jeudi 12 septembre 2019

A la limite...

Dans cette conférence TEDx, Arthur Keller dresse un tableau des limites et des risques auxquels l'humanité est confrontée et propose une stratégie pour affronter l'avenir avec lucidité et espoir.

mercredi 4 septembre 2019

Lettre de chercheur.es aux jeunes et moins-jeunes

Source : https://lundi.am/Lettre-de-chercheur-es-aux-jeunes-et-moins-jeunes-qui-se-sont-mobilise-es-les?
 

« Notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? »

paru dans lundimatin#185, le 2 avril 2019


S’il fallait reconnaître un mérite à la catastrophe annoncée que constitue le réchauffement climatique, c’est celui de rendre inévitablement politique la question de notre environnement et de nos modes de vie. Alors que la tradition universitaire française et probablement mondiale voudrait que seules les sciences sociales se mêlent aux débats de société, de plus en plus de chercheurs en sciences dites « dures » rentrent dans la mêlée. 

Nous publions ici une tribune émanant de plusieurs chercheurs participant à un Atelier d’écologique politique, communauté pluridisciplinaire de scientifiques travaillant ou réfléchissant aux multiples aspects liés aux bouleversements écologiques. Dans l’objectif de tisser des liens entre des connaissances dispersées et de réfléchir à la façon de les partager avec l’ensemble de la société, afin d’oeuvrer avec elle aux moyens de réorienter notre trajectoire en changeant en profondeur les modes de fonctionnement socio-économiques actuels.

Astronomes, physiciens, archéologues, historiens et chercheurs en sciences cognitives nous l’annoncent sans détour : le rêve d’une humanité d’immortels « servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale » ne se réalisera pas.
Ils proposent à contrario, de tout reprendre à zéro et de « commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre ».

Ces journées de forte mobilisation montrent que la lutte contre le réchauffement climatique et la catastrophe écologique en cours est devenue une préoccupation majeure pour beaucoup d’entre nous. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Il y a quelque temps, un autre événement nous avait réjoui.es : il s’agissait du démarrage du mouvement Extinction Rebellion, né en Angleterre et qui s’est lancé il y a quelques jours en France. Pourquoi ce mouvement nous apparaît intéressant ? Parce que leur première revendication, avant même de parler de dioxyde de carbone, est “une communication honnête sur le sujet”. La demande de vérité de ce mouvement nous semble très importante, et nous montre deux choses. La première, c’est que, pour l’instant, ce devoir de vérité n’est pas rempli par le gouvernement, et disons-le, il n’est en fait pas rempli par grand monde, y compris parfois dans les milieux scientifiques. La deuxième, c’est de prendre acte du fait qu’avoir une bonne évaluation de la situation actuelle est un préambule nécessaire avant toute revendication concrète. Analyser la situation nécessite de faire appel à de très nombreuses disciplines, et c’est précisément un des objectifs de notre atelier d’écologie politique que de réunir, au sein d’un même collectif, des spécialistes de disciplines aussi diverses que l’agronomie, l’histoire, la physique, la sociologie, la biologie, l’économie, l’astrophysique ou la climatologie, et de réfléchir ensemble à la catastrophe écologique en cours. Alors, pour participer à ce devoir de vérité nous, membres d’Atecopol, étions les 14 et 15 mars avec les étudiant.es de nos établissements d’enseignement supérieur pour discuter et débattre de la situation. Nous avons le 15 au matin mobilisé notre communauté, celle des chercheur.es et des enseignant.es du supérieur, afin de discuter du positionnement de notre profession face au réchauffement climatique. Et nous étions le 15 après-midi au côté de la jeunesse qui nous interpelle tous.

