Source : Alain Ambrosi pour Remixthecommons.org
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Le texte ci-dessous est le fruit d'un remix des lectures,conférences, conversations et réflexions faites sur le sujet en partant de mon expérience, mon contexte socio-culturel et finalement, mon désir de communiquer et de contribuer à la culture en mouvement des biens communs.
Le bien commun est sur toutes les lèvres
La montée de sève rafraîchissante du mouvement des étudiants ne s'est pas seulement attiré des sympathies à leur cause dans la population, elle a réveillé la capacité d'indignation d'un mouvement social multisectoriel et intergénérationnel qui n'attendait que l'appel de ce « Printemps érable » pour se faire entendre et envahir les rues. Et la vague du « Combat est Avenir » n'a pas fini de faire parler d'elle puisque les manifestations qui s'annoncent débordent largement le champ de l'éducation et les associations, centrales syndicales, mouvements sociaux qui les appellent, oeuvrent dans les domaines aussi divers que l'environnement, les ressources naturelles, le travail, la santé, le logement, l'éducation et la culture. Le signe de ralliement de toutes ces luttes est le bien commun et c'est sous cette bannière qu'est lancée la grande manifestation du 22 avril à l'occasion du jour de la Terre. À cette occasion, les revendications des Québécois seront au diapason d'une indignation globale sur le plan de l'environnement dans la perspective de la rencontre Rio+20 de l'ONU parallèlement à laquelle un Sommet des Peuples tiendra ses assises… sur le thème des biens communs.
Le bien commun est sur toutes les lèvres et c'est tant mieux. Mais encore faudrait-il préciser ce que l'on entend par ce terme qui est devenu rapidement un mot-valise utilisé à bien des sauces et dans tous les discours de la droite Harperienne et du Tea Party comme de la gauche. On le confond souvent avec le 'bien public' ou les services publics, on ne fait pas trop la différence entre un bien commun et un droit fondamental et on parle depuis peu des biens publics globaux, qui sont très évocateurs de la situation de notre planète mais rajoutent sans doute à la confusion.
Ce serait dommage cependant que l'on galvaude ce terme au point d'en épuiser le sens et de l'utiliser sans discernement. Dommage, car si le « bien commun » est devenu un signe de ralliement des mouvements sociaux à travers la planète pour affronter la crise de civilisation(économique, alimentaire, sociale, environnementale) que nous affrontons aujourd'hui, c'est que, bien plus qu'une simple prise de position philosophique, il se présente comme un paradigme socio-économique crédible qui s'oppose aux logiques du marché et de l'État sans pour autant les nier et encore moins les exclure.
Une définition générique du bien commun devrait rendre compte autant du système de valeurs qu'il propose que de la variété des pratiques sociales qu'il représente depuis des millénaires autant que de nos jours dans des domaines aussi variés que l'éducation, l'agriculture, la monnaie, la recherche scientifique, le logiciel libre, la souveraineté alimentaire, la gestion des ressources naturelles.
Définir le bien commun: Dans le cadre de Remix biens communs, un projet d'oeuvre collaborative multimédia sur le thème du bien commun, nous avons demandé à des personnes de différents milieux, de différentes cultures et différents niveaux d'éducation de nous définir en une phrase le bien commun. Les réponses sont en général assez spontanées comme si tout le monde avait l'intuition profonde de ce concept. Elles sont cependant aussi variées que les personnes interrogées.
L'une vous répondra : « le bien commun c'est ce qui appartient à tout le monde » et son voisin pourra vous dire « le bien commun c'est ce qui n'appartient à personne ». Ces personnes ont l'une et l'autre raison et en même temps, elles ont toutes les deux tort. Elles ont raison car si nous prenons l'air que l'on respire par exemple, il appartient à tout le monde et il n'appartient à personne en particulier. Elles ont tous les deux tort parce que, en fait, le bien commun n'a rien à voir avec l'« appartenance », mais bien avec l'usage qui est fait d'une ressource. Pour en avoir l'usage, il est moins question de « propriété » que simplement d'« accès » et si l’on veut que cet usage soit partagé par tous de manière équitable, il faut faire une gestion démocratique et participative de la ressource. Ainsi, l'accès et la participation sont les enjeux centraux des biens communs et il existe de multiples formes d'exclusion ou de clôtures (enclosures) de tous types (physiques, politiques, culturelles, économiques) pour empêcher l'un et l'autre. C'est ce qui fait que beaucoup en arrivent à donner une définition des biens communs par la négative en disant qu'« un bien commun est ce qui est susceptible d'être approprié. ». Les exemples de l'eau, des fonds marins ou des terres arables en sont malheureusement des exemples d'actualité.
Le bien commun met donc en tension intérêt général et intérêts particuliers et peut faire l'objet d'une lutte entre ces deux pôles. Le caractère profondément politique du bien commun est ce que résume en termes philosophiques François Jullien quand il analyse et compare les différents concepts d'universel, d'uniforme et de commun et dit : « le commun est ce à quoi on a part et à quoi on prend part, qui est en partage et à quoi on participe. C'est pourquoi c'est un concept originellement politique : ce qui se partage est ce qui nous fait appartenir à la même cité »
Des définitions du bien commun existent dans les champs de la philosophie autant que du droit, de l'économie et de la science politique. On évoque souvent que du temps des Romains on faisait déjà la différence entre la res communis ou bien commun, le res nullis le bien de personne et la res publica ,le bien public. De nos jours, en économie on différencie les types de biens (privés, communs, publics) en fonction de la rivalité et de l'exclusion. Un bien est dit « non rival » quand l'usage par l'un n'a aucun effet sur la quantité disponible de ce bien et n'empêche donc pas son usage par un autre. L'air que l'on respire est un bien non rival. Un bien est non exclusif quand il est accessible à tous. Biens publics et biens communs s'opposent tous deux au bien privé parce qu'ils sont non exclusifs.En termes économiques, un bien commun s'oppose à un bien public par la rivalité. Mais en termes politiques, c'est le mode gestion qui les différencie : le bien public est pris en charge par l'État alors que le bien commun l'est par la « Communauté ». Encore faut-il s'entendre sur le concept de communauté, ce « nous » qui, pris de manière extensive peut aller du comité de voisins à la population de l'ensemble de la Cité que celle-ci soit une ville, une nation, ou l'humanité tout entière. Certains en arrivent alors à différencier les biens selon qu'ils relèvent d'une logique de marché, d'une logique d'État ou d'une logique sociale ou « de l'humanité » (la « communauté » prise dans son sens le plus large).
À ces définitions techniques qui répondent à des exigences de type juridique ou économique, nous préférons utiliser une définition générique que les dernières réflexions philosophiques, sociologiques et les recherches économiques sur le bien commun nous inspirent:
On parle de « bien commun » chaque fois qu'une communauté de personnes est animée par le même désir de prendre en charge une ressource dont elle hérite ou qu'elle crée et qu'elle s'auto-organise de manière démocratique, conviviale et responsable pour en assurer l'accès, l'usage et la pérennité dans l'intérêt général et le souci du 'bien vivre' ensemble et du bien vivre des générations à venir.
L’eau, l’air, les forêts ainsi que les océans et autres ressources naturelles; une langue, un paysage, un code source informatique, une oeuvre ou un édifice passés dans le domaine public, tous peuvent être traités comme des biens communs et la liste n’est pas exhaustive. Les chercheurs établissent des typologies des Communs qui classent les biens communs selon qu'ils sont naturels ou culturels, matériels ou immatériels. L’eau, l'air, les forêts, les terres cultivables, les océans, etc. sont des biens communs naturels alors que sont culturels la musique, les arts, les savoirs populaires, les savoirs traditionnels, etc. Sont immatériels les biens communs de la connaissance : l’éducation, la science, l’Internet, les contenus des bibliothèques, les droits intellectuels, etc. On classe enfin dans les biens communs globaux la biodiversité, le spectre électromagnétique, le réchauffement global, etc.
Ce qui est important à retenir ici est donc que ce n'est pas seulement la ressource (naturelle ou non) qui constitue le bien commun, mais bien à la fois la ressource, la communauté en action et les règles de gouvernance que celle-ci se donne. Ce sont ces trois éléments indissociablement liés qui constituent le bien commun. On pourrait résumer en disant que le bien commun, avant d'être une chose, est une pratique sociale : c'est un être et agir ensemble pour gérer et assurer la pérennité d'une ressource dans l'intérêt général. On retrouve alors son caractère éminemment politique.
