mardi 15 juin 2021

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lundi 14 juin 2021

La cosmovision andine comme fondement philosophique des droits de la nature

Source : https://notreaffaireatous.org/la-cosmovision-andine-comme-fondement-philosophique-des-droits-de-la-nature/

Par Ilona Suran, membre de Notre Affaire à Tous


 Les droits de la Nature se construisent sur une pensée et croyance indigène qui épouse la vie, et reconnaît, en ce sens, l’interdépendance omniprésente qui lie toutes les entités naturelles entre elles, dont l’humain fait partie. Nous sommes les expressions complémentaires d’un même être vivant, collectif et cyclique, Pachamama.

LA PERTE DE NOS RACINES AU TRAVERS D’UNE CULTURE OCCIDENTALE DESTRUCTRICE

L’Occident se positionne aujourd’hui comme grand garant de la pensée hédoniste, individualiste et utilitariste, et se préoccupe avant tout d’un consumérisme à outrance (1). Il semble délaisser dans une certaine mesure l’importance du lien social, du bien-être humain, de la solidarité, de l’amour et de l’entraide et rejette toute idée d’interdépendance que l’humain pourrait entretenir avec la Nature. L’anthropocentrisme affiché de nos sociétés voit alors l’Homme comme unique sujet moral, seul porteur d’une dignité et de valeur intrinsèque. Il est l’agent central qui régule actions, valeurs et modèles éthiques. Cette vision dualiste dissocie l’humain détenteur d’un esprit, du reste du monde, une somme d’objets « inertes ». Cela se renforce lorsque l’on tend l’oreille aux propos de Descartes et d’Aristote, qui entendaient l’Homme comme l’unique détenteur de la raison, le rendant souverain et la mesure de toutes choses (2). Il est au cœur des préoccupations. À cet égard, François Ost relaie parfaitement cette pensée cartésienne (3) et le fait que la modernité occidentale « a transformé la nature en “environnement” : simple décor au centre duquel trône l’homme qui s’autoproclame “maître et possesseur” »

La culture occidentale pense la terre telle une chose, un bien, que l’on peut dominer, soumettre, exploiter, en méprisant relativement toute souffrance animale et végétale. Et c’est en proclamant l’Homme grand souverain du monde Vivant, que nous nous sommes perdus, éloignés de nos racines. Nous avons oublié que la Nature n’était pas une simple ressource monnayable, mais bien la matrice de toute vie – dont humaine. C’est cet écosystème Terre qui nous berce, nous alimente, nous abrite et nous maintient en vie. Et pourtant, nous sommes en guerre perpétuelle contre la vie, à coups d’insatisfactions permanentes, d’appétits mercantiles, et de méprises humaines. Le capital et la logique du profit ont pris le pas sur tout autre objectif sociétal, menaçant toujours plus les ressources naturelles limitées, la diversité biologique, les écosystèmes et les paysages. Le système capitalo-libéral est en plein processus de destruction des conditions biophysiques de l’existence (4). La pollution fait rage, tandis que le climat s’emballe et la biodiversité crie famine. Balayée d’un revers entaché d’instrumentalisme, la Nature n’est plus, elle est dénaturée de sa substance ; elle n’est plus tant une source de significations métaphysiques grâce à laquelle comprendre, sentir, symboliser esthétiquement et spirituellement, qu’une ressource à exploiter, une « ressource naturelle », violée et désabusée. 

Alors, le modèle de société dans lequel nous sommes inscrits doit être absolument questionné ; la manière dont il évolue et dont il fonctionne ne cesse d’alimenter les inégalités sociales et les destructions environnementales, mettant largement en péril les conditions d’existence sur Terre. Nous devons à tout prix rompre avec cette vision cartésienne et scientiste du monde, repenser les fondements théoriques des sociétés modernes, et nous ouvrir à ces cultures qui pensent la Vie d’une manière toute autre.  

LA COSMOVISION ANDINE, EN HARMONIE AVEC LE VIVANT

Maints peuples à travers le monde sont aux antipodes de cette dérive anthropocentrique, et portent un regard davantage holistique sur la vie et profondément respectueux des équilibres écologiques. La vision d’un monde en harmonie où l’Homme est en fait une composante de la biosphère au sein de laquelle tout organisme vivant évolue. En réalité, à l’image des cosmovisions des peuples autochtones andins, la Nature n’est plus un environnement extérieur à l’humain, elle est l’humain, et l’Homme est Nature (5). Une approche biocentrique qui détrône l’Homme de son piédestal, et l’enracine à son origine.    

Dans un souci de clarté, la sémantique de certains termes relatifs au cosmos doit d’abord être brièvement étudiée. Alors que la cosmologie s’entend par la science des lois générales qui gouvernent l’Univers, cet « ensemble plus ou moins cohérent de représentations portant sur la forme, le contenu et la dynamique de l’Univers : ses propriétés spatiales et temporelles, les types d’être qui s’y trouvent, les principes et puissances qui rendent compte de son origine et de leur devenir » (6). La cosmogonie quant à elle, fondée sur l’oralité et la mémoire, relève d’histoires sacrées, contées pour expliquer la genèse du monde et de l’humanité, elle repose fondamentalement sur des mythes liant croyances et réalités, légitimant les pratiques sociales et justifiant l’ordre du monde et le lien social (7). Dans sa continuité, presque sororale, la cosmovision vient s’affirmer comme une perception de l’Univers, un ensemble de croyances permettant d’analyser et de reconnaître la réalité à partir de l’existence même. Elle est une vérité du monde et du cosmos pensée par une personne, une société ou une culture à une époque donnée, réunissant en soi tous les aspects de la vie, la religion, la politique, la philosophie, la morale, les mœurs et coutumes.

Ainsi, la cosmovision andine s’adosse à des milliers d’années de culture, de croyances, de conquêtes et de civilisations ; elle est un métissage andin s’étendant de la Colombie au Chili, en passant par l’Équateur, le Pérou, la Bolivie et l’Argentine. Malgré cette disparité ethnico-culturelle des civilisations précolombiennes (8), la culture andine tient en beaucoup à celle péruvienne de par le rôle que joueront certains peuples et empires péruviens tout au long de l’histoire. Les peuples originaires quechuas ont alors matérialisé il y a 5000 ans, une manière d’interpréter le monde et de le percevoir, d’abord au sein de la Civilisation de Caral, puis, jusqu’aux Incas, qui survécurent jusqu’alors.

Ce dernier Empire Inca fonde son origine sur certaines légendes dont l’une d’entre elles conte la naissance de deux enfants, Manco Capac et sa sœur-épouse Mama Occlo. Fruits de l’union entre le Père-Soleil, Taita Inti, et la Terre-Mère, Pachamama, ils auraient pour mission de trouver une terre afin d’y bâtir une nouvelle civilisation. Alors s’il a été relativement éphémère (1450-1532) (9), cet Empire a pourtant été le plus vaste de l’Amérique précolombienne. À son apogée, il s’étend le long de la Cordillère des Andes, perché à plus de 2000 m d’altitude au dessus du niveau de la mer, de l’Equateur au Chili, dont Cuzco au Pérou en est la grande capitale, « le nombril du monde ». Cette dynastie disparaît en 1532 vaincu par une troupe d’à peine 200 espagnols, guidés par Francisco Pizzaro, qui profita des mésententes familiales liées aux successions et de la fragilité du peuple, pour tromper l’empereur Atahualpa, et commettre des actes ignobles afin de réduire à néant la civilisation. Malgré la disparition du dernier empereur officiel Inca, les croyances et coutumes se sont perpétuées au fil des siècles, renforçant toujours plus cette vision andine du monde et le soin qu’elle entend porter à la Nature, au Cosmos en vie, et à la relation sacrée qui lie l’être humain et la Terre Mère. Il doit être pourtant mentionné qu’au vu de la colonisation qui s’exécuta dès le XVIe siècle, et dont le grand chelem revenait à évangéliser en masse et soumettre à la guise, les croyances animistes (10) andines et indigènes, si elles ne se sont point éteintes, se sont pratiquées de manière relativement silencieuse. Le rituel millénaire alloué pour la Pachamama, qui d’une manière plus occidentale, peut être apparentée à Gaïa (11), même si elle reste une entité plus complexe et profonde, est l’un des seuls paradigmes archaïques précolombiens qui survécut à l’évangélisation. De ce fait, il est commun de rencontrer ce métissage et cette mosaïque ethnologique au sein de cérémonies pour la Pachamama, où la vierge Marie lui est apparentée, elle est essence d’un tout, elle donne la vie.

En tant qu’interprétation d’un tout, la cosmovision andine est un point de convergence entre les croyances religieuses et sociales, elle prône ce lien sacré qui lie l’être humain et le cosmos, le ciel et la terre. Le Cosmos est vivant et tout y est entrelacé, chaque entité qui le compose. Elle admet que tout prend forme dans ce qu’elle nomme le Illa Teqsi, « Lumière éternelle ; Fondement de Lumière », qui est alors l’énergie par laquelle s’est formé l’Univers, la substance primaire qui l’anime, cette matrice qui lui donne forme et mouvement. Cette énergie omniprésente et positive, qui s’exprime au travers de chaque être, et nous lie, nous humains, à la Terre Mère, la Pachamama, circule sans cesse au sein de la Nature, considérée comme un tout. Une éthique de vie entière que pourrait endosser ce terme salvateur que représente Pachamama. Il est commun de retrouver Pachamama traduite et symbolisée par la Nature, or cela revient à commettre une erreur (12) en ce que le terme « Nature » n’existe nullement au sein des communautés indigènes, il est une construction occidentale vêtue afin de différencier l’être humain du reste sauvage (13). Réduire l’éthique et la pensée Pachamama à cette simple connotation de Nature est un raccourci de mauvais goût qui méconnaît les savoirs des peuples indigènes. 

Pachamama tient à une variété de significations, elle est une notion complexe. Elle n’est point le résultat d’élaborations scientifiques, mais la manifestation du savoir de la culture ancestrale, fruit d’une coexistence des peuples avec le Vivant. Divinité aux racines andines, elle représente l’ensemble des entités humaines et non-humaines, de l’humain, aux animaux; des végétaux, aux rivières, océans jusqu’aux roches et aux étoiles (14). Elle est la Déesse-Mère. « Pacha » est à la fois la terre, la nature, la planète, l’espace de vie, le temps, l’univers, le monde, le cosmos, et bien encore. Ces différents aspects se complètent ; elle est « Espace-temps » et elle est « Univers ». Pacha est le Tout, elle est le Grand Esprit : « Pacha et son esprit ne font qu’un, bien que nous participons tous de son esprit » (15). Tandis que « Mama » est bien entendu la mère, utérus de la vie, qui berce et protège les êtres qu’elle enfante, l’entièreté du Vivant. Pachamama est une véritable intelligence universelle, divine et mystique, elle rythme les croyances spirituelles des peuples ancestraux, qui lui allouent une véritable dévotion estimant ce sacré, cette force divine qu’elle incarne. La culture ancestrale s’organise autour de rites et cultes pour cette entité féminine, entendue dans sa dimension culturelle comme la Terre-Mère, sans pour autant y consacrer un édifice spirituel particulier, car elle est son propre temple, la Nature (16). Une entité reconnue par tous les peuples d’Amérique du sud, qui lui rendent hommage pour la Vie qu’elle porte, la considérant comme « une réalité vivante, une part de leur propre nature humaine, avec laquelle ils maintiennent des échanges et des réciprocités, mais aussi des reconnaissances et identifications mutuelles » (17). Cette conception du macrocosme chez les Incas est sans cesse articulée autour d’une dualité, d’une recherche de l’harmonie des opposés, ce qui revient à accepter l’essence même de l’Univers (18). Autant que la cosmogonie inca incarne l’énergie féminine de Pachamama, elle reconnaît également l’existence d’une force masculine, Pachataita, le Papa Ciel, qui à deux forment cette féconde dualité andine. 