Le constat

ll y a quelques analyses que nous souhaiterions vous livrer. La première consiste en la réponse à une question très simple, que nombreux.ses parmi vous se sont certainement déjà posée : notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? Ou en d’autres termes peut-on arriver à vivre comme nous le faisons actuellement en nous passant d’énergies fossiles ? La question est simple mais y répondre est compliqué. Pour le faire, il faut passer un temps considérable à lire des rapports du GIEC, lire des articles scientifiques, se documenter sur les énergies renouvelables et réfléchir. Au final, la réponse est relativement simple : c’est non. Ce qui rend les choses très difficiles est l’intermittence des énergies renouvelables, et le fait qu’elles soient extrêmement diluées, et donc nécessitent la couverture d’espaces considérables avec des grosses infrastructures très consommatrices en matériaux pour récupérer de l’énergie, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer en terme de déchets miniers, perte de biodiversité et artificialisation du monde. Il existe néanmoins quelques possibilités. La première, qui n’est d’ailleurs pas si éloignée de la situation actuelle, est que nous exploitions outrageusement le reste du monde.
Il existe effectivement une solution technologiquement possible qui serait qu’une frange ultra- minoritaire de la planète puisse continuer à vivre comme nous aujourd’hui, à condition d’exploiter les travailleurs d’autres pays ou de son propre pays, et de refuser l’accès à ce mode de vie à d’autres, car il ne serait pas compatible avec l’avenir à long terme de la planète. Un Occident qui continuerait son mode de vie et maintiendrait donc l’ensemble du reste du monde dans la pauvreté serait techniquement possible, mais nous serons probablement tous d’accord pour dire que cela ne serait éthiquement pas soutenable. La seconde serait l’utilisation ultra-massive du nucléaire, dans des proportions telles qu’elle n’est envisagée sérieusement par aucun pays, fait de toute façon face au rejet de la majorité des citoyens, et ne pourrait tout au mieux constituer qu’une solution transitoire, en raison de la finitude des réserves d’uranium. La troisième est d’accepter l’intermittence et le fait que nous ne disposerions pas d’énergie à volonté tous les jours, et qu’à certains moments de la journée ou de l’année, on n’en aurait pas ou peu.
Mais finalement, en l’état actuel de nos connaissances, il n’existe pas de solutions technologiques qui permettent à toute la planète d’avoir notre niveau de confort actuel sans mettre en péril le climat et le vivant. Et les gens qui vous disent le contraire se trompent par ignorance, ont fait des erreurs de calcul, ou mentent par intérêt. Les scientifiques et les ingénieurs pourraient être utiles à mettre en place un certain nombre de choses souhaitées par les citoyens et utiles sur le long terme à l’humanité, comme une agriculture résiliente ou un bon système de soins. Mais ce n’est pas la voie qui est très majoritairement suivie. On assiste plutôt à l’heure actuelle à une philosophie très différente en matière d’ingénierie et de recherche scientifique, qui ont toutes deux complètement intégrées une illusoire et dangereuse idée de croissance et de progrès technologiques infinis. La recherche technologique se développe donc actuellement en se basant sur le postulat que demain, l’énergie sera encore très largement abondante, peu chère, et nous permettra de mener à bien des projets pharaoniques. Pourtant, qui peut sérieusement croire que, alors que nous devrions développer les moyens de nous déplacer les plus écologiques possibles, le développement d’un véhicule autonome truffé de capteurs et d’électronique soit une priorité ? Qui rêve encore de conquérir Mars alors que nous ne sommes pas capables de prendre soin de notre planète ? Qui pense encore que, alors qu’il n’a jamais été aussi nécessaire de reprendre en main le destin de l’humanité, nous devrions laisser la gestion de tous nos gestes quotidiens et des objets qui nous entourent à des intelligences artificielles ou à des algorithmes ? Et enfin, qui souhaite encore, alors que les humains ont plus que jamais besoin de retrouver l’humilité nécessaire à la prise de conscience de la finitude de notre planète, de nos ressources et de nos vies, nous vendre un rêve de toute-puissance et d’immortalité ?
Les gens qui nous vendent ce rêve s’imaginent sans doute que leur futur sera celui d’humains immortels, servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées tout en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale. Cette science-fiction pourrait éventuellement devenir réalité mais, même si c’était le cas, nous savons très bien qu’elle ne pourrait être accessible qu’à une ultra-minorité tandis que tout le reste de l’humanité vivrait dans la misère, pour rendre ce rêve possible pour quelques-uns. Et c’est pourtant actuellement précisément ce projet politique, qui consiste en fait à vouloir sauvegarder le mode de vie d’une frange réduite de la population en exploitant le reste du monde qui est à l’œuvre, que ce soit au niveau national comme au niveau mondial. Mais il est désormais de notre devoir de refuser à la fois cette science-fiction et le projet politique associé. Notre rêve pourrait être un vrai rêve populaire, réaliste et humble : que l’immense majorité des habitantes et habitants de Notre Terre puissent dans les siècles à venir continuer à se nourrir, se soigner, à rire et à se divertir, sans avoir à quitter leur terre d’attache, et sans que notre Planète ne sombre dans le chaos. Et les navettes spatiales, les robots assistants et les véhicules autonomes ne participent pas à ce rêve ; au contraire, ils l’en éloignent.