Des pratiques sociales variées: Les « Communs » dans notre civilisation occidentale jusqu'au moyen âge font référence aux ressources naturelles (pâturages, forêts, faune) auxquelles tous les membres d'une communauté avaient également accès et s'entendaient pour en faire un usage partagé et équitable de manière raisonnée. Ces communs faisaient écho à des pratiques millénaires comme celles des populations autochtones d'Amérique latine par exemple pour construire le « sumak kausay » ou en espagnol le « buen vivir », c'est à dire une vie en harmonie avec les hommes et la nature.
De nos jours, les pratiques sociétales de bien communs fourmillent autour de nous sans pour autant le proclamer haut et fort ni même en porter l'étiquette. Certaines de nos sociétés de chasse et pêche, la gestion participative des forêts et le renouveau des pratiques de troc héritent directement des Communs. Relèvent aussi du même paradigme des pratiques plus modernes et récentes d'usage partagé. Le covoiturage, le couchsurfing ou le financement participatif (crowd funding) par exemple, qui deviennent des pratiques quotidiennes et presque « naturelles » pour les jeunes générations, relèvent en un sens du même paradigme. Mais au-delà de ce qui pourrait sembler à certains anecdotique et de peu d'incidence économique, on se rend compte, la crise aidant, que le paradigme des Communs prend une place de plus en plus grande dans le quotidien des gens autant que dans l'espace politique et l'économie globale. La communauté du code ouvert et du logiciel libre en est une des icônes modernes et à sa suite tous les mouvements de « libre accès» (open access) à l'information, aux codes source, aux données publiques, aux données scientifiques, etc. La multiplication et le passage à l'échelle du local au régional des monnaies complémentaires et beaucoup des pratiques d'économie sociale et solidaire entrent aussi dans le paradigme des communs.
Un système de valeurs: Ce qui relie entre elles les multiples pratiques des biens communs est une même lecture critique et une conception du monde qui vise le « bien vivre », c'est-à-dire la convivialité entre humains, l'harmonie avec la nature et le développement durable responsable et équitable. Cette philosophie se fonde sur un système de valeurs qui prône l'inclusion, le partage, la participation, la collaboration de pair à pair, l'intérêt général, le respect et la valorisation de la différence et de l'hybridation. Ce dernier aspect (la différence et l'hybridation des cultures, générations, compétences, etc.) est considéré comme un atout dans la participation, la coopération et la collaboration créative. Dans le même sens que cette ouverture au pluralisme, on note aussi un rejet du dogmatisme. On ne dira pas, par exemple, qu'oeuvrant pour l'intérêt général, le bien commun nie ou exclut les intérêts particuliers. En mettant en tension (plutôt qu'en opposition absolue) l'un et l'autre, on dira plutôt que le bien commun fait primer l'intérêt général sur l'intérêt particulier. De la même façon le bien commun fait primer le collectif sur l'individu, la coopération sur la compétition, l'usage sur la possession, etc. On notera finalement l'importance donnée à l'affect dans les relations qui relèvent du bien commun. Parmi les motivations qui poussent des hommes et des femmes à être et agir ensemble pour un bien commun qui dépasse les intérêts individuels, le désir prime souvent sur le besoin.
Un nouveau paradigme socio-économique: Ces dernières années, on a vu se multiplier les études sur le bien commun et les analyses de leur potentiel en tant que paradigme socio-économique qui coexiste, sans les exclure totalement, avec les paradigmes du marché ou de l'État. Le prix Nobel d'économie accordé à Elinor Ostrom en 2009 pour son oeuvre sur la gouvernance des Communs marque toutefois un tournant et a relancé les recherches. S'inspirant des pratiques de la communauté de l'open source, on parle maintenant d'économie de la contribution ou d'économie de contribution créative alors que d'autres en insistant plus sur l'usage et les pratiques de partage évoquent une économie de la fonctionnalité. Mais, là encore, ce qui impressionne réside surtout dans la multiplication exponentielle de pratiques et d'applications nouvelles de cocréation collaborative dans des processus d'innovation sociale ouverte et ascendante utilisant les nouvelles technologies d'information (TIC) dans des domaines aussi variés que l'agriculture et l'alimentation, les productions culturelles, la recherche scientifique, les monnaies complémentaires, la construction d'objets manufacturés. Le terreau indispensable à ce déploiement est une culture numérique inclusive et participative répondant en tous points aux valeurs des communs et que certains aimeraient complètement libre. De nouveaux lieux d'innovation ouverte apparaissent tels les living labs , les médialabs ou les fablabs qui favorisent l'émergence de nouvelles formes de participation citoyenne valorisant la compétence et la capacité de création des individus, l'expertise citoyenne, l'intelligence collective citoyenne, les savoirs populaires.
Un mouvement mondial qui s'institutionnalise: Dans la recherche de solutions à la crise de civilisation mise en évidence par la crise financière et économique de 2008, on assiste dans les dernières années à une multiplication d'événements, de conférences, manifestes et autres prises de position politiques qui s'inscrivent dans le nouveau paradigme des Communs. Fondé, on l'a vu, sur des années de recherche, mais aussi, et surtout, sur des pratiques sociétales de cocréation ouverte dont l'exemple iconique est le logiciel libre, c'est un véritable mouvement mondial des Communs qui semble aujourd'hui trouver sa place et proposer des solutions alternatives. Les appels répétés à une coalition des communs ont suscité des rencontres multi-acteurs entre les tenants des biens communs informationnels (logiciel libre, données ouvertes, etc.), des biens communs naturels (eau, terre, etc. ) et des biens publics sociaux (santé, logement, éducation, etc.). Des rencontres entre activistes locaux et entrepreneurs, entre scientifiques et mouvements sociaux, deviennent maintenant régulières. Des manifestes internationaux pour la récupération des biens communs font leur apparition. Des initiatives de création d'universités des Communs émergent dans différents pays d'Europe et d'Amérique du Nord. Les mouvements sociaux qui participent au Forum Social Mondial, les premiers Forums Mondiaux Sciences et Démocratie, les Sommets internationaux d'économie sociale et solidaire mettent le bien commun à l'ordre du jour. Les indignés Européens et le mouvement Occupy en Amérique du Nord ont organisé des forums publics sur le thème des Communs avec des experts de renommée internationale.
Mais le plus remarquable de cette institutionnalisation des Communs se traduit dans son inscription au plan juridicolégal et au plus haut niveau des juridictions de certains pays et organismes internationaux. Les licences Creative Commons permettent aux auteurs et créateurs individuels ou institutionnels de mettre à la disposition du public leurs oeuvres ou travaux selon des règles qui permettent leurs utilisation, reproduction ou diffusion tout en gardant leur droit d'auteur. La série de licences codifiées en Creative Commons permet au créateur de choisir lui-même les conditions et limites de réutilisation.Creative Commons, qui est une alternative aux copyrights traditionnels fêtera cette année sa dixième année d'existence et vient de lancer sa version 4.0 qui est mise en discussion ouverte au public. Il est reconnu dans un nombre toujours croissant de juridictions nationales (70) et tout récemment la Banque Mondiale vient d'en adopter le principe et les licences. En 2011 on comptait 500 millions d'oeuvres sur le web qui utilisaient l'une ou l'autre des licences de CC.
Le passage à l'échelle des pratiques et juridictions de communs est plus spectaculaire encore quand des municipalités, états et organismes internationaux adoptent et promeuvent le principe. Certains pays inscrivent le bien Commun dans leur constitution, c'est le cas de l'Équateur (buen vivir) et la Bolivie (les droits de la Nature). Ils ont imité en cela par des municipalités de différents pays, dont la ville de Naples en Italie qui en est un exemple phare. L’assemblée générale de l'ONU a reconnu le droit fondamental à l'eau et met à l'étude les Droits de la Nature. Au mois de juin de cette année, Rio+20, la conférence des Nations Unies qui marque le 20e anniversaire du premier Sommet de la Terre dans cette même ville de Rio de Janeiro, devra tenir compte de ce mouvement des biens communs. Le « Sommet des Peuples pour la justice sociale et environnementale pour la défense des biens communs » qui est organisé parallèlement par la société civile sera là pour le lui rappeler.
En guise de conclusion provisoire: retour sur l'éducation et la grève étudiante québécoise.
On peut se demander où se situe le bien commun dans le champ de l'éducation? Est-ce la connaissance, comme telle, cette somme des savoirs traditionnels, scientifiques, populaires, citoyens qui est un bien commun? Ou s’agit-il de la transmission de cette connaissance ? Ou bien est-ce les deux?