 De même, la sensibilité andine entend que tout élément constitutif du Cosmos est entrelacé, que chaque être est pourvu d’un esprit, qu’il s’agisse de montagnes, de rivières, d’arbres, de plantes, ou même de roches. Elle entend le monde comme une collectivité naturelle regroupant des communautés vivantes, diverses et variables, qui toutes, de par ce lien qui les uni, représentent à la fois leur valeur intrinsèque mais aussi le Tout. En réalité, cela revient à dire qu’en chaque entité, le micro et le macro-cosmos se lient. Par la compréhension de notre for intérieur, de notre propre corps, il nous est alors possible d’entendre l’Univers tout entier ; les Lois de la Nature, ces lois biologiques, sont identiques, peu importe les naissances et les conceptions du Vivant. En ce sens, et afin de bien intégrer les enjeux d’une telle perception du Cosmos, il doit être mentionné cette façon bien particulière qu’a la cosmovision andine de conceptualiser le temps. Il faut alors comprendre que la notion du temps pour ces peuples ancestraux est bien loin de celle occidentale qui se veut rationnelle et qui paradoxalement désire sans modération et à toute allure ; où chaque perturbation vient détrôner l’équilibre d’un écosystème tout entier, perturbant le bien-être de ses composantes. 

La temporalité indigène se rapproche bien plus de celle de la Nature et de ses processus naturels et biologiques, où l’appréciation du temps est toute autre. La cosmovision andine reconnaît alors trois espaces dynamiques et complémentaires qui s’articulent pour former le Cosmos, trois Pachas, Hanan Pacha, Kay Pacha et Uku Pacha. De premier abord, il n’est pas simple d’en cerner le sens. Il est cependant possible d’entendre Uku Pacha comme le temps passé, celui qui a été, ce monde qui n’est plus, mais qui continue pour autant à exister d’une certaine manière ; il est le monde souterrain, celui des morts et des âmes passées, la racine qui soutient un tout, les profondeurs de la terre, mais aussi berceau des semences qui renaîtront, représenté par un serpent. Le Kay Pacha, le royaume humain, de l’immédiat, l’ici et maintenant, où rien n’est statique, et tout est en perpétuel mouvement au gré du temps (19), où tout se matérialise, se voit, se sent et se perçoit, ce qui captive notre conscience. Il est un pont entre la sphère passée et celle à venir, une oscillation éternelle du temps qui entretient cette interrelation cyclique avec les deux Pachas, incarné par une panthère. Hanan Pacha, le royaume supérieur, le monde des cieux, où vivent comme êtres animés, rivières, pierres, arbres et animaux, où interagissent les phénomènes naturels et les dieux andins, symbolisé par un condor. Lié au monde spirituel, il représente ce qui est à venir. L’articulation de ces trois niveaux forment le cosmos, où le micro et le macro-cosmos entretiennent une intime correspondance.

L’ÉTHIQUE DE VIE DU BUEN VIVIR

Un concept clé s’attache à cette philosophie autochtone, celui du Buen Vivir, qui désigne le paradigme indigène de vie en harmonie entre les êtres humains et la Nature. Il suppose une vision holistique et intégrée de l’être humain, immergé dans la grande communauté terrestre qui inclut à la fois, l’eau, l’air et le sol, les montagnes, les arbres et les animaux. Il s’agit en réalité d’une véritable relation symbiotique harmonieuse, c’est l’affirmation d’une profonde communion avec cette divinité reconnue et priée, Pachamama, avec toutes les énergies de l’Univers et avec Dieu. Le Buen Vivir ou Sumak kawsay en quechua, est ce que l’on peut appeler une culture de vie, qui pense des nouvelles formes d’organisation et de développement entre les personnes, d’interaction avec le Vivant et de compréhension du monde et de ses relations métaphysiques. Alors l’invocation de Pachamama est naturellement accompagnée de l’exigence de respect à son égard, qui se traduit dans cette norme éthique fondamentale du Sumak kawsay. Et comme le Préambule de la Constitution équatorienne de 2008 le reprend c’est « en célébrant la nature, la Pachamama, dont nous faisons parti et qui est vitale pour notre existence… [que nous décidons de construire] une nouvelle forme de coexistence citoyenne, en diversité et en harmonie avec la nature pour bien-vivre (ou vivre pleinement), le Sumak kawsay » (20). Bien entendu, cette éthique de vie est une construction philosophique portée par de nombreux peuples indigènes, qui ne se borne pas qu’au peuple Inca du Pérou ; ce sont toutes les communautés indigènes andines et d’Amazonie qui représentent cette alternative au développement (21). Ce sont ces peuples traditionnellement marginalisés qui questionnent cette éthique du « vivre meilleur » dans la mesure où le progrès illimité et la mise en compétition des individus induisent des fractures et des inégalités sociales sans précédent, et une destruction meurtrière de notre maison commune, la Terre. Il n’est pas une négation du monde moderne occidental, mais une invitation au dialogue permanent et constructif des savoirs, connaissances et sagesses ancestraux avec la pensée universelle moderne, dans un but de décolonisation continue de la société. Cette éthique pense l’harmonie entre l’ensemble des individus de l’écosystème planétaire, et plus particulièrement entre le monde humain et la sphère dite non-humaine. Une représentation particulière de la vie et de la manière pour nous d’y interagir, qui suppose un régime fondé sur la solidarité et non plus sur un modèle de libre concurrence qui anime un certain cannibalisme économique entre les êtres humains. L’aspiration à une économie sociale et solidaire qui permette une reconnaissance égalitaire et inclusive des différentes formes de travail et de production. Le Buen Vivir se heurte au système d’accumulation capitaliste global qui suce les matières premières – c’est-à-dire la Nature – causant de graves dommages environnementaux, comme entretenant une structure d’exploitation de la main d’œuvre humaine, en contradiction avec de bonnes conditions de travail. Alors s’élève ce paradigme de changement du monde et de ses règles pour construire une société démocratique plus soutenable, juste, égalitaire, libre et certainement, plus humaine. 

L’APPLICATION D’UNE PHILOSOPHIE DE VIE ANCESTRALE AUX THÉORIES MODERNES DU DROIT

Cette doctrine de vie s’immisce de plus en plus au sein des sociétés occidentales, jusqu’à en pénétrer les fondements de son droit. Elle est un enseignement clé des droits de la Nature (22) et un garde-fou essentiel au maintien des bonnes conditions de vie sur Terre. Les sociétés indigènes nous rappellent ce devoir de reconnexion à la terre, à nos lois biologiques délaissées, elles nous interpellent pour un retour profond à la solidarité et à la résilience. Une éthique de vie qui rompt intégralement avec le constitutionnalisme libéral anthropocentrique où l’humain est au cœur des préoccupations. Elle propose un véritable changement de civilisation. C’est d’elle que naît cette volonté d’accorder des droits à l’écosystème Terre et à la communauté du Vivant comme fondement d’une culture de respect profond de la vie, de ses composantes et de ses cycles naturels. Il est essentiel de reconnaître la valeur intrinsèque de chaque entité naturelle, comme l’interdépendance de chacune d’entre elles – humains, végétaux, animaux, minéraux, micro-organismes – afin de consolider le bien-être de l’humanité, de la grande communauté de la vie et des générations futures (23). Le maintien de bonnes conditions d’existence sur Terre en dépend. Alors, le droit invite au voyage pour considérer cette relation affectueuse et viscérale que les communautés indigènes maintiennent avec l’écosystème planétaire, l’appréhendant telle la Terre-Mère, Pachamama, en percevant la nécessité de restaurer sa santé et les écosystèmes qui la composent, de manière holistique et intégrée, de façon systémique (24). 

Pachamama, au sein de laquelle se produit et se réalise la vie, a donc le droit au respect intégral de son existence et au maintien et à la régénération de ses cycles vitaux, de sa structure, de ses fonctions et de ses processus évolutifs. L’estime qui lui est portée passe par la philosophie du Buen Vivir qui se positionne dans la mouvance des droits de la Nature, en ce qu’il prône le respect et l’harmonie avec le Vivant, lui reconnaissant une véritable valeur intrinsèque. Les droits humains, comme les droits de la Terre-Mère sont alors des faces complémentaires de cette philosophie du Bien-Vivre, une solution au dilemme actuel de l’Humanité. Face aux menaces qui pèsent sur les équilibres écologiques et sur l’habitabilité de la Terre, nous devons repenser d’urgence les fondements juridiques de nos sociétés de manière éco voire biocentrée (25) et accompagner l’émergence d’un mouvement de déplacement du droit de l’environnement vers un droit écologique. 

Le droit environnemental qui entend protéger l’environnement sous l’égide d’une vision anthropocentrée, se confronte au droit écologique qui appréhende la science juridique telle un instrument permettant de protéger les écosystèmes pour eux-mêmes, dont l’Homme n’en serait plus le coeur, mais l’une de ses composantes, au même titre que le reste des entités naturelles. Il paraît nécessaire d’admettre comme nouvelle valeur pivot, la valeur intrinsèque du Vivant, dont le droit d’une manière générale doit pouvoir s’universaliser autour de cette notion et reconnaître comme sujet ultime de droit, la biosphère. Le paradigme juridique des droits de la Nature appréhende alors la Terre comme la source des lois naturelles qui régissent la vie, où l’être humain n’est ni créateur, ni acteur principal, mais une entité comme les autres. Tout ce qui vient de la Création (26), tous les êtres qui ont une vie ne sont plus de simples objets, ils sont de véritables sujets, et peuvent être dotés d’une personnalité juridique. Un nouveau modèle se dessine et pense la reconnaissance de droits aux écosystèmes et à la biocénose, où chaque entité de la biosphère a une valeur propre en ce qu’elle joue un rôle dans le fonctionnement et la régénération des écosystèmes et de ses cycles. 

Alors en soit, défendre la Nature, cela revient à défendre le droit de la Nature à être Nature. Cette nouvelle mouvance du droit se forge depuis les traditions ancestrales indigènes qui prônent que l’existence de chaque membre de la communauté indivisible de la vie est interdépendante de celle de l’ensemble, et donc que toute atteinte portée contre la Nature, est en réalité une atteinte que l’on porte à l’humanité elle-même. Alors inéluctablement, défendre le droit de la Nature à exister, c’est défendre plus efficacement encore les droits fondamentaux de l’Homme, tels que son droit à la vie, à la sûreté, à la santé ou à l’alimentation (27). Cette relation viscérale qui lie la culture ancestrale à la Nature est un réel savoir traditionnel, transmis d’abord oralement puis qui récemment tend à s’institutionnaliser (28) au travers de la Constitution Fédérale de l’Équateur (29) et de la législation fédérale de la Bolivie (30). En effet, les pays qui comptent une large part d’indigènes au sein de leur population sont forcément les plus enclins à reconnaître constitutionnellement l’entité de Pachamama et la doctrine de vie du Buen Vivir. Ces deux États d’Amérique latine sont de grands pionniers et symbolisent cette ouverture juridico-légale qui souhaite dépasser ces normes occidentales surannées pour reconnaître de véritables personnalités aux éléments naturels et aux biotopes qui les abritent. Les droits de la Nature prennent leur force au sein de la cosmovision andine et de sa philosophie du Buen Vivir qui invitent à l’équilibre harmonieux et respectueux entre les êtres humains et le reste du Vivant. Le point essentiel tend vers cette prise de conscience selon laquelle nous sommes intégrés dans un Tout interdépendant dont chaque élément participe d’un rôle spécifique au sein de l’écosystème Terre. Un Tout, qui est intrinsèquement pénétré par une force cosmique et divine, matrice même de la Vie, régulièrement représentée comme Dieu, ici sous-entendu sans distinction religieuse particulière. 

 Alors en soit, les droits de la Nature, ce n’est pas tant une révolution, mais plutôt un dialogue inter-culturel. Cette façon de considérer la Nature comme détentrice d’une personnalité, d’une dignité se devant d’être respectée, ce n’est pas vraiment novateur. Les peuples premiers la pensent et la respectent ainsi depuis des siècles ; ils produisent leurs propres normes juridiques selon ces principes directeurs. Or, de par cette tradition occidentale colonialiste qui exclut, les droits élaborés par les « minorités » tels que ces peuples primaires sont empêchés d’être absorbés par le droit positif (31). Ils restent lettre morte aux portes de la mondialisation. Alors, faire revivre ce paradigme qui entend donner des droits aux éléments naturels, c’est se doter d’une philosophie déjà bien en vie, et l’adapter pour y repenser les matrices théoriques de la conception du droit positif. C’est alors rompre avec ces fondements d’exclusion des groupes subalternes, marginaux, et redonner légitimité à leur savoir, leur éthique et leur sagesse. C’est créé – enfin – un vrai dialogue entre cultures, dépasser cette dichotomie Homme/Nature, comme nombre de peuples l’ont déjà fait, et reconnaître que le droit peut en effet être pluraliste.