Nous faisons partie de la minorité favorisée

Le problème, dans tout cela, c’est que, dans notre pays, beaucoup parmi nous sommes déjà presque des milliardaires immortels buvant du cognac dans un véhicule climatisé en rêvant de voyages en navette spatiale. Nous pouvons communiquer instantanément avec des gens à l’autre bout du monde, atteindre l’Australie en moins d’une journée, manger de la viande et des denrées provenant d’autres continents presque autant que bon nous semble, et avons une espérance de vie que jamais l’humanité n’a atteinte. La classe moyenne française peut -mais pour combien de temps encore, vu la dynamique de déclassement en cours- vivre dans de vastes maisons bien chauffées et dotées d’une piscine individuelle. Sa voiture est bien entendu dotée de nombreux gadgets électroniques et d’un GPS qui, rappelons-le, nécessite d’envoyer des satellites pour trouver sa route. Lorsqu’elle reçoit ses amis le weekend, elle est censée leur servir une belle portion de saumon d’élevage et de crevettes de Madagascar, dont l’un contribue à une surpêche mortifère dans les océans, et l’autre à la destruction de la mangrove à l’autre bout du monde. Comme le dit Edgar Morin : “Le mot bien-être s’est dégradé en s’identifiant au confort matériel et à la facilité technique que produit notre civilisation. C’est le bien-être des fauteuils profonds, des télécommandes, des vacances polynésiennes, et de l’argent toujours disponible”.
Alors, si nous ne pouvons décemment pas conserver sur le long terme l’ensemble de tout cela, une question complexe reste en suspens : que souhaitons nous conserver de tout le luxe que la civilisation du pétrole nous a donné à connaître, à apprécier et qu’elle a même parfois rendu indispensable pour notre simple vie quotidienne ou notre métier ? Puisque nous partageons avec Extinction Rebellion cette envie de parler vrai, nous plaidons pour que, tous ensemble, nous ayons une discussion honnête et franche sur ce que nous souhaitons vraiment pour nous et pour le reste de l’humanité présente et future, à la lumière de ce qu’il est vraiment possible de faire. Souhaitons-nous maximiser notre bien-être présent sans trop nous soucier du long terme et de celui de nos descendants ? Quel degré d’inégalité à l’échelle d’un pays ou du monde sommes-nous capables de tolérer ? Que souhaitons-nous garder ? Notre espérance de vie ? Nos capacités à voyager loin et rapidement ? La société numérique ? L’alimentation carnée ? De vastes lieux d’habitation chauffés ? Les denrées exotiques ? Des piscines individuelles ? Vous le voyez, ces questions sont complexes car elles bousculent le confort qui nous semble avoir été acquis après des décennies de progrès. Elles sont en tout cas bien éloignées des questions faussement naïves auxquelles on nous propose de répondre dans le Grand Débat.