Au plan international tout comme dans les législations des pays démocratiques, l'éducation est reconnue comme un droit fondamental et généralement considérée comme un bien public. C'est parce que la connaissance est un bien commun qu'on veut préserver, enrichir et transmettre aux générations futures que l'on en a fait un bien public. Pour ce faire, on a délégué la gestion de ce bien commun à l'État qui oeuvre pour l'intérêt général et crée les conditions juridicolégales et économique pour un accès universel, une participation active à la gestion et la qualité de l'enseignement. Et cette « délégation », qui est le résultat de rapports et de luttes sociales, n'a pu se faire que dans le cadre d'un système démocratique où les représentants élus par le peuple souverain sont redevables de leurs faits et gestes devant la population. Au Québec, c'est une vraie révolution même si elle est dite tranquille qui a été nécessaire. Les résultats du rapport Parent sont une des briques majeures de cette révolution qui a consacré l'éducation comme un droit fondamental et universel et en a fait un bien public accessible à tous. Les revendications étudiantes de ce printemps 2012 remettent en question la bonne gestion du gouvernement actuel de l'éducation comme bien public. En mettant l'accessibilité en tête de leurs revendications, ils ne visent pas seulement le gel des frais de scolarité, mais bien une participation active et une révision de la gestion des universités dans son ensemble. Leur capacité d'initiative dans l'espace public et leur capacité d'interlocution dans l'espace politique font preuve d'une admirable maturité et d'une grande créativité. Les propositions qu'ils avancent sont basées sur une analyse critique et autonome de la situation des universités et du système d'éducation qui la replace dans la perspective plus large des biens communs. Le gouvernement libéral de monsieur Charest, englué qu'il est dans sa logique néo-libérale et dont les enveloppes brunes de la corruption ne sont que la pointe de l'iceberg de la collusion avec le secteur privé pour la gestion des biens communs et des services publics, ne peut accepter de s'asseoir à la même table que ces étudiants. Il ne parle pas le même langage et il a sans doute peur que, mises en débat public, les solutions alternatives proposées, qui rallient déjà une bonne partie de la classe politique et intellectuelle, deviennent évidentes pour ceux et celles qui ne sont pas encore convaincus de leur justesse.
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mardi 22 mai 2012
Le bien commun est sur toutes les lèvres
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22.5.12
La croissance ne reviendra jamais dans les pays “riches”
Source : MediaPart
Plus de vingt mille personnes ont défilé samedi à Francfort,
à l'appel du collectif Blockupy Frankfurt, pour dénoncer les dérives des
politiques d'austérité menées en Europe, en particulier sous l'impulsion de la
Banque centrale européenne (BCE). C'est le point d'orgue d'une série de
mobilisations enclenchées depuis mercredi, qui visent à gêner l'activité des
banques au quotidien, dans la capitale financière de l'Allemagne (voir des
diaporamas sur le site du Franckfurter Rundschau).
Le climat est particulièrement tendu depuis que la police a
interpellé, vendredi, plus de 400 personnes dans la ville. En réaction, les
Anonymous ont temporairement bloqué le site de la mairie de Francfort. Les
autorités avaient décidé d'interdire les rassemblements de jeudi et vendredi, mais
ont autorisé le défilé de samedi.
Dans la ligne de mire des activistes venus de toute l'Europe
: les effets chaotiques de la politique menée en Grèce par la « Troïka » (le
Fonds monétaire internationale, la Commission européenne et la BCE), l'absence
de contrôle démocratique sur une institution aussi puissante que la BCE, ou
encore le « pacte budgétaire », ce traité européen en chantier, qui devrait
renforcer la discipline budgétaire au sein de la majorité des États membres de
l'Union.
Ces actions interviennent à quelques jours d'un sommet
européen informel, mercredi soir à Bruxelles, consacré au retour de la
croissance sur le continent. Cette réunion doit préparer le terrain à l'adoption
d'un « pacte de croissance », complément d'un « pacte de rigueur budgétaire ». Depuis
l'élection de François Hollande, le 6 mai, tout le monde, désormais, parle de
croissance.
Mais si le candidat socialiste a remporté une première
victoire, celle de l'agenda politique, il est encore loin d'avoir gagné sur le
fond. Car personne, en fait, ne donne le même contenu à ce mot valise de «
croissance ». Preuve du flou ambiant, la Commission européenne défend toujours
les trois mêmes piliers, pour sortir le continent de la crise : discipline
budgétaire, investissements ciblés dans des secteurs à forte croissance, et
réformes structurelles. Mais ces directions sont-elles compatibles, d'un point
de vue économique ? Peut-on allier austérité et croissance ?
À partir d'aujourd'hui, et durant les jours à venir, Mediapart
donne la parole à une série d'économistes hétérodoxes, pour ne pas enfermer le
débat sur l'austérité et la croissance dans son carcan bruxellois. Le premier à
répondre à nos questions est l'universitaire Jean Gadrey. Membre du conseil
scientifique d'Attac, et spécialiste des indicateurs de richesse, il
déconstruit les discours des dirigeants européens sur la relance de l'économie.
La stratégie de «croissance marchande privée» ne marchera
pas
Que vous inspire cette soudaine fascination pour la
croissance ? Angela Merkel, François Hollande ou José Manuel Barroso, le patron
de la Commission européenne, proposent tous, avec des différences de degrés, de
combiner austérité et croissance. Est-ce possible ?
Jean Gadrey. Une partie des dirigeants et des acteurs
économiques dominants, qui pensaient qu’une bonne cure d’austérité, via une
forte réduction des dépenses publiques, permettrait de retrouver, un peu plus
tard, une belle croissance, s’aperçoit que l’inverse va se produire de façon
durable et que la récession qui est déjà plus ou moins là en Europe va encore
s’aggraver et se mondialiser. D’où les appels à des mesures plus favorables à
la croissance marchande privée, mais dans l’austérité pour les finances
publiques et surtout pour les dépenses sociales.
Comment voient-ils les choses ? En Allemagne, certains
évoquent prudemment une petite hausse des salaires, mais en fait, la stratégie
reste d’abord fondée sur deux volets. Un, la compétitivité, à la fois en
tentant de relancer des investissements privés actuellement en berne et par des
« réformes structurelles », essentiellement en matière de casse du droit du
travail, de mise à mort des CDI, sur le modèle allemand des lois Hartz qui ont
fait exploser le nombre des mini-jobs de travailleurs pauvres en même temps que
le nombre total de pauvres. Et deux, le « moins d’État social », toujours
considéré comme une charge qui freine la croissance, alourdit les coûts du
travail et produit un assistanat généralisé.
Avec les lois Hartz et les mesures qui ont suivi, le montant
de l’équivalent allemand du RSA est passé 448 euros mensuels à 345, et rien
qu’entre le 2e trimestre 2008 et le 4e
trimestre 2011, la progression du nombre de mini-jobs (emplois exemptés
de toute cotisation sociale, dès lors que le revenu d’activité est inférieur à 400
euros mensuels) a été de 800 000. Le taux de pauvreté monétaire en Allemagne
est passé (pour les personnes en âge de travailler) de 12,2 % en 2005 à 15,6 % en
2010 (source).
Angela Merkel a fini par admettre que l’on puisse financer
des investissements européens d’énergie et de transport, mais elle refuse que
cela passe par des fonds publics, à l’exception des 80 milliards d’euros soi-disant
inemployés des « fonds structurels » européens. Et elle ne voit le tout que
dans le cadre de la privatisation des entreprises d’énergie et de transports: c’est
ce qu'il se pratique en Grèce.
Cette stratégie de croissance privée dans l’austérité
publique ne marchera pas, et même la croissance, qui n’est pas un objectif en
soi, ne sera pas au rendez-vous. Une telle crise exige plus d’interventions et
de ressources publiques, plus d’imposition des plus riches et des grandes
entreprises, plus de sélectivité des dépenses et des investissements, et
surtout une reprise en main de la finance, non pas pour « faire de la
croissance » de n’importe quoi, mais selon des critères d'un développement
humain et social soutenable.
François Hollande tient-il un discours vraiment différent ? Après
tout, lui aussi s'est engagé à respecter les objectifs budgétaires extrêmement
serrés, en même temps qu'il promet la croissance...
C'est peut-être un peu tôt pour le dire. La question est
ouverte. Les discours, dans son entourage, restent ambigus. Cela dépendra donc
de l'évolution de ses conseillers, mais aussi de ce qui pourra émerger des
mouvements sociaux et de la société civile dans les semaines à venir.