 

Chaque minute, la France dépense 8969 euros d’argent public pour son arsenal nucléaire militaire

Source : https://www.bastamag.net/ICAN-arme-nucleaire-4-7-milliards-d-euros-depense-par-l-Etat-francais-en-2020-pour-son-arsenal-dissuasion-nucleaire

La Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires pose, dans un nouveau rapport, la question du coût des armes nucléaires, alors qu’un traité international pour leur interdiction est entré en vigueur cette année.

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mercredi 9 juin 2021

BD - Les zapatistes viennent en Europe pour en faire une « Terre rebelle »

Source : https://reporterre.net/BEDE-Les-zapatistes-viennent-en-Europe-pour-en-faire-une-Terre-rebelle

Une délégation zapatiste a quitté le Mexique le 2 mai dernier pour rejoindre l’Europe. 

En octobre 2020, les zapatistes ont annoncé qu’ils iraient à la rencontre des résistances et des rébellions sur les cinq continents et qu’ils commenceraient par envahir… pardon, par visiter l’Europe. Le 2 mai 2021, une première délégation a quitté le Mexique, le voyage a commencé. L’objectif : envahir symboliquement les puissances coloniales pour montrer que les communautés autochtones mexicaines « n’ont toujours pas été conquises ». Pour ces zapatistes, en majorité des femmes, l’idée est aussi de défendre la vie et de lutter « contre toutes les formes de domination ».

Quatre femmes, deux hommes, un.e autre constituent l’Escadron 421 et ont embarqué sur la Montagne. Cette bande dessinée de Lisa Lugrin raconte leur périple au rythme d’un épisode par semaine en adaptant les communiqués publiés par les zapatistes. Reporterre publie ici en exclusivité le deuxième épisode et reprend le premier, déjà paru la semaine dernière.

Dans cette tribune, la dessinatrice Lisa Lugrin raconte leurs aventures en bande dessinée.

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Et la meilleure planche :

« Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des anciens et, bien sûr, des zapatistes autres, je déclare que le nom de cette terre, que ses natifs appellent aujourd’hui “Europe”, s’appellera désormais : SLUMIL K’AJXEMKOP, ce qui signifie “Terre rebelle”, ou “Terre qui ne se résigne pas, qui ne défaille pas”. Et c’est ainsi qu’elle sera connue des habitants et des étrangers tant qu’il y aura ici quelqu’un qui n’abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne capitulera pas. »

mardi 8 juin 2021

Idées-lecture : féministes

 L'affaire clitoris


Douna Loup

Quoi, se dit Pulchérie, mais comment j'ai pu ignorer une chose pareille ?! Le clitoris n'est pas seulement un petit bout de chair bien innervé, c'est un organe de 10 cm en moyenne ! C'est une révolution pour elle (et pour ceux qui l'entourent). Pour quelques temps elle va se mettre en orbite autour de cet organe-planète et se poser plein de questions… par quel étrange tour de passe-passe cet organe central de la jouissance a disparu des atlas d'anatomie ? Comment cela se fait-il qu'il ait mis tant de temps à faire son entrée fracassante dans l'imaginaire collectif ? Le personnage de Pulchérie compte bien mener l'enquête et lutter contre cet obscurantisme ! L'affaire clitoris est une histoire-enquête menée avec curiosité et une grande soif de plaisir et de liberté.

 

Sea, sexisme and sun 

Marine Spaak

Un roman graphique puisssant qui décrypte les situations sexistes que vivent toutes les femmes au quotidien !
La honte des premiers poils sur nos corps de filles, l'urgence que l'on ressent à tomber amoureuse d'un garçon, les repas de famille au cours desquels nos mères, nos grand-mères et nos tantes s'affairent en cuisine pour découper, rincer, faire cuire, puis débarasser, laver, essuyer, ranger...
Le sexisme, nous l'expérimentons d'abord intimement, au sein de notre famille, au travers de notre rapport aux autres et à nous-mêmes, dans la rue : nous grandissons avec, sans même nous en rendre compte.
Mais le sexisme n'est pas qu'une affaire personnelle, il est aussi politique !
La bonne nouvelle, c'est qu'on peut le nommer, le décrire, le comprendre. Et surtout, unir nos incroyables forces de femmes pour le faire tomber !

À travers ses planches drôles et intelligentes, Marine Spaak réfléchit à l'émancipation des femmes et questionne les injonctions auxquelles elles font face tous les jours. Un livre qui bouscule les idées reçues, avec humour et douceur.

 

M'explique pas la vie mec ! 

Rokhaya Diallo - Blachette

Les comportements masculins qui invisibilisent les femmes sont  enfin mis en lumière ! Étant donné la manière dont beaucoup  occupent l’espace dans la société, des réunions professionnelles  à la sphère domestique en passant par la place publique,  il est temps d’éveiller les consciences.
Cet album donne aux femmes des clés pour qu’elles (re)prennent  la parole et investissent leur place légitime.
Sous la forme de saynètes humoristiques, sont abordés les concepts  de mansplaining, de manterrupting et de manspreading, résultant  d’un patriarcat bien ancré dans la société. Il est temps pour les  femmes d’imposer leur présence, d’exprimer leurs points de vue,  et de faire valoir leurs compétences.
Bref, de refuser les manifestations du sexisme ordinaire  et de montrer à tou.te.s qui est la boss !



Idée-lecture : Libération animale et lutte des classes, une histoire commune

 

 Source : https://reporterre.net/Liberation-animale-et-lutte-des-classes-une-histoire-commune

Socialistes, libertaires... et défenseurs des animaux. L’anthologie « Cause animale, luttes sociales » met en lumière l’articulation que douze autrices et auteurs, dont Louise Michel, faisaient entre émancipation animale et critique du capitalisme. Un ouvrage qui permet de découvrir — et renforcer — la dimension politique de l’antispécisme.

Cause animale, luttes sociales, textes présentés par Roméo Bondon et Elias Boisjean, aux éditions Le Passager clandestin, collection « boomerang » avril 2021, 240 p., 18 euros.

 


Suffit-il de manger des steaks de soja, de ne plus porter de fourrure et de sauver les chats errants pour libérer nos frères et sœurs les bêtes de l’oppression humaine ? À l’heure où se multiplient les initiatives individuelles en matière de protection des animaux, les chercheurs Roméo Bondon et Elias Boisjean rappellent l’impasse vers laquelle pourraient mener, seuls, tous ces petits pas : « Pour parler sérieusement d’écologie, il convient de l’arracher des mains des libéraux : la cause animale n’échappera pas à pareil geste. » Ils introduisent tous deux l’anthologie Cause animale, luttes sociales parue chez Le Passager clandestin (2021). Rassemblant douze autrices et auteurs — pour l’essentiel libertaires ou socialistes, ayant pris fait et cause pour les animaux au tournant des XIXe et XXe siècles — l’ouvrage remet en lumière l’articulation que ces militants faisaient alors entre émancipation animale et critique du capitalisme. À leurs yeux, la libération de tous les êtres humains ne pouvait se faire sans celle des animaux.

Dès le milieu du XIXe siècle, on vit poindre en Europe les germes de ce qu’on appellera plus tard « l’antispécisme ». Ce mouvement radical naquit en réaction à deux tendances de l’époque. D’une part, l’industrialisation capitaliste de l’oppression des animaux. Les abattoirs modernes, notamment ceux de Chicago, aux États-Unis, en furent l’archétype. L’écrivain russe Léon Tolstoï a consacré de longues et horribles pages à ces « Porcopolis ». D’autre part, la fondation des premières sociétés de protection des animaux, comme la SPA française. Les trouvant trop bourgeoises, sinon aristocratiques, et paternalistes envers les animaux, ces premiers militants antispécistes cherchèrent à dépasser cette posture en articulant émancipation animale et lutte des classes. C’est pourquoi, pour un temps, anarchisme et antispécisme marchèrent ensemble.

Parmi ces militantes et militants se trouvait Louise Michel. Son engagement politique, comme elle le rapporta dans ses Mémoires (La Découverte, 2002), remontait à l’enfance, lorsqu’elle vit dans la cour de la ferme « une oie décapitée qui marchait le cou sanglant et levé, raide, avec la plaie rouge où la tête manquait ; [la vue de cette] oie blanche, avec des gouttes de sang sur les plumes, marchant comme ivre tandis qu’à terre gisait la tête, les yeux fermés, jetée dans un coin, eut pour moi des conséquences multiples ». Pour conjurer cette violence quotidienne, certains antispécistes recoururent à des actions spectaculaires, à l’instar de la militante féministe et libertaire Marie Huot (1846-1930), qui n’hésitait pas à interrompre par la force les vivisections publiques que pratiquaient des scientifiques dans les amphithéâtres universitaires.

« Tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre »

Par-delà ces cas individuels, les anarchistes identifièrent, de manière systémique, une relation de cause à effet entre l’oppression des animaux par les sociétés humaines et les rapports de domination au sein de ces dernières. Selon eux, l’esclavage des animaux constitue la matrice du mal. En tuant d’autres êtres vivants, on s’accoutume ainsi au meurtre de masse, comme Louise Michel le soulignait en abolissant la frontière interespèces : « C’est que tout va ensemble, depuis l’oiseau dont on écrase la couvée jusqu’aux nids humains décimés par la guerre. » Ancien chasseur repenti, Léon Tolstoï allait plus loin, envisageant le meurtre d’animaux, en particulier sous la forme ritualisée de la chasse, comme un dérivatif aux pulsions violentes inhérentes aux sociétés inégalitaires : « On dirait que les hommes ont tant de peine de ne pouvoir se nuire entre eux qu’ils s’en vont dans les champs et les forêts pour se venger de leur contrainte sur des êtres vivants, et donner libre carrière à leurs penchants les plus bas. » Ce faisant, ils scellent par le sang leur propre soumission et leur acceptation des rapports de force entre humains. C’est pourquoi Élisée Reclus, géographe anarchiste et végétarien convaincu, notait que « l’abattage du bœuf facilite le meurtre de l’homme, surtout quand retentit l’ordre du chef et que l’on entend de loin les paroles du maître couronné : “Soyez impitoyables” ».

Comment mettre un terme à ce mal si répandu parmi toutes les couches sociales ? La question de la participation des classes populaires au massacre et à l’esclavage des animaux divisa fortement la gauche. Les marxistes en particulier se désintéressèrent des animaux, fustigeant les sociétés protectrices bourgeoises, à l’exemple de la romancière socialiste Flora Tristan qui les accusait de surveiller cochers, paysans et domestiques plutôt que de prendre soin des bêtes de somme ou de compagnie. Les antispécistes mobilisèrent alors d’autres catégories d’analyse que la seule lutte des classes, ce que précisent Roméo Bondon et Elias Boisjean dans leur introduction : « Pour indépassable et structurante que soit la question de classe, elle n’explique pas, à elle seule, l’entièreté des dominations à l’œuvre au sein de la société. Dans pareille (re)configuration, la question animale fait l’objet de rencontres autant que de polémiques, souvent vives. »

Nombre de ces antispécistes étaient des femmes

Parmi ces nouvelles questions figurait notamment le féminisme et son alliance possible avec une autre minorité : les animaux. Nombre de ces antispécistes étaient des femmes (Louise Michel, Marie Huot, Sophie Zaïkowska, etc.), mais l’une d’elles, Séverine, journaliste pour le premier quotidien féministe au monde (La Fronde), lia plus étroitement encore émancipation féminine et libération animale en s’adressant à son chien : « Parce que je ne suis “qu’une” femme, parce que tu n’es “qu’un” chien […], le sentiment de notre mutuelle minorité a créé entre nous plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite. »

Autre alliance possible : l’anti-impérialisme et la lutte aux côtés des colonisés. Quoique empreint des clichés racistes de l’époque, Élisée Reclus renversa les perspectives en se plaçant du point de vue des « primitifs » colonisés, beaucoup plus avancés que les soi-disant « civilisateurs » en matière de connaissance et d’association avec les animaux. Louis Rimbault, anarchiste fervent défenseur des milieux libres dans le premier tiers du XXe siècle, associa quant à lui végétalisme et révolution mondiale autour du problème de l’accaparement colonial des terres : « Le Végétalisme, ce n’est plus la conquête coloniale justifiée par les besoins du tabagisme, du consommateur d’alcool, de café, de thé, de chocolat, d’opium, de cocaïne et de tous objets superflus ou inutiles. »

Par ces reconfigurations sociales et ces ruptures de l’ordre spéciste, les libertaires n’espéraient rien de moins qu’améliorer moralement leurs congénères. Charles Gide, théoricien français des coopératives économiques, écrivait ainsi simplement que « le meilleur moyen de s’exercer à aimer les hommes, c’est encore de commencer par aimer les bêtes », inversant par conséquent la logique de domination meurtrière en vigueur. Marie Huot, de son côté, donna une tournure révolutionnaire à « l’amour des animaux », car en protégeant « le patient contre le bourreau », on « arrive par l’apitoiement à l’amour des êtres tyrannisés et à la haine des tyrans ».