Nous ne prendrons qu’un seul exemple, qui nous tient particulièrement à cœur au sein de l’Atelier : celui des voyages en avion. Dans nos métiers de chercheuses et chercheurs, nous sommes incités très fortement à voyager en avion et certains parmi nous, comme beaucoup de françaises et de français, le prennent également pour nos vacances. Certains parmi nous ont volontairement arrêté les voyages en avion, mais ils sont très loin d’être majoritaires. Pourtant, actuellement, il n’existe aucune voie raisonnable qui permettrait de diminuer de manière significative la contribution de l’aviation au réchauffement climatique, et il n’y en aura aucune à moyen terme, les ingénieurs vous le confirmeront. Nous allons vous donner un chiffre : pour permettre à chaque Français.e de faire un voyage long-courrier par an en avion, il faudrait consacrer 16 départements français à la culture de l’agro-carburant ! Oui 16 ! Bien entendu, on parle là de monocultures et de techniques agricoles hyper-intensives qui ne peuvent qu’à long terme épuiser la terre et détruire la biodiversité. Nous ne pouvons pas nous permettre cela. Ou bien peut-être pourrions-nous, pour obtenir cet agro-carburant, perpétuer la catastrophe écologique et humaine en cours au Brésil, en déforestant l’Amazonie et expulsant les populations autochtones ? Pourquoi faire ? Pour prendre l’avion et aller constater de nos propres yeux les conséquences désastreuses de notre exploitation du monde ? Où pour aller dans des îlots de pseudo-authenticité maintenus artificiellement par des agences de voyages ou des autochtones pour continuer à vendre du tourisme à quelques privilégiés ? Est-ce cela que nous voulons ? Quant aux électro-carburants, moins gourmands en espace, ils nécessiteraient malgré tout, à l’échelle européenne, d’investir 1500 milliards d’euros, de couvrir l’équivalent de 2 fois la République Tchèque (ou 4 départements français pour la seule consommation française) de panneaux solaires et d’éoliennes uniquement pour l’aviation, le tout pour obtenir un carburant qui serait au mieux quatre fois plus cher que du kérosène et ne permettrait, dans le bien improbable meilleur des cas, de réduire la contribution des avions au réchauffement climatique que d’un facteur deux[S. Schemme et al, Fuel 205 198–221 (2017)]. Autant vous dire que les avions ne sont pas près de s’arrêter de voler au kérosène, alors que c’est maintenant qu’il faut diminuer nos émissions. Prendre l’avion est donc un luxe incompatible avec la sauvegarde de la planète sur le long terme, et il est de notre devoir de vous le dire ! Et toute politique basée sur nos connaissances scientifiques devrait arriver à la conclusion qu’il faut suivre trois voies en parallèle en ce qui concerne l’aviation : réduire, réduire et réduire. Et se poser la question de la nécessité vitale ou pas de maintenir cette technologie. Quelle est la vision politique actuelle autour de l’avion ? à l’échelle mondiale, 1500 nouveaux aéroports sont en projet...
Mais un point difficile, et il faut bien le reconnaître, est que, actuellement, très peu de gens sont prêts à arrêter de prendre l’avion, que ce soit chez les jeunes comme chez les moins jeunes. Pour beaucoup, le mot “voyage” est devenu synonyme de “prendre l’avion pour aller sur un autre continent”. De même, nous n’imaginons plus la vie sans internet, alors que cette technologie n’est présente dans notre quotidien que depuis 20 ans. Sans parler des smartphones, qui ne sont pourtant là que depuis 10 ans, et dont certains parmi vous disent pourtant “je n’imagine pas la vie sans”. Le luxe technologique a colonisé notre imaginaire, et nous sommes devenus incapables d’imaginer une autre vie. C’est dire la puissance qu’ont les forces qui nous entraînent vers une seule et même manière de voir les choses.