« La croissance ne reviendra jamais dans les pays “riches” »
Le débat qui vient de s'ouvrir sur la croissance, ouvre-t-il
une fenêtre d'opportunité pour imposer, enfin, les travaux des économistes sur
le bien-être et sur des mesures alternatives au Produit intérieur brut (PIB) ?
La gravité de la crise est à la fois une chance et un frein.
C’est une chance car la prise de conscience des dégâts du « libéral-croissancisme
» et du culte du PIB comme indicateur de progrès est plus vive. C’est un frein
car le réflexe politique et médiatique dominant en situation de récession
rampante ou avérée reste : « Faisons vite du PIB et de la croissance ! »
J’ignore quelle tendance l’emportera, bien qu’à titre personnel, je pense que
la gravité de la crise exige plus que jamais la relativisation du PIB et de la
croissance et le recours prioritaire à des indicateurs écologiques et sociaux
choisis démocratiquement.
Il est de plus en plus permis de penser que, pour des
raisons multiples tenant d’abord à la finitude des ressources naturelles, à de
multiples « pics » de ressources du sous-sol (on parle non plus seulement du «
peak oil », le pic du pétrole, mais du « peak all », le pic de tout), aux
exigences de la lutte contre le réchauffement climatique, la croissance ne
reviendra pas dans les pays “riches”. Jamais. Ou alors une croissance faible, incertaine,
plus proche en moyenne de zéro que des 2 à 3 % que presque tous les dirigeants
continuent à juger nécessaires.
C’est d’ailleurs très clairement la tendance historique
depuis 50 ans (voir graphique ci-dessous). N’est-il pas temps de penser
autrement le progrès et l’émancipation ? Le bien-être et la justice ne sont
plus depuis longtemps des questions liées à la croissance quantitative.
Mario Monti, le chef du gouvernement italien, a proposé que
l'on exclue du calcul du déficit public, pendant trois ans, les investissements
« stratégiques » dans l'internet haut débit ou encore dans l'informatisation
des administrations publiques. Qu'en pensez-vous ?
C’est pour l’essentiel une astuce comptable qui revient, quand
un thermomètre corporel donne une température trop élevée, à en prendre un
autre qui donne un ou deux degrés de moins. Cela ne guérit personne. Mario
Monti, comme ancien de Goldman Sachs, a peut-être une expérience du trucage des
chiffres des dettes publiques, vu ce que cette firme a pratiqué en Grèce…
D’abord, qu’est-ce que l’investissement (brut) public ? Dans
les comptes de la Nation, c’est la « formation brute de capital fixe » (FBCF). En
2011, la FBCF des administrations publiques françaises s'est établie à 61,4
milliards d’euros, soit 3,07 % d’un PIB de 2 000 milliards d’euros. Le déficit
public au sens de Maastricht a été de 103 milliards, soit 5,2 % du PIB. Si on
décidait d’enlever toute la FBCF du déficit, ce dernier ne compterait que pour 2,1
% du PIB et, en apparence, on serait dans les clous, en tout cas ceux de
Maastricht.
Artifice comptable
Enlever du déficit public la totalité de la FBCF des
administrations n’est évidemment pas ce que propose la fraction des néolibéraux
préoccupée par le risque d’une récession devenant grande dépression! Ils nous
parlent d’« investissements publics stratégiques ». Cela peut se résumer ainsi :
après avoir déversé massivement et sans grand succès – parce que sans exigences
de contreparties – des liquidités sur des banques, il est temps d’en déverser –
toujours sans contreparties – sur les grandes entreprises, sur nos “champions”
nationaux et européens, au nom de leur sacro-sainte compétitivité.
Les Mario Monti, Mario Dragui (président de la Banque
centrale européenne – ndlr), Angela Merkel et autre José Manuel Barroso
pourraient ainsi privilégier d’une part les grandes firmes de haute technologie,
d’autre part les grandes infrastructures bétonnées, et enfin les partenariats
public-privé, qui sont une bonne méthode pour socialiser les pertes à long
terme et privatiser les profits à court et moyen terme. Ils y ajouteront une
pincée d’investissements dans les énergies renouvelables et les transports, mais
seulement en direction de leurs “champions” industriels, pas vers les
innombrables initiatives locales, coopératives, à taille humaine.
Pourquoi est-ce un artifice comptable qui ne trompera
personne ? Parce que, même si certaines dépenses d’investissement sont exclues
des « dépenses publiques au sens de Monti », elles reposeront largement sur des
emprunts publics. Et si ces emprunts sont effectués auprès des marchés, la
vraie dette, celle qu’il faut rembourser, intérêts compris, ne sera pas changée
pour autant. De sorte que les marchés, qui sont certes moutonniers et peu
prévisibles mais pas fous, spéculeront tout autant qu’avant. On aura alors plus
d’aides publiques au secteur privé, mais pas moins de vraie dette et de vraie
spéculation !
Tant que les marchés financiers, c’est-à-dire les gros
spéculateurs du monde, sont les prêteurs, libres de déterminer les taux
d’intérêt, l’astuce comptable de Mario Monti nous maintient dans la crise.
Les choses seraient bien différentes si une politique
ambitieuse d’investissements écologiques et sociaux européens était financée à
taux très bas par la banque centrale ou par une banque publique
d’investissement empruntant elle-même à taux très bas, en dehors du marché
financier et de la spéculation. Il s’agirait d’une « réforme structurelle »… de
la finance, pas d’une astuce comptable. Mais si on retient cette voie, ce qui
est souhaitable, alors il est une dépense d’avenir qu’il faudrait d’urgence
faire financer directement par la BCE : l’excès de dette des pays les plus en
difficulté. C’est même aujourd’hui ce qui bouche le plus l’horizon.
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mardi 15 mai 2012
Monnaie locale, activité politique locale
Source : Michel Lepesant pour La Baleine
Encore du sang neuf pour le cerveau !
Encore du sang neuf pour le cerveau !
Monnaie locale, activité politique locale
Une monnaie locale complémentaire (MLC) se situe à la
croisée de deux problèmes politiques globaux : celui de la monnaie et
celui des « alternatives ». Mais ce sont de « bons
problèmes » et une MLC est une bonne façon pour les poser et les
affronter : localement.
Monnaie
- Une MLC n’est pour les citoyens qu’un moyen (économique) pour se réapproprier
l’usage politique de la monnaie. Plutôt que de « faire contre »
(résister, désobéir, s’indigner, certes, mais après ?), il s’agit plutôt
de « faire avec » et de « faire pour ». Mixte
d’expérimentation et d’espérance, une MLC est une « espérimentation »
sociale et écologique qui ne s’enferme pas dans les réseaux de militants mais
tisse de nouveaux liens entre utilisateurs, prestataires (commerçants,
artisans, producteurs, associations) et institutions territoriales (qui n’ont
aucune habitude de ces pratiques bottom-up), comment ? En explorant tout ce périmètre
économique possible que permet le doublement de la richesse (puisque l’euro
converti en MLC reste et s’ajoute à l’unité monétaire locale créée) : une
autre consommation (puisqu’une MLC est « affectée »), une autre
production (en utilisant partie du fonds de réserve à des fins
d’investissements solidaires), une autre redistribution (en reliant des besoins
insatisfaits avec des ressources inutilisées, par des partenariats originaux
avec les institutions de l’ESS).
Locale – Il est fondamental qu’une MLC qui ne s’échange pas
n’importe comment, ni pour n’importe quoi, ne s’échange pas non plus n’importe
où. Si les miles ou les tickets-restaurant sont déjà des MC non locales, quels
sont alors les intérêts politiques d’une MC « locale » ? 1/ La
relocalisation des échanges économiques, par un « effet de protection »,
permet de rapprocher les activités de production, de transformation et de
consommation. 2/ Par un « effet de label » (puisqu’une convention
« éthique » encadre les échanges), tant les utilisateurs que les
prestataires peuvent modifier leurs « modes d’échanges » : lenteur,
anticipation, choix… 3/ Ecologiquement, une MLC est une « solution locale
à une crise globale » (raccourcissement des trajets, critères
« écologiques » inclus dans les conventions). 4/ La réappropriation
citoyenne de la monnaie et de ses usages passe par une interrogation sur ce
qu’est une « cité » pour ses citoyens. C’est pourquoi, sur le
projet de la Mesure, pour tenir à la fois la dimension écologique et la
dimension volontariste, nous préférons parler de « bassin de vie » ou
d’« éco-territoire ».