Le marxisme a relégué la question animale au rang d’anecdote

De telles perspectives ouvraient d’autres horizons aux sociétés humaines. Pour certaines et certains théoriciens, les communautés animales offraient des modèles politiques alternatifs au capitalisme et à la domination par la force. Élisée Reclus lisait par exemple de manière anarchiste la socialité des Républicains sociaux (Philetairus socius), des espèces de passereaux qui défendent tous ensemble leurs couvées contre les prédateurs. Il étendait leur autoprotection aux collectivités humaines : « Nous n’avons pas besoin de maître : ce n’est pas une volonté extérieure à la nôtre qui nous fait rester dans la même communauté, c’est la conscience de notre solidarité avec tous. »

En parallèle de cette inspiration de la nature, la non-exploitation animale modifie également en profondeur la structuration des économies humaines. Théoricien socialiste britannique et fondateur de la Humanitarian League, Henry Stephens Salt estimait ainsi hautement le végétarisme pour ses vertus socialisantes. À ses yeux, la pratique massive d’un tel régime alimentaire aboutirait nécessairement à la collectivisation des moyens de production et des terres agricoles. « Qui a déjà compris la valeur de la modération et de l’économie en matière de nourriture et de boisson est moins enclin à accepter l’accumulation individuelle des richesses. […] Les végétariens […] peuvent difficilement souhaiter autre chose que la propriété des sols, soit celle de la nation qui repose sur ces derniers. »

Certes, les propositions de ces premières et premiers militants antispécistes confinaient parfois plus au rêve qu’à la réalité, et l’avenir a nuancé certaines de leurs évidences — l’industrialisation n’a en effet pas épargné les produits d’origine végétale. Bien que ces autrices et auteurs tombèrent pour partie dans l’oubli tant le marxisme dominant à gauche parvint à reléguer au rang d’anecdote la question animale, les redécouvrir aujourd’hui à travers une telle anthologie — alors que les comportements antispécistes individuels reviennent sur le devant de la scène médiatique — permet de réarticuler la critique de la domination capitaliste et l’émancipation animale. Et d’échapper ainsi au piège de sacrifier l’une pour libérer l’autre.



jeudi 20 mai 2021

Idée-lecture : Des empires sous la terre

 

 Source : https://www.editionsladecouverte.fr/des_empires_sous_la_terre-9782348040467


Des empires sous la terre
Histoire écologique et raciale de la sécularisation
Mohamad AMER MEZIANE

On appelle généralement « sécularisation » le phénomène qui aurait vu les sociétés occidentales sortir du règne de l’hétéronomie et entrer dans l’ère de l’histoire et de l’autonomie. Dès lors les humains, guidés par la Raison, auraient construit un monde libéré des croyances et des superstitions.
C’est une tout autre histoire que raconte ce livre, une histoire dans laquelle la proclamation d’un monde sans Dieu est le fruit d’une « impérialité » hantant l’Europe et ses colonies depuis l’échec de la réunification de l’Empire chrétien par Charles Quint – un monde impérial qui s’annonce, dès la fin du XVIIIe siècle, comme le seul ayant dépassé les religions et ainsi capable de les réconcilier. Mais cette affirmation n’est possible qu’au prix de la racialisation de l’islam et de sa réduction à un universalisme concurrent, insécularisable et irrémédiablement « fanatique », ouvrant ainsi la voie à l’expansion européenne vers l’Afrique et l’Asie.
Outre la dimension raciale de la sécularisation, ce livre en met au jour une seconde, écologique celle-là. En l’absence d’un Royaume de l’au-delà, la Terre devient le seul monde « sacré », et l’exploitation de ses sols et sous-sols la source unique de la légitimité de l’Empire. Aiguisée par les rivalités interimpériales (entre la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne), la ruée sur les biens terrestres s’est peu à peu muée en destruction de l’écosystème global. Ainsi pouvons-nous faire remonter la crise climatique à ce surgissement impérial-séculier et qualifier l’ère qu’il a ouverte de « Sécularocène ». C’est la critique du Ciel qui a bouleversé la Terre. 



lundi 17 mai 2021

Idée-lecture : Lutter ensemble - Juliette Rousseau

À propos de Juliette Rousseau, Lutter ensemble. Pour de nouvelles complicités politiques, éditions Cambourakis, 2018, 425 pages – réédition en poche en avril 2021. 

Redevenir-rester vivant·es

 Source : https://www.terrestres.org/2021/05/17/redevenir-rester-vivant%C2%B7es/

Juliette Rousseau a enquêté auprès de plusieurs collectifs pour comprendre comment articuler lutte systémique et transformation des pratiques militantes. Au delà de la culpabilisation individuelle et de l'appel incantatoire à la « convergence des luttes », elle offre des pistes concrètes pour lutter ensemble.

Lire l'article

Extraits

Le point de départ du livre, c’est que cette « violence se manifeste [a fortiori] également sur nos terrains de lutte » (p. 18) » : elle n’épargne ni nos collectifs, ni nos tentatives de faire front ensemble. Ici non plus, « rien ne nous sépare de la merde qui nous entoure ».
Et c’est peut-être encore plus difficile à admettre depuis les collectifs militants qui essaient déjà de faire face à toute cette merde qui nous entoure, sans tourner la tête
[...]
Lutter dehors et lutter dedans, pour lutter ensemble, en s’armant de la conviction que « nous avons une vraie capacité d’agir sur nos socialisations oppressives, que la puissance collective des luttes vient multiplier » (p. 22). Au départ, il y a toute cette merde qui nous entoure et nous traverse, mais il y a aussi l’espoir.
[...]
Le premier pas proposé est celui de « Prendre acte ». Pour faire face aux systèmes d’oppressions qui nous traversent, il convient de commencer par les nommer, pour les sortir de l’invisibilité et les rendre parlables.
[...]
Pour pouvoir en parler, une première chose à faire c’est de se mettre d’accord sur les mots et les réalités qu’ils décrivent, mais aussi sur les « trucs de dominant·es » (p. 53) à désapprendre — l’arrogance, l’insensibilité, le luxe d’ignorer certaines réalités et de balayer les violences nommées là où il faudrait entendre, prendre acte et se repositionner.
[...]
L’autrice propose pour ce faire des définitions claires des notions clés d’oppressions et de privilèges, en les articulant telles les deux faces d’une même pièce de monnaie : « les uns ne vont pas sans les autres »
[...]
[privilège invisible =] « la carte du destin jouant pour moi, mais face contre table »
[...]
Acter ceci, non pas pour me malmener, mais pour reconnaître les expériences quotidiennes et accumulées de la domination qui façonnent mon corps et mes possibles comme ceux des personnes avec qui je m’organise, dans leur complexité
[...]
elle présente « l’emballage idéologique made in France » des oppressions (à savoir : l’universalisme) et aborde la « tonalité historique » particulière que prend le terme de privilèges au pays de la nuit du 4 août 1789 où la toute jeune Assemblée nationale constituante vota la suppression des privilèges féodaux..
[...]
La présentation contextualisée des apprentissages de ces collectifs permet au lecteur·rice de découvrir des notions et outils centraux développés au sein des mouvements sociaux ces dernières décennies pour (se) construire en tenant compte des oppressions structurelles qui les traversent. Parmi eux, on trouve : l’invention d’« espaces plus safe » (safer space – et non juste safe, car aucun espace ne l’est complètement, et qu’on ne peut que tendre vers des espaces moins oppressifs), qui peut passer par s’assurer d’une répartition plus équitable du travail de soin, ou par la création d’espaces non-mixtes (ou aux mixités variables) en fonction des besoins des personnes présentes
[...]
« En anglais, une distinction est désormais faite entre deux formes de désignation des attitudes oppressives [au sein des milieux militants] : la première, dite call out, tient plus de la dénonciation, moins concernée par les conséquences qu’elle peut avoir sur la personne désignée, elle se fait dans une volonté de maintenir l’espace de lutte plus protégée en y excluant toute attitude oppressive. La seconde, dite call in, renvoie plus aux pratiques développées par Sisters Uncut : chercher à nommer l’oppression d’une façon qui engage la personne à se transformer et le collectif à prendre ses responsabilités. En ce sens, elle s’inscrit plus dans une logique de justice transformatrice. » (p. 262).  ; ou encore l’utilisation d’accords et de chartes formalisés définissant des bases plus justes (et explicites) pour lutter ensemble, entre allié·es et complices, et garantir notamment le leadership des premier·es concerné·es —
[...]
Formuler des propositions d’autres possibles politiques depuis ce monde revient sans cesse à composer avec des oppositions asphyxiantes et à déjouer des alternatives infernales
[...]
Il y a cette première alternative infernale par-dessus laquelle l’autrice nous propose de sauter : celle du discours politique et médiatique dominant selon lequel faire face aux oppressions classistes, racistes, sexistes, queerphobes, validistes qui traversent nos milieux militants nous divise (sous-entendu : surtout ne changeons rien).
[...]
Il y a ensuite cette opposition délétère selon laquelle il faudrait choisir entre lutter dedans et lutter dehors. Autrement formulé : l’injonction à lutter dedans présente le risque d’un recroquevillement des collectifs sur eux-mêmes, voire d’une individualisation de la lutte, au détriment de sa dimension systémique. Il y a ici une alternative infernale (choisir entre lutter dedans et lutter dehors), mais il y a aussi un vrai risque. L’individualisation de nos prismes d’analyse politique est une dérive possible dans ce monde dévasté par la capacité infinie du capitalisme et de l’individualisme libéral à tout absorber. Des militant·es formulent elleux-mêmes cette dérive pour la contrecarrer : ielles dénoncent le « militantisme-performance et déclaratif » sur twitter et appellent à « de vraies solidarités politiques, en actes et en contexte »
[...]
Et que sur ce chemin, c’est une responsabilité du collectif (et non individuelle) de formuler et fournir des outils à même de nous permettre de transformer nos identités oppressives/opprimées (p. 257, p. 417) ; que dans ce cadre, on peut « complètement faire des erreurs et ça n’est pas grave » (p. 404), et que c’est en cultivant la curiosité, le non-jugement, la patience, l’écoute, l’indulgence et l’engagement que nous créons des milieux où nous pouvons fleurir
[...]
Un autre risque que Juliette Rousseau ne cesse de nommer est celui de la rigidification et de la moralisation de nos façons de nous organiser à travers des listes de principes abstraits, inconditionnels. Pour s’en prémunir, l’autrice prévient : les outils-concepts « que nos mouvements manipulent, ne s’éclairent qu’à la lumière de contextes spécifiques dans lesquels ils s’emploient, et doivent pouvoir se soumettre aux changements pour ne pas courir le risque de se transformer en dogmes » : « il s’agit moins ici de livrer des outils clés en main que des cartes de navigations à vue »
[...]
Au centre de cette pensée, on trouve en effet l’invitation à ne pas séparer les idées des pratiques, et à se rendre attentifs à leurs conséquences, toujours en situation. Sur la différence entre des propositions morales (pragmatistes) et des propositions moralistes, voir Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons.
[...]
en lisant, en traduisant, en nous inspirant, en nous réunissant, en allant à la rencontre de, en organisant des formations « pouvoirs et privilèges », voire en écrivant des livres, et « nous continuons à cheminer en nous posant des questions » (caminamos preguntando) pour reprendre l’adage zapatiste.
[...]
Les risques et les pièges (celui de l’individualisation et de la culpabilisation, celui de la rigidification et de la moralisation) sont signalés, et nous tombons dedans pourtant. J’aime le voir comme le symptôme de l’étendue de ce qu’il nous reste à parcourir : nous revenons de tellement loin. C’est comme s’il nous fallait réapprendre des choses à la fois infiniment simples et infiniment compliquées (ou des choses infiniment simples, que nous compliquons infiniment)
[...]
Je voudrais essayer de formuler trois de ces choses-apprentissages qui me semblent primordiales dans le livre de Juliette Rousseau.
[...]
Rééquilibrer le terrain, à la faveur des premier·es concerné·es dans la lutte menée, pour s’assurer qu’ielles soient bien « autour de la table » dès le début, qu’ielles puissent parler pour elleux-mêmes, et qu’ielles soient les premier·es à avoir accès aux ressources matérielles (l’argent) et symboliques (la visibilité, la reconnaissance, la construction de relations)
[...]
Une seconde chose pourrait être désignée comme la nécessité de soigner nos mémoires. Soigner nos mémoires, pour apprendre ce qui nous précède et nous oblige, lutter contre notre ignorance qui nous amène parfois à invisibiliser d’autres luttes que les nôtres comme à mobiliser des mots et des imaginaires excluants. Soigner nos mémoires pour guérir de ces héritages empoisonnés et réinventer depuis ici, entier·es et ensemble
[...]
Enfin, une troisième chose, et c’est celle qui me semble la plus importante : il nous faut réapprendre à « écouter sincèrement » pour réemprunter une nouvelle fois les mots de Virginie Despentes26« Écouter sincèrement est peut-être ce que l’on doit apprendre, pas écouter pour nous conforter dans ce qui nous arrange, pas écouter pour se demander ce qui peut améliorer la visibilité de nos boutiques respectives, écouter sincèrement, en prenant le temps d’entendre. »
[...]
Parce qu’il s’agit de cela au fond, redevenir-rester vivant·es, en acceptant de se jeter dans l’incertitude de ce que nous ne savons pas encore traverser, en prenant le risque de laisser derrière nous nos existences amoindries et anesthésiées, en nous reconnectant avec les parts de notre humanité dont nos privilèges nous coupent aussi, et en aimant surtout celleux avec qui nous luttons et apprenons, pour y « trouver [peut-être] une forme de joie largement supérieure à celle, individuelle et de superficie, que nous propose le système de domination


dimanche 25 avril 2021

Idée-lecture : Les nouvelles figures de l'agir - Penser et s'engager depuis le vivant - Miguel BENASAYAG, Bastien CANY

