. Actuellement la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre nous propulse dans un monde à +3 °C voire plus +5 °C d’ici la fin de siècle.

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https://mrmondialisation.org/la-derniere-generation-a-pouvoir-arreter-le-crash-climatique/?fbclid=IwAR2vRzHOqqKZclyfoEYTT5T2M3e4yxwaCMmi9oMQ6xcEdC92kKS9NDQ5ZC4 

Sur le site de l'OMM
https://public.wmo.int/fr/medias/communiqu%C3%A9s-de-presse/changement-climatique-signaux-et-cons%C3%A9quences-se-confirment-en-2018?fbclid=IwAR0ifv7gau-WhfvQJ8v6K6ANjeYXgeNX7Zk3-9e9EByHmjpzH5OvRtghrlI