Complémentaire – Dans quelle mesure une MLC vient-elle
« compléter » l’euro ? Entre deux écueils – la carte de fidélité
« commerciale » et le « monopoly éthique pour bobos
écolos » – une MLC commence par être une monnaie « subsidiaire » :
dans le périmètre « labellisé » de la MLC, un coupon d’échange prend
la place de l’euro pour des échanges entre « associés », tous membres
de l’association porteuse. Cette subsidiarité permet au projet non seulement
d’exister sans attendre mais aussi de s’articuler à toute une série d’autres
projets eux aussi « subsidiaires » : en matière de
« consommation », les SELs, les Accorderies, les groupes de
gratuités… et en matière d’« épargne », les CIGALES, la Nef… Faut-il
s’empêcher de penser qu’un jour une monnaie locale puisse devenir stricto
sensu une monnaie « alternative » (qui n’aurait alors plus aucun
rapport avec l’euro) ? Ce qui suppose qu’ait été atteinte localement une
« taille critique » (autant en prestataires qu’en utilisateurs), que
tous les biens et services « de base » (?) puissent ainsi être
satisfaits.
Parce
qu’elle est « locale », une MLC est donc une activité politique
doublement innovante : 1/ elle se place en position d’instituant
(non par rejet de l’institué mais par critique permanente de l’institution et
conscience continue des avantages et des dangers de l’institutionnalisation),
ce qui entraîne des potentiels de réappropriation tant dans le rapport à la loi
que dans celui aux institutions. 2/ En tant que projet de transition, c’est une
démarche ascendante et citoyenne.
Michel Lepesant, militant-chercheur (du Mouvement des
Objecteurs de Croissance), co-fondateur de la Mesure, MLC du bassin de vie
Romans/Bourg de Péage (26).
| Réactions : |
Revenu Maximum Autorisé 2
Source : Michel Lepesant dans La Baleine
(Re-)faire société : pour un espace
écologique des revenus
Le concept d’« espace écologique » nous semble
d’une grande fécondité tant théorique que politique et nous faisons l’hypothèse
qu’il trouve naturellement à se transposer à un « espace des revenus »,
défini par un plancher et un plafond, encadré donc par un revenu inconditionnel
(RI) et un revenu maximum acceptable (RMA).
Il ne faut pas (se) cacher que, dans la littérature sur le
revenu inconditionnel, une telle articulation entre RI et RMA semble plus
arbitraire que naturelle. Seuls Baptiste Mylondo et Paul Ariès soulignent que
l’instauration d’un RI, financé principalement par les contribuables les plus
aisés entraînerait mathématiquement une réduction des écarts de revenus et
favoriserait l’égalité des chances en réduisant les inégalités de départ[1].
Pire, RI et RMA peuvent même sembler incompatibles. Dans la
version « libérale » du RI, une fois garanti un minimum de
ressources, rien ne semble pouvoir justifier un plafonnement des revenus. Et
symétriquement, dans la version « travailliste » d’un salaire
maximum, n’est jamais automatiquement défendue la possibilité d’un revenu
déconnecté du travail.
Seuls donc les décroissants semblent aujourd’hui favorables à
cette double revendication ; c’est alors d’abord à eux de répondre à la
critique la plus forte adressée à un tel « espace écologique des
revenus » : au nom de quoi, une fois un plancher des revenus garanti
inconditionnellement (par un maximin), serait-il juste de plafonner les
revenus (par un minimax) ?
Pour un revenu inconditionnel
Dotation, rente, allocation, dividende, revenu, salaire…
Suivi des plus divers qualificatifs : universel, basique, garanti, social,
territorial, suffisant, citoyen, inconditionnel… Et comme si ce n’était pas
assez, s’y rajoute souvent un complément : existence, vie, citoyenneté,
autonomie. Pourquoi choisir
« revenu inconditionnel » ? Commençons par éliminer le
complément, façon de signifier que chacun restera libre d’utiliser son revenu
inconditionnel comme bon lui semblera. Pour le qualificatif, insistons sur la
double inconditionnalité : de la naissance à la mort, sans aucune
contrepartie. Reste la substance même de cette « belle
revendication » : un « revenu » est ce qui revient. Le RI
signifie donc que, dans une communauté politique, ce que chaque membre apporte,
quelle qu’elle soit la forme de son « utilité sociale », doit lui « revenir inconditionnellement ».
Pourquoi un tel RI est-il souhaitable ? 1/ Parce qu’il
rompt avec la centralité du travail, poumon d’une société de croissance. Le RI
est un bon moyen d’atteindre un objectif clair : « garantir le
revenu » pour « abolir le culte du travail ». Certes, d’un côté,
c’est toujours avec satisfaction que nous entendons la première objection jaillir
quand nous exposons cette revendication d’un revenu déconnecté de tout
travail : « mais alors, plus personne ne voudra
travailler ! ». Comment mieux reconnaître que le critère déterminant
pour identifier le travail est la pénibilité ? D’un autre côté, toutes les
expérimentations de RI tendent à montrer que, même avec la garantie d’un revenu
décent, les bénéficiaires continuent de travailler. Autrement dit, le RI serait
une mesure nécessaire pour désinciter du travail, mais insuffisante. 2/ C’est
deuxièmement la critique de la course à l’illimitation (toujours moins pour
certains, toujours plus pour d’autres), moteur de la croissance : c’est là
qu’il ne faut pas envisager l’instauration d’un RI sans celle d’un revenu
maximum acceptable (RMA). Tant pour poser la « question sociale » de
la misère et des inégalités que la « question écologique » de la
soutenabilité, comment une société sans limites pourrait-elle être une société
juste, responsable et décente ?
Pour un revenu maximum acceptable
Voilà déjà une mesure politique qui ne poserait aucun
problème de financement ; sa mise en place supposerait juste une refonte
radicale de la fiscalité : et pourquoi pas ? Sans oublier
d’apprendre, à tous ceux qui nous expliqueraient doctement qu’un tel RMA ferait
fuir les plus riches, que ces « trop riches » ne rapportent rien à la
société, au contraire[2].
Quand 1 euro du salaire d’un agent de nettoyage hospitalier produit plus de 10
euros de valeur sociale, pour le même euro gagné par un publicitaire, ce sont
11,50 euros qui sont détruits. Et pour un conseiller fiscal, le rendement
monétaire atteint les – 47 ! Qu’ils dégagent !
Pourquoi un RMA est-il souhaitable ? Parce que son
objectif est de (re-)faire société ; en particulier en créant les
conditions psychologiques favorables à l’instauration d’un RI. Comment espérer rendre audible le moindre appel à la
sobriété, au « bien-vivre », au vivre en commun, tant que les inégalités
sociales fourniront directement le contexte social et économique de situations
dans lesquelles sont préférés et favorisés l’envie, la rivalité, l’individualisme,
l’affrontement, le chacun-pour-soi, le laisser-faire, le mépris plutôt que
la bienveillance, la coopération, la solidarité, la discussion, le partage, la
démocratie générale, la décence ? Comment espérer que le RI devienne une
revendication mobilisatrice, et pas seulement motivante, tant que les
inégalités seront telles que les conditions psychologiques ne plaideront qu’en
faveur d’une situation immobilisée quant à la « question
sociale » : l’instauration d’un RMA est le « contexte du
RI ».
Pourquoi enfin un RI et un RMA seraient-ils des
revendications non seulement souhaitables mais aussi justes ? Parce que la
société, qu’il s’agit politiquement de (re-)faire, ne serait pas/plus une
société définie par la seule juxtaposition d’individus (qui peuvent se
comporter comme s’ils ignoraient qu’ils vivent en société[3]),
mais une société définie comme un « bien commun »[4] ;
non pas naturel comme l’eau ou la biodiversité mais éminemment culturel et
anthropologique. Un bien fragile qu’il s’agit de produire sans cesse, de
protéger, de conserver.
Voilà pour quelles raisons il semble enthousiasmant de lier
ces « belles revendications », du RI et du RMA : ce sont les
conditions nécessaires d’une décroissance des inégalités, au cœur d’une société
redevenue « commune », d’une société définie comme « bien
commun », comme « espace écologique des communs », encadré par
les revenus inconditionnel et maximum.
Michel Lepesant, militant-chercheur (du Mouvement des
Objecteurs de Croissance).
[1]
Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous, Editions Utopia (2010) ; Ne
pas perdre sa vie à la gagner, Editions du Croquant (2010).
[2]
Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed, « A bit rich. Calculating the
real value to society of different professions », New Economic Foundation,
Londres, 2009 ; www.neweconomics.org.
[3]
« L’individu contemporain aurait en propre d’être le premier individu à
vivre en ignorant qu’il vit en société », Marcel Gauchet, La démocratie
contre elle-même, Tel, Paris (2002), p.254.