 Source : https://www.editionsladecouverte.fr/les_nouvelles_figures_de_l_agir-9782348042164

Les nouvelles figures de l'agir - Penser et s'engager depuis le vivant - Miguel BENASAYAG, Bastien CANY

 Le monde est devenu complexe. Ce constat, mille fois énoncé sur le ton de l’évidence, est à ce point partagé que plus personne ne le questionne. Mais en quoi les arbres, les villes, les écosystèmes comme l’ensemble des êtres et des choses qui nous entourent, y compris nous-mêmes, se seraient transformés sous la figure de la complexité ? Pour les auteurs, cette complexité ne relève ni d’un récit ni d’une théorie, mais d’une transformation concrète de nos territoires. Plus qu’une grille de lecture, le devenir complexe du monde désigne de profonds changements matériels dans l’étoffe même de la réalité. Comment se manifeste ce caractère matériel ? Quels défis lance-t-il à l’agir ? Alors qu’émergent partout de nouvelles formes de résistance face la destruction du vivant, c’est à ces questions qu’entend répondre ce livre, pour battre en brèche le sentiment d’impuissance qui menace à tout moment de nous rattraper.

Plutôt que d’appeler au retour de la figure de l’agir cartésien qui se prétend maître et possesseur de la nature, les auteurs proposent de revisiter la phénoménologie en déplaçant le rôle central qu’elle accorde à la conscience vers les corps. Un pas de côté qui se veut également une proposition pour une nouvelle éthique de l’acte, où la question est moins de savoir comment agir que de comprendre quelles seront les nouvelles figures de l’agir.

Un essai engagé et stimulant, explorant les possibilités de renouer avec un agir puissant dans un monde où les phénomènes comme les effets de nos actes sont marqués du sceau de l’incertitude. 


 


Idée-lecture : Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 

 source : https://www.editionsladecouverte.fr/comment_la_terre_s_est_tue-9782348068249

Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 Comment se fait-il que les arbres ne nous parlent plus ? Que le soleil et la lune se bornent à décrire en aveugle un arc à travers le ciel ? Et que les voix de la forêt ne nous enseignent plus rien ? À de telles questions répondent souvent des récits qui font de nous, « enfants de la raison », ceux qui ont su prendre conscience que les humains étaient seuls au sein d’un monde vide et silencieux.
Les peuples de tradition orale savent qu’il n’en est rien et l’enquête passionnante de David Abram leur donne raison. Plutôt qu’une prise de conscience, ce qui nous est arrivé est une brutale mutation écologique, qui a interrompu la symbiose entre nos sens et le monde.

Toutefois, ce n’est pas l’ancien pouvoir d’animation des choses qui s’est tari. Ne sommes-nous pas témoins de scènes étranges ? N’avons-nous pas des visions ? Ne faisons-nous pas l’expérience d’autres vies… lorsque nous lisons ? Et si la magie vivifiante de nos sens avait été capturée par les mots écrits ? Les mots de David Abram possèdent cette magie, et surtout, ils réactivent l’expérience d’un monde au présent. Ce monde alentour qui, en sourdine, continue à nourrir nos manières de penser et de parler, de sentir et de vivre.

Parce que la terre parle… 




idée-lecture : Histoire des révoltes populaires en France - Gérard VINDT

 

Source : https://www.editionsladecouverte.fr/histoire_des_revoltes_populaires_en_france-9782348058936

Histoire des révoltes populaires en France
Gérard VINDT

Les révoltes populaires du passé peuvent-elles contribuer à éclairer celles d’aujourd’hui ? La question s’est posée lors du mouvement des Gilets jaunes, qui n’entrait dans aucune grille d’analyse préétablie. Les Gilets jaunes sont-ils des Jacques, des sans-culottes, des poujadistes ? Aller au-delà de ces raccourcis, étudier les apports de l’historiographie des révoltes sur huit cents ans, au fil de l’affermissement et des transformations de l’État moderne, ont paru nécessaire. Des grandes études fondatrices aux recherches récentes des historiens et des sociologues, les approches ont été renouvelées avec l’apparition de mouvements sociaux de milieux populaires en marge ou en rupture avec les corps intermédiaires tels que les syndicats.
Contre qui et contre quoi se lèvent les révoltés ? Qui sont-ils, qui sont-elles ? Comment s’exprime leur révolte ? Face à la révolte, quelles sont les réactions de la société, des autorités ? Les révoltes des Gilets jaunes comme celles des jeunes des quartiers populaires s’inscrivent, avec leurs spécificités, dans une histoire longue des révoltes en France. 




samedi 10 avril 2021

Résilience alimentaire

  Source : https://resiliencealimentaire.org

L'association Les Greniers d'Abondance a pour objectifs

RECHERCHE
Mener un travail de recherche sur les voies de résilience des systèmes alimentaires, et plus généralement sur la résilience globale des sociétés. Nous pilotons et contribuons notamment au projet ORSAT.
SENSIBILISATION
Favoriser la diffusion des connaissances et des travaux sur le sujet par divers moyens : publications, conférences, ateliers, formations…
ACCOMPAGNEMENT
Soutenir les personnes, les associations, les institutions publiques ou privées s'intéressant à cette question de résilience, en les faisant profiter de l'expertise de ses membres et en favorisant les échanges et les interactions.

 

Elle propose un exposé de la situation très clair
Voir le diaporama

 

Elle a également publié un guide sur la résilience alimentaire des territoires
Voir le guide en vidéos

Cette publication inédite marque l’aboutissement d’un travail de recherche d’un an et demi, conduit par l’association Les Greniers d’Abondance et de nombreux partenaires scientifiques, experts et acteurs de terrain.

Il expose les vulnérabilités du système alimentaire contemporain face à différentes crises systémiques : changement climatique, épuisement des ressources, effondrement de la biodiversité…

samedi 27 mars 2021

En finir avec la nature !

 

 Source : https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/en-finir-avec-la-nature

 

 

La nature envahit la campagne... des municipales. Ce n'est pourtant pas le meilleur mot pour envisager l'espace laissé aux autres vivants, tous ceux qui n'appartiennent pas à l'espèce qui a fait sécession : les hommes, au sens générique. Le philosophe Baptiste Morizot entend leur faire de place.

Il est rejoint en seconde partie par le poète et chercheur en sciences sociales Romain Noël (voir article suivant du blog...).




vendredi 26 mars 2021

mardi 16 mars 2021

Communs et assemblées des communs

 source :  https://lescommuns.org/

 

 

 

Les communs, c'est quoi ?

 https://fr.slideshare.net/cdupuy5931/prsentation-communs-simple-57580421

Commun(s) - Politikon #21

 

Les COMMUNS, une alternative au capitalisme? 

Une 3éme voie entre la propriété individuelle et la propriété publique?
La réponse dans cette "conférence gesticulée" de Bernard BRUNET, mise en scène par Denis MICHEL. 


Documentaires

 https://wiki.remixthecommons.org/index.php/Documentaires_sur_les_communs

Livres




Voir aussi une Bibliographie complète sur le site de P2P Foundation.


Objectifs des assemblées des communs

https://assemblee.lescommuns.org/objectifs-assemblees-communs/

Pistes d'animations pour faire vivre une préfiguration d' Assemblée des communs

 https://wiki.lescommuns.org/wiki/Propositions_d%27ateliers

Idées de chantiers à lancer pour démarrer une Assemblée des communs

https://wiki.lescommuns.org/wiki/Id%C3%A9es_de_chantiers_%C3%A0_lancer_pour_d%C3%A9marrer_une_Assembl%C3%A9e_des_communs


mardi 9 mars 2021

Complexité : le phénomène de l'émergence

 

Source : https://christine-koehler.fr/conseil_organisation_pratique-de-lemergence/<

Bon en enlevant tout le sabir managérial pour simplement penser "collectif", l'article est éclairant...

 


Pourquoi s’intéresser à la Pratique de l’Émergence ?

par Christine Koehler et Christopher Schoch, conseils en stratégie et organisation


La pratique de l’émergence donne à l’entreprise une capacité permanente à se renouveler. Développé aux USA pour étudier les systèmes humains complexes, on lui doit le succès formidable de la Silicon Valley et des entreprises qui fonctionnent en système ouvert.

Que l’on soit agent, responsable, ou accompagnateur de changement en entreprise, l’émergence doit nous intéresser en premier chef. Car elle nous donne un moyen pour intégrer le changement de façon  organique. Nous employons volontiers un terme issu de la biologie, car l’émergence ne peut fonctionner qu’à partir d’un nouveau paradigme fondé sur une conception  de l’entreprise en tant que système humain, donc vivant.

La Théorie de l’Émergence

C’est aux USA, depuis les années cinquante, que l’Institut Santa Fé a développé  la théorie de l’émergence. Cette théorie décrit le phénomène de transformation issu des  interactions, sous certaines conditions, entre systèmes simples, ou agents indépendants. Ces interactions font apparaître des configurations nouvelles et complexes, difficiles à anticiper par l’analyse des  systèmes pris individuellement. Ainsi, une structure est dite émergente si elle apparaît brutalement et est issue d’une dynamique : ses propriétés n’existaient pas préalablement dans les éléments qui l’ont composée.

Le phénomène de l’émergence a été observé dans les domaines physiques, biologiques, écologiques  puis socio-économiques. On parle d’émergence de la vie, d’émergence de la matière, d’émergence de telle civilisation. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont analysés grâce à l’émergence.

La Silicon Valley : Une Culture de l’Émergence.

Un exemple classique de l’émergence n’est autre que la Silicon Valley. Comment expliquer qu’une région aussi circonscrite, qui abrite aujourd’hui deux millions d’habitants et plus de six mille entreprises, soit à l’origine de milliers de brevets qui ont changé le cours du monde ? C’est là où, à partir des années soixante-dix, dans les cafés du célèbre Sand Hill Road, des chercheurs, des entrepreneurs  et des financiers, venant des quatre coins du monde, échangeaient librement leurs projets et passions. De ces échanges ont émergé les entreprises et  les innovations qui constituent encore le foyer créatif le plus puissant du monde.

À leur tour ces entreprises ont  pratiqué l’émergence en favorisant la libre circulation des informations et des agents. C’est ainsi qu’elles ont été capable d’anticiper et susciter de nouvelles générations de technologie  et de garder une longueur d’avance sur leurs marchés. Ces entreprises ainsi non seulement pratiquaient l’émergence, mais elles en avaient fait un élément dynamique de leur culture organisationnelle.

L’Émergence et l’approche Collaborative

En plus de son intérêt scientifique, la théorie de l’émergence aide à comprendre la dynamique des approches collaboratives comme le Forum Ouvert, World Café, Future Search etc. Cette dynamique fait qu’un groupe important d’acteurs peut travailler utilement aussi bien de façon synchrone qu’asynchrone, sur un thème ou problème complexe, avec un minimum d’intervention et de structure. Plus important, elle explique  comment ce genre de travail produit l’émergence d’énergie et d’idées transformatrices.

Trois niveaux de Transformation

Mais il existe des conditions pour qu’elle se manifeste : la densification  des interactions entre les parties prenantes d’un système ; la présence d’un haut niveau de diversité ; le partage d’une  enveloppe culturelle commune et l’existence d’une infrastructure capable de traiter la circulation d’un  grand nombre d’informations. C’est alors que peuvent s’opérer des transformations à trois niveaux : la capacité d’innover de l’entreprise ; la compréhension de l’émergence ; la compétence des agents à fonctionner en système ouvert.

L’émergence d’idées et de nouvelles formes de travail deviennent possible dès le moment où  un nombre suffisant d’acteurs ou de parties prenantes d’un système interagissent en même temps. Ils doivent être motivés par un objectif ou un objet de recherche ambitieux et complexe, qui ne peut être atteint que par la mobilisation de l’intelligence collective. Ceci implique la contribution de chaque agent d’un même système écologique. Cette intelligence émerge au fur et à mesure que les connections et interactions se démultiplient et que fonctionne le retour d’information des individus envers l’ensemble.

C’est alors que, au delà de telle ou telle idée ou initiative innovante,  l’on peut observer trois niveaux de transformation :1)  Une   prise de conscience collective actualisée des capacités du système à créer de la valeur par la concertation et l’innovation.. 2)  Une compréhension approfondie des conditions culturelles nécessaires pour atteindre ce niveau de création de valeur. 3) L’intégration de nouveaux comportements individuels dans une logique communautaire (communauté de pratique).

Conditions de l’Émergence

C’est en rassemblant un ensemble significatifs d’agents représentatifs de la diversité de son système écologique que l’entreprise rempli la première condition de l’émergence Ensuite les participants  doivent adhérer à des  principes et croyances qui forment une enveloppe culturelle commune. Cette enveloppe comprendra au minimum les  principes de transparence, d’authenticité et d’interdépendance.

L’aspect dynamique de l’émergence est caractérisé par une densification des interactions entre agents et est rendu possible par une infrastructure capable de gérer un grand nombre d’échanges. Pour que ces échanges laissent des traces, il est utile de constituer une sorte de banque  de données évolutive disponible pour tous. La dernière condition concerne le “feed back”- ou fonction de retour d’information. Il doit être possible pour n’importe quel agent d’envoyer à la communauté des observations sur ce qu’il vit. En ce sens, chacun informe l’ensemble du système. Autrement dit il n’y a pas de distinction entre ce qui émerge du centre et ce qui émerge de la périphérie. Durant la phase d’émergence c’est comme si  le centre se déplaçait  vers les marges.

La Fin du  Paradigme Mécaniste

Jusque là les approches au changement étaient basés sur un  paradigme plutôt mécaniste – l’entreprise en tant que machine. On attendait une crise pour imposer des changements nécessaires que ce soit par rapport à la stratégie, la structure, ou la culture. Si la « boite » tournait bien, il fallait surtout ne toucher à rien. On comprend facilement que, dans ces circonstances, peu d’efforts de changement réussissent. Rendu nécessaire, le changement  était associé à un échec de direction ou à une erreur stratégique. Dans le langage de l’entreprise parler de changement, ou d’autres euphémismes comme restructuration, reconfiguration,  équivalait pour les salariés à amputation, intervention, et insécurité.

La situation en 2012

L’émergence répond aux exigences de changement qui s’exerce aujourd’hui sur l’entreprise sous de multiples formes. A l’opposé des méthodes traditionnelles et mécanistes, elle permet au changement de naître de façon organique. Elle  favorise aussi les approches  collaboratives et elle développe l’intelligence collective- ce qui n’est pas pour déplaire aux générations Y.

Comment alors aborder la notion de changement en 2012 alors que les mutations de l’environnement ne cessent de s’accroitre et s’accélérer ? Les marchés deviennent plus compétitifs, plus volatiles et plus interdépendants ; les sources de capitaux se dispersent, le recrutement dans les secteurs de pointe se mondialise. Les innovations technologiques modifient tous les six mois les façons de travailler. Dans ce  contexte, l’entreprise qui fonctionne en système fermé, avec des services cloisonnés et un partage limité du pouvoir et des connaissances  est condamnée à moyen sinon à court terme.

Intégrer ses clients et partenaires dans les processus d’innovation et de marketing, avoir des frontières assez perméables pour se laisser influencer par la diversité de l’environnement, y compris les jeunes et les « minorités » et mettre en place des infrastructures qui permettent la libre circulation des informations générés par des réseaux de contributeurs « responsables » représente une mutation démocratique, mais aussi répond à un impératif économique.L’émergence permet ainsi à l’entreprise de mieux s’adapter à l’environnement en devenant la source privilégiée du changement de sa culture organisationnelle.

 

lundi 8 mars 2021

à propos du concept de « diplomatie inter-espèces des interdépendances »

 

Source : https://jetiensavivre.blogspot.com/2020/02/pour-restituer-limportance-du-vivant-il.html

J'aime bien ce que dit Baptiste à propos de diplomatie... notamment sa "navigation négative" et son "barbouillement moral".

Il lui manque juste de savoir que la médiation ça existe déjà ! Et donc l'omni-partialité.
Bon comme il parle de diplomatie inter-espèces on peut lui accorder la nouveauté du dispositif.

Baptiste Morizot – Manières d'être vivant

Extraits à propos du concept de  « diplomatie inter-espèces des interdépendances »

P234

Comment choisir son cap dans ce chaos ?

Il existe en marine, la pratique de la navigation négative. Elle sert volontiers pour s'orienter dans l'existence. Elle se pratique quand on ne sait pas où l'on est et qu'on ne peut pas le savoir. L'essentiel est alors de savoir où l'on ne doit surtout pas être sur la carte et de déterminer scrupuleusement sur le papier ce que l'on devrait observer autour de ces lieux de mort. Quels amers : phares, côtes, tour gênoise, falaise, archipel, seraient en vue si on était là où on ne doit pas être, au risque d'être drossés sur les récifs, canonnés, embarqués par la marée, échoués sur les hauts-fond. Ensuite, l'essentiel consiste à se tenir à distance de ces repères ; naviguer consiste à ne pas les voir. A réagir pour les faire sortir du champ de l'attention chaque fois qu'ils y entrent. Naviguer bien consiste à chercher à perdre de vue systématiquement tout repère. C'est un art intrigant. Naviguer en s'éloignant chaque fois du seul point identifiable, connu : prendre l'inconnu comme boussole, l'absence de repère visible comme signe qu'on est au bon endroit, parce que chaque repère connu est le signe qu'on est au mauvais. N'être rassuré, sûr de son chemin, certain de son cap, que lorsqu'on atteint l'inconnu. C'est l'art de se maintenir sur le blanc de la carte, sur les zones non arpentées : l'incertitude devient sécurité, et cap pour avancer.

Et bien, dans la diplomatie réelle, la diplomatie des inter-dépendances, celle au service des relations, et pas d'un des membres de la relation contre l'autre, la navigation négative est un art important, un art quotidien. La boussole est claire : le repère qu'il faut fuir, celui dont on doit toujours s'éloigner pour être ramené en pleine mer d'incertitude, c'est à dire à l'abri, c'est la tranquillité d'âme, c'est le sentiment de pureté morale. C'est le sentiment d'être au service de la Juste Cause exclusive (pour les loups innocents contre les exploitants malhonnêtes). Celui de la Sainte Colère, celui de la Vérité révélée. La conviction d'être parmi les Bons contre les Méchants, des Justes contre les Bêtes, des innocents contre les criminels, des Nobles Sauvages contre les infâmes humains, ou de la Civilisation contre la sauvagerie.

Tout sentiment d'avoir le cœur net, d'être dans son bon droit, est à bannir, sinon on ne fait pas justice à la relation même, c'est à dire à tous ceux qui y sont pris, emberlificotés dans mille tissages de relations qui vont du conflit au soin, de l'exploitation à l'amour, à cette nuance près qu'on partage un même territoire, où l'habitat de l'un est le tissage de tous les autres.

Il faut accepter d'être un métamorphe jusqu'au bout, c'est à dire jusqu'à la morale même, cœur de brebis et gueule de loup, et pas larmes de crocodile.

P241

On est en position diplomatique effective lorsqu'on se sent intérieurement, moralement, légèrement traître envers tout le monde. Le chemin le plus clair est le trouble. Il n'y a pas le confort du purisme, celui d'avoir choisi son camp contre un système ou un autre, une idéologie ou une autre. Il faut, c'est étrange, se maintenir volontairement dans le sentiment léger mais latent d'être un traître à tous, à force de ne pas choisir un camp contre l'autre. Trancher fermement pour l'ambivalence, se maintenir dans l'incertitude, dans la pluralité des points de vue contradictoires, pour chercher des solutions plus saines et plus vivables au service des relations d'interdépendance.

P242

Ce personnage du diplomate est tout ensemble un intercesseur, un traducteur inter-espéces et un go-between. Ce dernier n'est pas un sage supérieur qui sait mieux que les autres où sont leurs intérêts. Pas de retour du Patriarche, du jugement de Salomon. Au contraire, il reconnaît l'intelligence collective, l'intelligence des acteurs, le fait que ce sont eux qui savent ce qu'ils font, et les lignes de force de la pratique et de la vie. Il est à hauteur de vivants. Mais sa bizarrerie est liée à sa position « entre » : elle est « positionnelle-relationnelle ». C'est à dire qu'elle est liée à sa position contextuelle dans un champ de relations. S'il sait qu'il n'y a pas de déficit d'intelligence chez les acteurs, les loups, les brebis, les bergers et les écolos, il reconnaît en revanche la dimension positionnelle de la conception qu'ils se font de leurs propres intérêts : c'est à dire que chaque camp a spontanément tendance à négliger ses interdépendances les moins évidentes avec les autres camps, à se croire auto-extrait des interdépendances. Si le berger a la garde des moutons, le diplomate a la garde des interdépendances, c'est ce qui accapare son attention ontologique.

Et c'est pourquoi il peut intercéder pour rappeler aux différents camps les moments où ils oublient leur inséparabilité avec les autres. Il peut bricoler des solutions, composer la situation pour que ces interdépendances émergent dans toute leur clarté aux yeux de tous, ou soient respectées, même si elles semblent s'opposer aux intérêts à court terme de chaque camp.

P244

Si cette idée de diplomatie des inter-dépendances est si difficile à théoriser, c'est qu'on hérite d'une tradition qui pense la morale et la politique comme hiérarchisation des relations entre des termes premiers bien séparés, en conflit, avec une victime et un coupable (moi et mon prochain, Abel et Caïn). Mais dans un monde où les relations sont premières, plus réelles que les êtres séparés, et où vivre consiste à être pris dans et fait par des relations, cette approche est d'une tragique inutilité.

C'est en partie aussi à cause de cette habitude de pensée qu'on est tenté de croire que cette circulation empathique parmi tous les points de vue dépolitise, parce qu'il devient impossible de choisir un camp. C'est en fait là une conception très pauvre du politique (elle confine au chauvinisme). Ce qui a lieu ici à mon sens est inverse : le barbouillement moral ne dépolitise pas ceux qui le rencontrent, à mon sens il les politise mieux. Une fois qu'on a circulé parmi les points de vue, on sent que certains n'ont pas la légitimité qu'ils réclament. On voit se dessiner des axes de mobilisation qui sont précis, comme les dispositifs pertinents pour agir, et l'inutilité des grandes condamnations morales. Les dispositifs diplomatiques politisent au sens où ils poussent ceux qui les traversent dans l'analyse concrète d'une situation concrète, où ils sont capturés, on le verra plus loin, par le point de vue des inter-dépendances.

Au sortir de ce genre de dispositifs, on ne peut plus faire la morale à personne, mais on peut activer son désaccord dans une lutte ciblée ; on ne peut plus décréter où sont les purs et les impurs, mais on peut paradoxalement mieux cerner des adversaires, adversaires dans un sens nouveau, des adversaires de la relation, et c'est ce que j'appelle un « devenir-diplomate ».

 

jeudi 4 mars 2021

Bruno LATOUR – Où suis-je ?

 

 Après lecture ! Belle lecture...

Bruno LATOUR – Où suis-je ?