[4]
François Flahaut, Où est passé le bien commun, Mille et une nuits
(2011).
Le même en version longue dans les Z'Indignés :
Revenu inconditionnel et revenu maximum acceptable :
pour un espace écologique des revenus
En
raison d’une vision plutôt buissonnante de l’histoire (et plus du tout
linéaire) les objecteurs de croissance (OC) font de la politique en s’engageant
dans des expérimentations sociales et écologiques minoritaires (en cela, ils
héritent du socialisme utopique). Ne croyant plus qu’une prise préalable des
pouvoirs institutionnels permettrait de changer le monde, les objecteurs de
croyance manifestent leur visibilité plus dans un travail idéologique de projet
que dans l’élaboration d’un programme. Cela ne les empêche pas néanmoins de
commencer à envisager quelques mesures concrètes, des propositions
programmatiques, de « belles revendications » : parmi celles-ci,
l’instauration d’un revenu inconditionnel, mais aussi une réduction drastique
du temps de travail, la décision immédiate d’arrêt le plus rapide possible des
nucléaires, des régies territoriales de l’énergie, de l’eau, du logement, de la
santé et du foncier pour protéger/établir les gratuités.
Décroissance, n.f . : transition d’une société de
croissance à une société d’a-croissance dans laquelle l’humanité retrouverait
la capacité porteuse de son écosystème naturel, transition vers une société
socialement juste, écologiquement responsable, humainement décente,
politiquement démocratique. A condition que cette « transition » soit
« volontaire », elle est la « décroissance ».
Si la décroissance veut prôner une soutenabilité autant
écologique que sociale de cette transition, alors elle doit s’assurer que la
décroissance ne s’opère pas au détriment des plus appauvris (auquel cas, elle
ne serait que « récession »). L’instauration d’un revenu décent pour
tous semble une condition nécessaire à l’avènement d’une décroissance des
inégalités.
Pour un revenu inconditionnel
Dotation, rente, allocation, dividende, revenu, salaire…
Suivi des plus divers qualificatifs : universel, basique, garanti, social,
territorial, suffisant, citoyen, inconditionnel… Et comme si ce n’était pas
assez, s’y rajoute souvent un complément : existence, vie, citoyenneté,
autonomie. Pourquoi adopter
« revenu inconditionnel » ? Commençons par éliminer le
complément, façon de signifier que chacun restera libre d’utiliser son revenu
inconditionnel comme bon lui semblera. Pour le qualificatif, insistons sur la
double inconditionnalité : de la naissance à la mort, sans aucune
contrepartie. Ajoutons deux raisons pour préférer « inconditionnel »
à « universel » ; 1/ l’universel peut être conditionnel :
ainsi le vote à partir d’un certain âge ; 2/ L’inconditionnel n’est pas
toujours universel : le montant du RI devra varier pour tenir compte de
l’inégalité du monde. Reste la substance même de cette « belle
revendication » : un « revenu » est ce qui revient. Le RI
signifie donc que, dans une communauté politique, ce que chaque membre apporte,
quelle qu’elle soit la forme de son « utilité sociale », doit lui « revenir inconditionnellement ».
En quoi alors le revenu inconditionnel (RI) est-il un fil d’Ariane
pour rentrer dans le labyrinthe de la transition ? Qu’est-ce qui, dans le
RI, intéresse particulièrement les décroissants ?
C’est
premièrement la rupture avec une centralité du travail, poumon d’une
société de croissance.
Le RI est un bon moyen d’atteindre un objectif clair : « garantir le
revenu » pour « abolir le culte du travail »[1]..
Bien sûr, ce moyen présente quelque risque : celui de ne pas assez
« désinciter » du travail. Certes, d’un côté, c’est toujours avec
satisfaction que nous entendons la première objection jaillir quand nous
exposons cette revendication d’un revenu déconnecté de tout travail :
« Mais alors, plus personne ne voudra travailler ! ». Comment
mieux reconnaître que le critère déterminant pour identifier le travail est la
pénibilité. D’un autre côté, toutes les expérimentations de RI tendent à
montrer que, même avec la garantie d’un revenu décent, les bénéficiaires
continuent de travailler. Autrement dit, le RI serait une mesure nécessaire
pour désinciter du travail, mais insuffisante.
C’est
deuxièmement la critique de la monnaie, moyen d’échange généralisé d’une
économie de croissance. C’est pourquoi les décroissants incluent dans le RI non
seulement une part versée en monnaie « officielle » mais aussi une
part de « gratuités » et une part versée en monnaie locale
complémentaire (MLC) : ce qu’ils appellent la dotation inconditionnelle
d’autonomie (DIA). L’intérêt d’une part en MLC est triple :
relocalisation, possibilité d’une « fonte » (aucun encouragement à la
spéculation) et « affectation » (certains biens, certains services
chez certains prestataires liés éthiquement par une « convention »).
C’est
troisièmement la critique de la course à l’illimitation (toujours moins
pour certains, toujours plus pour d’autres), moteur de la croissance :
c’est là qu’il ne faut pas envisager l’instauration d’un RI sans celle d’un
revenu maximum acceptable (RMA). Tant pour poser la « question
sociale » de la misère et des inégalités que la « question
écologique » de la soutenabilité, comment une société sans limites
pourrait-elle être une société juste, responsable et décente ?
Pour un revenu maximum acceptable
Mais
alors comment articuler le revenu inconditionnel (RI) avec un revenu maximum
acceptable (RMA) ? Comment envisager un « espace écologique »[2]
des revenus, défini par un plancher (le RI) et un plafond (le RMA) : pour
le RMA, quel financement, quel objectif, quel fondement, quel montant, quelle
faisabilité?
A
la différence du RI, le financement ne devrait pas soulever de problème. Le RMA
est une revendication non seulement qui ne coûte rien mais en plus qui
fournirait une partie du financement du RI. Certes, sa mise en place
supposerait une refonte radicale de la fiscalité : et pourquoi pas ?
Ne manquerait pas dans ce cas d’apparaître l’objection de la « fuite des
riches ». Mais que vaut cet argument si on pose vraiment la question de
l’utilité sociale des riches : quelle
est la valeur réelle des métiers ? A tous ceux qui nous
expliqueraient doctement qu’un tel RMA ferait fuir les plus hauts salaires, il
faudrait leur apprendre que ces « trop riches » ne rapportent rien à
la société, et que c’est même le contraire[3].
Quand 1 euro du salaire d’un agent de nettoyage hospitalier produit plus de 10
euros de valeur sociale, pour le même euro gagné par un publicitaire, ce sont
11,50 euros qui sont détruits. Et pour un conseiller fiscal, le rendement
monétaire atteint les – 47 ! Bon voyage !
Pourquoi un RMA est-il souhaitable ? Du point de vue de
l’objectif, il n’est pas très difficile d’articuler RI et RMA car il ne s’agit
là que d’un choix politique. Le RI ne vise pas seulement à lutter contre la
pauvreté ou contre le chômage, voire à « vaincre la pauvreté en maximisant
l’emploi » mais il souhaite « abolir
le culte du travail ». Le RMA peut-il partager le même objectif ? Il
n’est pas évident de voir en quoi l’instauration d’un RMA favoriserait
directement un tel objectif de désincitation au travail : on peut
quand même espérer que le plafonnement des revenus libérerait les plus
avides de l’obligation de se sentir incités à travailler toujours plus pour
gagner toujours plus. C’est là que les plus ardents défenseurs du
« Travail » pourraient répliquer que le travail possède en soi une
valeur, indépendamment du revenu qu’il peut procurer. Il n’y a donc peut-être pas
d’effet direct à attendre du RMA sur cet objectif. Mais que l’effet ne soit pas direct, ne signifie pas
qu’il n’y ait pas d’effet du tout ; c’est là qu’il est possible
d’envisager un objectif commun au RI et au RMA : les deux sont des chemins
vers d’autres mondes possibles, chemin faisant. Toutes les propositions
programmatiques évoquées précédemment s’orientent ainsi vers une même ligne
d’horizon : (re-)faire société. C’est dans le cadre d’un tel objectif
commun que peut apparaître une première articulation entre RI et RMA :
quand le RI déconnecte le revenu et le travail, il rompt avec la tradition
smithienne du Travail comme source de la richesse, et du coup, le plafonnement
du revenu laisse une place pour d’autres (sources de) richesses. Ce qui est valable
pour les richesses doit pouvoir être vérifié pour la reconnaissance : ce
qui doit être reconnu et valorisé socialement, c’est la participation de chacun
à la communauté.