Morceaux choisis

Confinés en un lieu quand même vaste

P18

Un cadre inanimé et ceux qui l'animent, c'est tout un. Un urbain tout nu, cela n'existe pas plus qu'un termite hors termitière, une araignée sans sa toile ou un Indien dont on aurait détruit la forêt.

P23

De la part de sérieux savants, on pourrait s'attendre qu'ils embrassent avec moins d'enthousiasme une version si providentielle de l'accord entre les organismes et leur « environnement » comme ils disent. Le moindre devenir-animal mène à une tout autre vision, beaucoup plus terre à terre : il n'y a pas du tout d' »environnement ». C'est comme si vous félicitiez une fourmi pour la chance qu'elle a de se trouver dans une fourmilière si providentiellement bien chauffée, si agréablement aérée et si fréquemment nettoyée de ses déchets.

P26

Je propose d'appeler l'en deçà Terre et l'au-delà, pourquoi pas, Univers.

[…]
Faute de quoi, au sens propre, nous ne pourrions saisir ce qui permet aux vivants de rendre la terre habitable ; nous nous rendrions la vie impossible.

« Terre » est un nom propre

P30

Mais nous distribuons nos affaires tout autrement. Nous commençons à comprendre que nous n'avons pas, que nous n'aurons jamais, que personne n'a jamais eu l'expérience de rencontrer des « choses inertes ». Cette expérience, prétendument si commune pour les générations précédentes, la nôtre a dû subir l'épreuve, en un temps très court, de ne plus la partager : tout ce que nous rencontrons, les montagnes, les minéraux, l'air que nous respirons, le fleuve où nous nous baignons, l'humus pulvérulent où nous plantons nos salades, les virus que nous cherchons à apprivoiser, la forêt où nous allons chasser des champignons, tout, jusqu'au ciel bleu, est le résultat, le produit, oui il faut bien le dire, le résultat artificiel de puissances d'agir avec lesquelles les urbains aussi bien que les ruraux ont comme un air de famille.

Sur Terre, rien n'est exactement « naturel » si l'on entend par là ce qui n'aurait été touché par aucun vivant : tout est soulevé, agencé, imaginé, maintenu, inventé, intriqué par des puissances d'agir qui, d'une certaine façon, savent ce qu'elles veulent, en tous cas visent un but qui leur appartient en propre, chacune pour elle-même.

P33

On comprend que le conflit de générations offre un peu plus qu'un témoignage moderne sur l'incommunicabilité des humains. J'ai envie d'aller plus loin et de dire qu'il s'agit d'un conflit de genèses et pour tout dire d'engendrements.

P37

Il se trouve que chaque terrestre reconnaît dans ses prédécesseurs ceux qui ont créé les conditions d'habitabilité dont il bénéficie – et qu'il s'attend à devoir se préoccuper de ses successeurs.

[…]

Terre est le vocable qui comprend donc les agents – ce que les biologistes appellent des « organismes vivants » - aussi bien que l'effet de leurs actions, leur niche si l'on veut, toutes les traces laissées par leur passage, le squelette interne aussi bien que l'externe, les termites aussi bien que les termitières.

[…]

On ne dira donc pas que les terrestres sont sur la terre, nom commun, mais avec Terre ou Gaïa, noms propres.

« Terre » est un nom féminin

P40

S'il faut apprendre à se réjouir de ces limites, c'est que nous ne souhaitons plus confondre la fine couche d'existence de quelques kilomètres d'épaisseur que nous pouvons parcourir avec un équipement idoine et là où nous ne saurions nous rendre que par le truchement de la connaissance imagée.

P43

Il n'y a aucun doute, la lente et douloureuse production de la connaissance objective s'ajoute au monde, elle ne le survole pas.

P44

L'adjectif « terrestre » ne désigne pas un type d'existants – puces, virus, PDG, lichens, ingénieurs ou fermiers – mais seulement une manière de se localiser en déclinant la série d'ascendants et de descendants dont les soucis d'engendrement se croisent un instant.

P45

Avec Terre et donc « en vrai », c'est surprise à tous les étages. La continuité est forcément l'exception puisque les soucis d'engendrement exigent de chaque existant quelque chose comme une invention, comme un création, fût-elle minuscule, pour atteindre ses buts en franchissant l'inévitable hiatus de l'existence imposé par les multitudes par lesquelles doivent passer ceux qui ont choisi de durer un peu plus longtemps.

P46

Un peu de poussière, un peu d'humus, un peu de vase. Pauvres terrestres qui devez payer votre subsistance seconde par seconde en rapetassant vos pauvres bricolages. !

Troubles d'engendrement en cascade

P57

Si un Etat se limitait à ses frontières, il ne vivrait pas. D'où son inquiétude : comment subsister ?

[...]

Si la mauvaise nouvelle est celle du confinement, la bonne est celle de la remise en cause de la notion de frontière.

P60

C'est là où les affects politiques sont en train de subir un renouvellement accéléré, oui une vraie métamorphose. Les humains à l'ancienne, quand ils se présentent aux autres peuples comme des « individus » dotés du privilège d'exercer un droit de propriété exclusive, nous paraissent, à nous les terrestres, de plus en plus étranges. Ce droit d'être « individuel » ne saurait être revendiqué que par des existants parfaitement autotrophes et qui ne laisseraient derrière eux aucun résidu. Ce qui ne peut s'appliquer qu'à Gaïa qui, par définition, se contient elle-même dans ses enceintes et dans ses niches.

P63

Ce qui rend le confinement à la fois si douloureux et si tragiquement intéressant, c'est que la question de l'engendrement se pose désormais à toutes les échelles et pour tous les existants, entraînant une incertitude grandissante sur la notion de limite.

« Ici-bas » - sauf qu'il n'y a pas de haut

P69

En effet, si les Modernes n'ont cessé de se moquer des curés qui endormaient les masses avec la promesse d'un « autre monde » imaginaire pour qu'elles n'agissent pas dans ce monde matériel d'ici-bas, les terrestres, eux, sont à leur tour obligés de ridiculiser les Modernes qui endorment les masses avec leur promesse d'un « autre monde » dont ils réalisent peu à peu – justement grâce au confinement – qu'elle les endort encore plus sûrement, en rendant impossible leur retour sur Terre – leur atterrissage.

P75

J'ai appris que l'on se gardait mieux du pouvoir toxique des religions en revenant à leur valeur originelle qu'en les sécularisant, ce qui revient toujours à confondre la lettre et l'esprit, en perdant le fil qui lie les valeurs avec les figures provisoires qui les expriment.

Laisser l’Économie remonter à la surface

P80

L'Economie finit peut être par agir « en profondeur », mais à la manière de ces énormes piliers de béton qu'il faut enfoncer à coups de béliers géants pour qu'ils servent de fondation. Donald McKenzie n'a cessé de l'explorer : sans les écoles de commerce, les comptables, les juristes, les tableaux Excel, sans le continuel travail des Etats pour répartir les tâches entre le public et le privé, sans les romans de madame Rand, sans le dressage continuel par l'invention de nouveaux algorithmes, sans le formatage des droits de propriété, sans le rappel continuel des médias, personne n'aurait inventé des « individus » capables d'un égoïsme assez radical, assez continu, assez cohérent, pour ne « rien se devoir » et considérer tous les autres comme des « étrangers » et toutes les formes de vie comme des « ressources ». Derrière l'évidence d'une Economie native et première il y a, pour parler comme Callon, trois siècles d'économisation. On comprend que cet enfouissement préalable exige une extrême violence et que la moindre pause dans cette vaste entreprise de soutènement suscite une révélation immédiate : « Mais pourquoi ne partirions-nous pas plutôt de là où nous habitons ? »

P81

Je dois à Dusan Kazic la solution pour ne pas récidiver. Elle consiste à ne jamais accepter de dire d'un sujet quelconque qu'« il a une dimension économique » !
[]

S'il y a une tentation à laquelle il ne faut surtout pas céder, c'est de lisser tous ces hiatus pour les remplacer par un calcul qui clôturerait la discussion, mais qui a été fait ailleurs, par d'autres et surtout pour d'autres très éloignés de la scène.
[]

Cela ne revient pas à pleurnicher pour mettre au-dessus de l'Economie d'autres préoccupations « plus élévées », « plus humaines », « plus morales » ou « plus sociales », mais au contraire à bien marquer qu'il serait temps de descendre enfin plus bas, en devenant plus réaliste, plus pragmatique, plus matérialiste.
P85

Aucun vivant ne peut servir d'emblème pour l'individu calculateur que Terre n'abrite nulle part. Ils sont tous, si l'on veut, égoïstes et intéressés, puisqu'ils cherchent tous à subsister, mais aucun n'est enserré dans des limites assez claires pour pouvoir calculer ses intérêts sans se tromper.

[]

La « Nature » ne peut servir de fondation indiscutable qu'aux extraterrestres.
[…]
Nous ne pourrons jamais simplifier nos relations en supposant qu'il y a des individus avec des bords bien délimités, qui seraient à côté les uns des autres, partes extra partes, autonomes et autochtones, et qui pourraient se déclarer quittes les uns des autres, étrangers par conséquent, aliens en quelque sorte, comme s'ils ne se superposaient pas les uns sur les autres, comme s'ils n'interféraient pas les uns avec les autres.

Décrire un territoire, mais à l'endroit

P92

Mais peu à peu, à force de vous affronter à ces questions inhabituelles et surtout de réaliser que c'était bien difficile d'y répondre, vous étiez obligés de vous réveiller d'un rêve en demandant : « Mais où est-ce que j'habitais donc avant ? » Eh bien, dans l'Economie justement, c'est à dire ailleurs que chez vous.

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L'expression « vivre dans un monde globalisé » avait brusquement pris un sérieux coup de vieux ; bien vite remplacée par une autre injonction : « Essayons de nous situer dans un lieu qu'il faudrait tenter de décrire avec d'autres. » Surprenante association de verbes : subsister, faire groupe, être sur un sol, se décrire. Pour les ci-devant globalisés, la surprise était totale de voir émerger de nouveau la question « réactionnaire » de former un groupe sur un territoire qui devenait visible au fur et à mesure de la description. « Territoire », ce mot d'administration, prenait pour les confinés un sens existentiel Comme si, au lieu d'être dessiné de loin par d'autres et comme à l'envers et d'en haut, on pouvait le décrire pour soi, avec ses voisins, à l'endroit et d'en bas.

P94

Pour nous, les distances kilométriques et les angles de la trigonométrie, comme le savent tous les géographes, ce sont des relations parmi beaucoup d'autres. Or ces autres relations ne procèdent nullement par localisation à partir d'une grille de coordonnées, mais par réponse à des questions d'interdépendance.
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Être localisé et se situer, ce n'est pas la même chose ; dans les deux cas, on mesure bien ce qui compte, mais pas de la même manière.

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« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6,21). Si la première définition est cartographique et le plus souvent administrative ou juridique - « Dites-moi qui vous êtes et je vous dirai quel est votre territoire » -, la seconde est davantage éthologique : « Dites-moi de quoi vous vivez et je vous dirai jusqu'où s'étend votre terrain de vie. » La première demande une carte d'identité, la seconde une liste des appartenances.

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D'un côté, on identifie un lieu en le localisant à l'intersection de coordonnées par le déplacement d'une sorte de chaîne d'arpenteur, de l'autre, nous apprenons à lister des attachements à des entités qui obligent à prendre soin d'elles.

P97

Mais une fois remis à l'endroit, on appelle « local » ce qui est discuté et argumenté en commun. « Proche » ne veut pas dire « à quelques kilomètres », mais « qui m'attaque ou qui me fait vivre de manière directe » ; c'est une mesure d'engagement et d'intensité. « Lointain » ne veut pas dire « éloigné en kilomètres », mais ce dont vous n'avez pas à vous soucier tout de suite parce que ça n'a pas d'implication dans les choses dont vous dépendez. Par conséquent, ce que vous assemblez dans la description n'est ni local ni global, mais composé selon un autre rapport de concaténation avec des entités qu'il va bien falloir affronter une à une, peut être au prix de polémiques nombreuses.

P99

« Ah très bien », lui dirai-je, « par conséquent, vous le reconnaissez vous-même, nous vivons donc ensemble sur un territoire où « tout nous regarde » puisque chaque entité est en superposition avec les autres. « Holobiontes de tous les payx, unissez-vous, et cetera. » Mais alors, si nous vivons ainsi emmêlés, il faut bien que nous en parlions ! Si nous débordons ainsi les uns sur les autres, nous formons donc un commun. Par conséquent, merci de m'indiquer le lieu, le moment, le jour, l'institution, la formule, la procédure, où nous allons pouvoir discuter de telles superpositions, limiter les empiétements ou permettre les compositions plus favorables à tous ? »

Le dégel du paysage

P103

Les « choses inertes » n'existent que par une expérience de pensée qui vous transporterait, en imagination, dans un monde où personne n'a jamais vécu. D'où la question : est-ce que la sensation de cette évidence modifie aujourd'hui vos façons d'être, d'envisager l'avenir, de vous situer dans l'espace, de comprendre ce que vous appelez liberté de vous mouvoir ?

P105

Avec Soheil Hajmirbaba, nous nous y sommes essayés en dessinant un grand cercle à même le sol, orienté par une flèche, avec d'un côté un signe plus, et de l'autre un signe moins. Et en demandant aux participants de se placer au centre. Derrière vous, à main droite, il y a ce dont vous dépendez, ce qui vous fait vivre, ce qui vous permet de subsister ; à main gauche, ce qui vous menace. Dans le quart avant droit, il y a ce que vous allez faire pour maintenir ou accroître les conditions d'habitabilité dont vous avez bénéficié ; dans le quart avant gauche, ce qui risque d'empirer la situation, en stérilisant un peu plus les conditions d'existence de ceux qui dépendent de vous. C'est comme un jeu d'enfant, quelque chose de léger et de plutôt joyeux. Et pourtant, quand on s'approche du milieu, chacun tremble un peu : il faut se décider, c'est là le plus difficile, on se révèle ; on va parler de soi, ou, mieux, de ce qui vous fait vivre.

Le centre du creuset, là où je place timidement mes pieds, se trouve à l'intersection exacte d'une trajectoire – et je n'ai pas l'habitude de me penser comme le vecteur d'une trajectoire – qui va du passé, tout ce dont j'ai bénéficié pour exister, pour croître, parfois même sans m'en apercevoir, sur quoi je compte inconsciemment et qui peut-être s'interrompra avec moi, par ma faute, qui n'ira plus vers l'avenir, à cause de tout ce qui menace mes conditions d'existence, et dont je n'avais pas conscience non plus. Pas étonnant que je sois ému. Oui, oui, c'est très naïf, c'est tellement simpliste ; c'est comme choisir entre le bien et le mal. Mais c'est exactement cela : c'est un jugement que vous portez avec les autres qui vous aident à jouer à cette marelle, en répondant aux questions sur ce qui vous fait vivre, ensuite sur ce qui vous menace, et, enfin, sur ce que vous faites ou ne faites pas pour contrer cette menace. Rien de plus simple, rien de plus décisif. []

Justement, chaque fois que vous allez mentionner à haute voix l'une des entités de votre liste, quelqu'un de l'assemblée vient « jouer » ce « rôle » et c'est à vous de placer ce personnage sur cette sorte de boussole – ou de la déplacer selon l'évolution de votre court récit. L'étonnant résultat de ce petit théâtre, c'est que, bientôt, vous voilà entouré d'une petite assemblée qui représente pourtant, devant les autres participants, votre situation la plus intime. Plus vous listez vos attachements, mieux vous êtes défini. Plus la description est précise, plus la scène est remplie ! Vous donnez peu à peu figure à l'un de ces holobiontes qui paraissaient, jusqu'ici, tellement difficiles à représenter. Une participante le résume d'un adjectif : « je me suis repeuplée !».

P114

L'individu réduit à presque rien se sent forcément sans force devant l'immensité de ce qui le domine ; la personne, l'acteur-réseau, l'actant-peuple, l'holobionte se sent pousser des ailes à mesure que se multiplient les items de sa liste, de son cours d'action, de son curriculum vitae ; ils se dispersent, ils se multiplient. Il y a des « liens qui libèrent » : plus l'individu dépend, moins il est libre ; plus la personne dépend, plus elle a de marges d'action. Quand il cherche à s'ébrouer, l'individu qui bute constamment sur ses limites, geint et se plaint, envahi de passions tristes, il ne lui reste guère que l'indignation et le ressentiment ; quand la personne s'allonge, se repeuple, s'éloigne, elle s'égaille, au sens propre, elle se distribue, se mélange, et récupère de proche en proche des puissances d'agir qu'elle n'imaginait pas.

P115

Horriblement, le sujet moderne ne peut qu'aller de l'avant, quelles qu'en soient les conséquences. Et donc, forcément, il ne peut que s'obstiner dans l'erreur, chose dont on a dit avec raison qu'elle est l’œuvre du diable. Voilà, il ne peut plus avoir d'expérience du monde, il s'est rendu la vie impossible.

P116

Le mot honni de « tradition » ne nous effraie pas ; nous y voyons un synonyme de la capacité d'inventer, de transmettre, donc de durer. Le nœud gordien que l'épée de la modernisation avait tranché, nous tentons de le renouer en retrouvant les manières qu'ont les formes de vie de se maintenir dans l'être.

Multiplication des corps mortels

P122

Il en serait alors de même d'un champ et d'un corps : pas plus l'agrobusiness n'exprime le comportement d'un sol, pas plus les différentes saisies par des biologistes n'expriment les puissances d'agir de mon corps. Là non plus, la carte ne serait pas le territoire vu d'en bas et à l'endroit.
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Pas plus que Gaïa n'est une totalité cohérente, pas plus ne l'est mon corps. Pas plus Terre n'est un « organisme » vivant, pas plus mon corps n'est un « organisme » unique. Le prendre « en totalité » n'a pas plus de sens que d'en extraire une « partie » en espérant que celle-ci restera fonctionnelle. Si une « livre de chair » isolée n'a pas de sens, un « corps entier » n'en a pas plus. L'unicité, les bords, les frontières, c'est ce qui manque le plus aux vivants, et cela vaut pour les parties, bien sûr, mais aussi pour les totalités.

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Je note que déjà, en faisant appel à Terre, le « biologique » s'est un peu déplacé. Il est redevenu dépendant des instruments, des laboratoires, des examens, des bases de données, de la recherche, des essais cliniques, et s'est réduit à des prises locales, à des saisies partielles, à des procédures d'accès dont certaines fonctionnent comme prévu, d'autres moins. C'est le seul sens utile du mot « réductionnisme » : ce que les procédures de laboratoire permettent de saisir. Du coup, entre ces ilôts, ces archipels, ces Sporades, il y a tellement de vides, de discontinuités, que l'on n'a plus aucune peine à y ajouter une bonne douzaine d'autres métiers, d'autres dispositifs, [...] chacun avec ses moyens, ses raisons et ses ambitions, mais dont aucun n'est capable de « couvrir » l'expérience d'être un corps. Il y a maintenant de la place pour tout le monde.

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Avoir un corps, c'est apprendre à être affecté. L'antonyme de « corps », ce n'est ni « âme », ni « esprit », ni « conscience », ni « pensée », mais « mort » - comme l'antonyme de Gaïa, c'est Mars, la planète inerte.

Reprise des ethnogenèses

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Si les terrestres, dans cette conjonction terrible, ne se sentent pas tout à fait écrasés, c'est à cause de l'attraction puissante d'une quatrième planète. S'il est périlleux de lui donner trop vite un nom, c'est pour ne pas se laisser capter par le champ gravitationnel de la triste histoire moderne. Cette planète là n'est ni « archaïque », ni bien sûr « primitive », ni même « fondamentale » ou « ancestrale ». C'est celle habitée par des peuples nombreux qui, comme dit Viveiros de Castro, ont toujours vécu en deçà des Modernes, ce qui leur a permis de maintenir de mille façons leurs manières vernaculaires d'exister en résistant de leur mieux aux entreprises de développement.

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Mais alors, attirés et repoussés par ces quatre attracteurs, quel pourrait être le projet des terrestres ? La machine à engendrer des peuples qui se mettent à explorer en tâtonnant qui ils sont, avec qui, contre qui et pour qui, nécessite un art que Stengers appelle de diplomatie.

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On mesure à quel point les humains modernes sont hors sol, quand on s'aperçoit que leurs ressources mentales ne reposent que sur l'identité et ses frontières.

De bien étranges batailles

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Supposons qu'en citoyen convaincu je décide d'enlacer à la fois le monde où je vis et le monde dont je vis par un nouveau tracé, un nouveau bord, en disant de l'ensemble ainsi entouré : « voici mon sol, voici mon peuple ! » Que va-t-il se passer ? Je me trouve toujours en porte à faux, mais cette fois-ci avec l’État-nation dont j'étais jusqu'ici citoyen plus ou moins insouciant. Je deviens un traître aux yeux de ceux qui rejettent l'inclusion d'innombrables migrants – humains ou non – dans la définition de ma nouvelle citoyenneté. Et les conflits vont s'accroître à mesure que, en bon activiste, je vais étendre mon enquête, repeupler mon nouveau territoire, mobiliser plus de savoirs, multiplier les expériences alternatives, et m'opposer de plus en plus durement aux mœurs des Extracteurs. Me voici encore une fois jeté hors de toute appartenance.

Comment nommer ceux qui sont sans patrie parce qu'ils veulent insérer la patrie terrestre ou mieux la mère-patrie-terrestre, dans la définition de leurs propres pays ? « Anarchistes » ? Oui parce qu'ils rejettent les frontières de l’État où ils sont nés. « Socialistes » ? Si l'on veut, mais comment insérer les lichens, les forêts et les fleuves, l'humus et toujours ce fichu CO2 dans l'ancienne idée de société ? « Citoyens du monde » - si ce monde pouvait devenir la planète ? « Internationalistes » si « nation » pouvait s'étendre aux non-humains ? « Interdépendants » ? « Criticalzonistes ? » ? « Loyalistes » ? « Reconnecteurs » ?

Alors même que les Extracteurs maintiennent l'occupation du deuxième monde par la violence et fuient par une autre violence dans le déni, les Ravaudeurs – j'essaie ce nom provisoire – doivent se battre pour recréer un autre tissage des territoires que leurs ennemis ont abandonnés, après les avoir occupés et saccagés.

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L'ancienne scénographie dépendait de l'économie puisque c'était par la position dans le « système de production » que se repéraient les injustices. Mais dans ces nouvelles étranges batailles, l’Économie n'est plus qu'un voile superficiel, et ce n'est plus de production qu'il s'agit. Ce qui est en question, ce sont les pratiques d'engendrement et la possibilité ou non de maintenir, continuer, voire amplifier les conditions d'habitabilité des formes de vie qui maintiennent par leur action, l'enveloppe même dans laquelle l'histoire ne cesse de se dérouler. Non plus seulement une histoire de la lutte des classes, mais une histoire de ces nouvelles classes, alliances, sections, en lutte pour l'habitabilité que Nikoloaj Schulz étudie sous le nom de « classes géosociales ». Le devenir-non-humain des humains déplace l'injustice : ce n'est plus la « plus-value » qui est accaparée, mais les capacités de genèse, la plus-value de subsistance ou d'engendrement.

Organiser la guerre des Extracteurs et des Ravaudeurs en deux camps ? Mais c'est impossible, parce que la notion de « camp » avait un sens dans les périodes révolutionnaires, quand on imaginait de remplacer un monde par un autre, radicalement, totalement, par un grand basculement dialectique, par une sorte d'opération extrême, limitée dans le temps, cohérente et concertée. Mais l'affreuse ironie, c'est que ce remplacement, cette grande bascule a déjà eu lieu, et c'est justement de ce monde remplacé, le monde modernisé, que nous voulons sortir en retrouvant le nôtre – ou ce qu'il en restera pour le faire prospérer. L'Anthropocène, c'est le nom de cette révolution totale, qui s'est faite sous nos pieds pendant que nous célébrions, en cette glorieuse année 1989, la « victoire contre le communisme ». La voilà l'étrange défaite !

S'égailler dans toutes les directions

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Non plus aller de l'avant dans l'infini, mais apprendre à reculer, à déboîter, devant le fini. C'est une autre manière de s'émanciper.

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Terre ou Gaïa organise déjà l'horizon politique alors que son existence savante est inconnue, méprisée ou déniée et que ses conséquences métaphysiques restent invisibles.

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S'émanciper ne veut pas dire en sortir, mais en explorer les implications, les plis, les superpositions, les entrelacements.

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Un droit faible mais, en effet, souverain, celui qui impose des limites aux notions de limites, le nomos de tous les autres. Terre mère du droit ?

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Sous la voûte du ciel, redevenue pesante, d'autres humains mêlés à d'autres matières forment d'autres peuples avec d'autres vivants. Ils s'émancipent enfin. Ils se déconfinent. Ils se métamorphosent.