Si
la fin justifiait les moyens alors la définition de l’objectif ferait l’économie
de la recherche d’un « fondement ». Mais si l’on refuse un tel
« utilitarisme », alors il faut savoir distinguer entre ce qui est
juste (défini et construit rationnellement par le fondement) et ce qui est
souhaitable (désiré et défini par la mise au clair d’un objectif). Pourquoi
est-il juste de souhaiter (re-)faire société en encadrant les revenus entre le
plancher du RI et le plafond du RMA ?
Avant
de répondre explicitement à cette question du fondement, il n’est pas inutile
d’en dégager un enjeu politique. Quand nous constatons à quel point la
proposition d’un RI se retrouve sur tout l’échiquier politique[4],
que pouvons-nous en penser ? Le RI est-il une idée suffisamment forte pour
transcender les clivages politiques ou bien est-il au contraire une idée assez
faible pour supporter d’être récupérée par des formations politiques qui ne
partagent rien ? Pour le dire autrement, à droite comme à gauche,
l’objectif de « (re-)faire société » doit pouvoir faire
consensus ; mais de quelle « société » s’agit-il ? C’est là
que la réponse à la « question du fondement » repose sur une
définition de la « société ».
C’est pour cette raison politique que nous écartons deux
« fondements » souvent proposés pour légitimer le RI : le droit
au travail et l’efficacité économique. Dans les deux cas, le RI n’apparaît
finalement que comme une proposition « conjoncturelle » : ces
deux justifications reposent sur des situations de fait, le chômage et
l’inefficacité économique ; ce qui reviendrait, en cas de plein-emploi et
d’efficacité économique retrouvés, à ne plus défendre l’instauration d’un RI.
Nous écartons aussi la justification « libérale »
du RI comme outil d’une politique de redistribution fiscale et sociale ;
dans son dernier ouvrage[5],
Pierre Rosanvallon adresse à celle-ci une critique forte : les politiques
de justice redistributive, dont la forme dominante est l’égalité des chances,
se fondent sur une théorie de la justice comme « théorie des inégalités
légitimes ». On voit bien comment une proposition de RI pourrait alors se
fondre dans une politique générale d’égalités des chances en vue de participer
à une société essentiellement conçue comme un marché de concurrence entre ses
membres.
Il ne semble donc pas que le principe de la redistribution,
qui pourrait fonder le RI, puisse aussi fonder le RMA. Car le RMA pose la
question du plafond alors qu’un principe de redistribution peut juste
contribuer à une réduction des inégalités, ce qui n’est pas la même chose. Une
fois un revenu décent garanti, une fois établi un principe de différence
justifiant des « inégalités sociales et économiques » en se
contentant a/ d’une juste égalité des chances et b/ de devoir « procurer
le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société »[6],
il n’y a plus de quoi justifier un plafonnement des revenus. Cette absence de
« justifiabilité » révèle un véritable défi que doit affronter une
défense du RMA : au nom de quoi, le minimum réel et décent étant
assuré, faudrait-il empêcher ceux qui obtiennent plus que les autres de profiter
de leurs revenus inégaux ?
Dit autrement, comment
donc définir la société pour que RI et RMA soient des revendications non
seulement souhaitables mais aussi justes ? En quoi est-il légitime de souhaiter construire une société socialement juste,
écologiquement responsable, humainement décente et politiquement
démocratique ?
Si nous refusons une définition de la société comme ensemble composé d’individus juxtaposés
qui ignorent qu’ils
vivent en société[7], c’est pour proposer
que la société soit définie, comme
un « espace
des communs », espace défini par un plancher et un plafond. Par exemple,
s’il s’agit de tolérance : un « espace de tolérance » qui
commence après le plancher de l’acceptable mais qui ne franchit pas le plafond
de l’intolérable. Pour l’espace des revenus : c’est au-delà du maximin du RI et en-deçà
du minimax du
RMA que des discussions pourront avoir lieu pour d’abord se demander
quel écart il faudrait défendre entre le montant du RI et celui du RMA ;
puis toutes les autres perspectives politiques : gratuités, fiscalité, héritage, biens communs... Par la
garantie d’une liberté personnelle, par la reconnaissance de la participation de tous à
la production des richesses (égalité ?), par un droit aux expérimentations
sociales et écologiques minoritaires qui créent localement des contextes
favorables à toutes ces « valeurs communes » qui permettront de
(re-)faire société (solidarité ?), serait ainsi (re-)faite une société qui assume
d’être aussi une communauté du vivre ensemble, du buen vivir ensemble,
une société comme « bien commun »[8] qu’il
s’agit de construire, protéger, conserver, transmettre.
Tout cela serait souhaitable et juste, mais est-ce
faisable ? Peut-on politiquement espérer que la double revendication du RI
et du RMA puisse un jour devenir réalité par la « voie
royale » ? Il semble plus raisonnable de compter sur des avancées par
les « portes arrières. En effet, comment
espérer rendre audible[9] le moindre appel à la sobriété, au « bien-vivre »,
au vivre en commun, tant
que les inégalités sociales fourniront directement le contexte
social et économique de situations[10] dans
lesquelles sont préférés et favorisés l’envie, la rivalité, l’individualisme, l’affrontement,
le chacun-pour-soi, le laisser-faire, le mépris plutôt que la
bienveillance, la coopération, la solidarité, la discussion, le partage, la démocratie
générale, la décence ? Comment espérer que le RI devienne une
revendication mobilisatrice, et pas seulement motivante, tant que les
inégalités seront telles que les conditions psychologiques ne plaideront qu’en
faveur d’une situation immobilisée quant à la « question
sociale » ? Peut-on même parier que le RMA, puisse créer les
conditions psychologiques favorables à l’instauration d’un RI ?
Il semble donc enthousiasmant de lier ces « belles
revendications », du RI et du RMA : ce sont les conditions
nécessaires d’une décroissance des inégalités, au cœur d’une société redevenue
« commune », d’une société définie comme « bien commun »,
comme « espace écologique des communs », encadré par les revenus
inconditionnel et maximum.
Quand bien même un plancher décent serait garanti par un RI,
si dans le même temps est accepté que les revenus puissent crever le plafond
d’un RMA, alors la société ne sera qu’une collection d’individualistes :
mais difficilement un « bien collectif ».
Michel Lepesant, militant-chercheur (du Mouvement des
Objecteurs de Croissance, le MOC).
[1]
Baptiste Mylondo, Un revenu pour tous, Editions Utopia (2010) ; Ne pas
perdre sa vie à la gagner, Editions du Croquant (2010).
[3]
Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed, « A bit rich. Calculating the
real value to society of different professions », New Economic Foundation,
Londres, 2009 ; www.neweconomics.org.
[4]
D’Utopia, mouvement qui traverse le PS, EELG, le PG à Christine Boutin en
passant par Dominique de Villepin, les variantes politiques du RI sont
nombreuses.
[5]
Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, Seuil, Paris (2011).
[6]
John Rawls, Libéralisme politique, PUF Quadrige, Paris (2001), p.347.
[7]
« L’individu contemporain aurait en propre d’être le premier individu à
vivre en ignorant qu’il vit en société », Marcel Gauchet, La démocratie
contre elle-même, Tel, Paris (2002), p.254.
[8]
François Flahaut, Où est passé le bien commun, Mille et une nuits
(2011).
[9]
Même si l’articulation avec le RI n’est pas faite, ce défi peut s’inscrire dans
la lignée de l’article d’Hervé Kempf, Le revenu maximum, un levier pour le
changement, publié par Mouvements, le 3 janvier 2011. http://www.mouvements.info/Le-revenu-maximum-un-levier-pour.html
[10] « Qu’est-ce qui favorise dans nos sociétés libérales, les progrès de
l’égoïsme ou du désir de "réussir" au détriment de ses
semblables ? C’est bien tout le contexte mis en place par la civilisation
juridico-marchande », Jean-Claude Michéa, La double pensée, Champs essais
(2008), p.25.
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Libellés :
inégalités,
revenu,
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Revenu Maximum Autorisé 1
Source : Alternatives Economiques
Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus, par Gaël Giraud et Cécile Renouard
Carnets Nord-Montparnasse éditions, 2012, 246 p., 18 euros
Critique de Denis Clerc
"Le sous-titre éclaire le titre un peu énigmatique. L'ambition des deux auteurs est de montrer que réduire fortement les écarts de revenus, aujourd'hui abyssaux, de sorte qu'ils ne dépassent pas une fourchette allant de 1 à 12 est non seulement souhaitable mais surtout possible. Pour cela, il faut relever sensiblement les revenus du bas et amputer largement ceux du haut. Le lecteur est intrigué et sceptique : comment est-ce possible dans une économie mondialisée, où les capitaux peuvent circuler à la vitesse de la lumière et où l'argent joue un rôle de marqueur social ? Sans être totalement convaincant, ce livre prouve pourtant qu'il y a beaucoup à faire dans cette direction. L'argumentaire mobilisé n'est pas juste éthique, il est aussi économique, et c'est là une grande part de l'intérêt du livre.
Croyance
Premier élément : le marché fonctionne sur un modèle psychologique bien connu des marchés financiers, qui veut qu'une croyance anticipée engendre un résultat conforme à cette croyance. La décision de certains d'acheter davantage un produit donné entraîne une hausse des prix, qui pousse les autres à acheter davantage, soit par précaution (avant que cela n'augmente), soit par mimétisme (effet de mode). Le marché a donc impérativement besoin d'une régulation, car les prix (les salaires notamment) qui s'y forment sont souvent loin de refléter les tensions entre offre et demande. Curieusement, les auteurs ne mobilisent pas, dans ce cadre, la notion de salaire d'efficience, selon laquelle loin d'être le reflet de la productivité du travail, le niveau des salaires détermine cette productivité.
Deuxième élément : c'est de plus en plus la demande intérieure qui, à l'avenir, tirera l'activité, y compris dans les pays émergents. Or, nos sociétés fonctionnent sur un modèle déflationniste : " La baisse des salaires [y] assèche la demande solvable. " D'où l'importance de regonfler cette dernière, notamment en relevant les salaires du bas de l'échelle, mais aussi en luttant contre les rentes de situation (les hauts revenus) " qui capturent et stérilisent l'épargne ".
Relocaliser
Troisième élément : les dettes publiques actuelles ne pourront jamais être intégralement remboursées, sauf plongée déflationniste suicidaire, car nos sociétés doivent l'essentiel de leur croissance passée à l'utilisation sans cesse accrue d'une énergie dont le prix, augmentant fortement, va ralentir, voire annuler, la croissance potentielle à venir. Dans ce contexte, les rémunérations élevées des uns, tout comme les rendements mirobolants promis par les marchés financiers, sont des formes déguisées de prédation. La conclusion s'impose : réduire fortement les inégalités de revenus, investir massivement dans l'indispensable transition énergétique, favoriser la relocalisation, fût-ce par " un protectionnisme européen raisonné (social et écologique).
Dans ce raisonnement résumé à gros traits, deux points posent problème. Pourquoi attribuer l'essentiel des gains de productivité à l'usage accru d'énergie (selon les thèses contestables de Jean-Marc Jancovici), alors que d'autres les attribuent par exemple au capital humain ? Et, si les auteurs font fréquemment référence à Jean Gadrey, il n'est pas sûr que ce dernier apprécie le plaidoyer en faveur d'une croissance verte. Mais c'est le propre des livres importants que d'ouvrir des discussions passionnées."
Le facteur 12. Pourquoi il faut plafonner les revenus, par Gaël Giraud et Cécile Renouard
Carnets Nord-Montparnasse éditions, 2012, 246 p., 18 euros
Critique de Denis Clerc
"Le sous-titre éclaire le titre un peu énigmatique. L'ambition des deux auteurs est de montrer que réduire fortement les écarts de revenus, aujourd'hui abyssaux, de sorte qu'ils ne dépassent pas une fourchette allant de 1 à 12 est non seulement souhaitable mais surtout possible. Pour cela, il faut relever sensiblement les revenus du bas et amputer largement ceux du haut. Le lecteur est intrigué et sceptique : comment est-ce possible dans une économie mondialisée, où les capitaux peuvent circuler à la vitesse de la lumière et où l'argent joue un rôle de marqueur social ? Sans être totalement convaincant, ce livre prouve pourtant qu'il y a beaucoup à faire dans cette direction. L'argumentaire mobilisé n'est pas juste éthique, il est aussi économique, et c'est là une grande part de l'intérêt du livre.
Croyance
Premier élément : le marché fonctionne sur un modèle psychologique bien connu des marchés financiers, qui veut qu'une croyance anticipée engendre un résultat conforme à cette croyance. La décision de certains d'acheter davantage un produit donné entraîne une hausse des prix, qui pousse les autres à acheter davantage, soit par précaution (avant que cela n'augmente), soit par mimétisme (effet de mode). Le marché a donc impérativement besoin d'une régulation, car les prix (les salaires notamment) qui s'y forment sont souvent loin de refléter les tensions entre offre et demande. Curieusement, les auteurs ne mobilisent pas, dans ce cadre, la notion de salaire d'efficience, selon laquelle loin d'être le reflet de la productivité du travail, le niveau des salaires détermine cette productivité.
Deuxième élément : c'est de plus en plus la demande intérieure qui, à l'avenir, tirera l'activité, y compris dans les pays émergents. Or, nos sociétés fonctionnent sur un modèle déflationniste : " La baisse des salaires [y] assèche la demande solvable. " D'où l'importance de regonfler cette dernière, notamment en relevant les salaires du bas de l'échelle, mais aussi en luttant contre les rentes de situation (les hauts revenus) " qui capturent et stérilisent l'épargne ".
Relocaliser
Troisième élément : les dettes publiques actuelles ne pourront jamais être intégralement remboursées, sauf plongée déflationniste suicidaire, car nos sociétés doivent l'essentiel de leur croissance passée à l'utilisation sans cesse accrue d'une énergie dont le prix, augmentant fortement, va ralentir, voire annuler, la croissance potentielle à venir. Dans ce contexte, les rémunérations élevées des uns, tout comme les rendements mirobolants promis par les marchés financiers, sont des formes déguisées de prédation. La conclusion s'impose : réduire fortement les inégalités de revenus, investir massivement dans l'indispensable transition énergétique, favoriser la relocalisation, fût-ce par " un protectionnisme européen raisonné (social et écologique).
Dans ce raisonnement résumé à gros traits, deux points posent problème. Pourquoi attribuer l'essentiel des gains de productivité à l'usage accru d'énergie (selon les thèses contestables de Jean-Marc Jancovici), alors que d'autres les attribuent par exemple au capital humain ? Et, si les auteurs font fréquemment référence à Jean Gadrey, il n'est pas sûr que ce dernier apprécie le plaidoyer en faveur d'une croissance verte. Mais c'est le propre des livres importants que d'ouvrir des discussions passionnées."
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15.5.12
dimanche 13 mai 2012
Plaidoyer pour l'Allocation Universelle, solution inexplorée Jean-Marie Ghiot
Source : jmg01.wikeo.eu
La question de l'emploi et de la politique sociale est-elle considérée sous tous ses aspects ?.
A-t-on envisagé d'autres stratégies que les solutions traditionnelles. Avons-nous des idées
portables au niveau européen ?
Convaincu par les arguments des défenseurs de l'Allocation Universelle, j'ai collationné quelques idées de base à propos de ce concept
Lire l'article
La question de l'emploi et de la politique sociale est-elle considérée sous tous ses aspects ?.
A-t-on envisagé d'autres stratégies que les solutions traditionnelles. Avons-nous des idées
portables au niveau européen ?
Convaincu par les arguments des défenseurs de l'Allocation Universelle, j'ai collationné quelques idées de base à propos de ce concept
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13.5.12
L'économie du bonheur, une décroissance séduisante
Source : Slate.fr
Préférez-vous l'économie du bonheur, ou celle de la décroissance?
Et pourtant: entre la décroissance française et l'économie du bonheur à la mode anglo-saxonne, les différences sont au fond bien ténues.
[...]
Cette floraison d'initiatives et de recherches est en tous cas bienvenue: écologistes, indignés, ou laissés pour compte de la «croissance» ont besoin d'alternatives constructives et non de simples critiques.
D'où la nécessité de garder le mot-obus, qui a un sens plein, clair et net, ET non récupérable par la machine à laver capitaliste...
Préférez-vous l'économie du bonheur, ou celle de la décroissance?
Et pourtant: entre la décroissance française et l'économie du bonheur à la mode anglo-saxonne, les différences sont au fond bien ténues.
[...]
Cette floraison d'initiatives et de recherches est en tous cas bienvenue: écologistes, indignés, ou laissés pour compte de la «croissance» ont besoin d'alternatives constructives et non de simples critiques.
D'où la nécessité de garder le mot-obus, qui a un sens plein, clair et net, ET non récupérable par la machine à laver capitaliste...
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13.5.12
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