Deux propositions... pour commencer

Comment sommes-nous arrivés là ? La société dans laquelle nous vivons nous incite à faire toutes ces dépenses luxueuses à travers la publicité : cette dernière cherche à envahir nos vies jusqu’aux pissotières des bars, et cherche à communiquer avec les smartphones pour proposer des publicités personnalisées, alors que nous cherchons simplement à nous promener paisiblement dans la rue. Alors, plus que jamais, à l’aube de la catastrophe écologique, refuser ce que la société de surconsommation attend de nous devient un impératif. Il nous faut plus que jamais réfléchir à ce qui relève du luxe, et ce qui relève du besoin. Nous devons faire en sorte que le luxe, réservé à une minorité, disparaisse, mais que toute la population puisse satisfaire ses besoins essentiels. Nous devons donc en premier lieu supprimer toute la machinerie publicitaire qui nous fait passer le luxe pour des besoins fondamentaux. L’interdiction totale de la publicité est donc la première mesure que nous proposons pour la transition écologique, car nous ne voyons pas un seul, nous disons bien pas un seul, point positif pour notre société à son existence. Notez bien que nous disons publicité, et pas information. Les informations utiles aux consommateurs peuvent et doivent rester présentes dans les endroits où l’on y accède volontairement. La publicité, qui consiste à imposer une incitation perverse non désirée à surconsommer, doit tout simplement disparaître de nos vies.
Par ailleurs, plus que jamais, la société doit devenir égalitaire car, dans un monde où les ressources et l’énergie vont mécaniquement être amenées à se raréfier, les inégalités vont devenir de plus en plus difficiles à être éthiquement supportables pour les franges les plus aisées, et physiquement supportables pour les franges les plus pauvres. On nous répondra que les inégalités sociales sont intrinsèques aux sociétés humaines. Ceci est un mensonge, bien pratique pour justifier la mainmise de la richesse part quelques-uns. Il existe de nombreux exemples de sociétés humaines ayant vécu, parfois pendant des millénaires, dans des sociétés égalitaires, sans pouvoir, sans rapport de domination, et au sein desquelles les ressources étaient partagées. L’accumulation de richesse était dévalorisée socialement, et l’entraide était la norme. Les inégalités ne sont pas intrinsèques à la nature humaine, elles sont le résultat d’une culture que nous avons le devoir de remettre en question !
Alors, comment pourrait-on mettre en place un vrai régime égalitaire, qui réponde aux besoins de tous, et empêche l’accumulation de luxe qui gaspille nos précieuses ressources et le futur de notre planète ? Dans certains projets politiques, on parle souvent de limitation des salaires ou de taxation des successions. Ces mesures sont intéressantes mais insuffisantes, car des moyens ont toujours été trouvés pour contourner les politiques de répartition et accumuler de la richesse ; il suffit de regarder les statistiques de répartition des richesses pour s’en persuader. Il nous faut proposer un projet politique qui fasse tout simplement perdre son sens à l’accumulation de richesses. Ce que nous proposons ici est différent : il s’agit du contrôle social de la nature de la production. Le système capitaliste repose sur la propriété privée et la liberté d’entreprendre. Nous ne remettons ici nullement en cause la liberté d’entreprendre, mais nous remettons en cause vigoureusement la liberté d’entreprendre, de produire, et de vendre n’importe quoi. Ce qui doit être mis en vente et proposé à l’achat au citoyen doit répondre à un certain nombre de principes et doit être évalué par des assemblées dédiées. Le premier de ces principes est que ce produit doit impérativement prendre soin de la planète, des humains et des autres êtres vivants, tant dans ses matériaux, son mode de production, que dans sa finalité. Il ne s’agit pas juste de répondre à quelques normes, nous voyons bien que cela ne fonctionne pas : il s’agit de passer à un mode de production par autorisation des citoyens, en considérant tous les aspects que l’introduction d’un nouveau produit a sur l’ensemble de la société et sur les sociétés à venir. Le second principe est que tout produit ou service vendu au grand public doit impérativement pouvoir être acheté par le plus grand monde. Ce faisant, l’accumulation de richesses perdra tout son sens, puisque la richesse ne servira plus.

L’an 01

Alors, à l’heure où nous devons imaginer un nouveau futur, un autre rapport à la technologie, une nouvelle évaluation de nos besoins, nous pouvons nous tourner vers nos prédécesseurs, ceux qui avaient refusé de sacrifier leurs rêves et leur environnement au nom du progrès économique, vers tous ceux qui avaient déjà anticipé, depuis deux cents ans, le pétrin dans lequel nous nous trouvons maintenant ! Et ce, alors même qu’il n’était même pas question de réchauffement climatique.
Commençons donc cette nouvelle ère de manière rafraichissante, en (re)-regardant le film l’an 01, ou en lisant la B.D. Ce film commence par une décision partagée par toute la population d’arrêter la production industrielle et la consommation de biens inutiles, et par une réflexion sur ce qu’il est indispensable de continuer à produire pour le bonheur de tous. Le mot d’ordre de ce film est “on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste”. Jamais ces trois mots d’ordre n’auront été autant d’actualité : “On arrête tout”, car un grand nombre de choses qui nous entourent doivent être arrêtées, c’est indispensable. “On réfléchit”, car la situation dans laquelle nous nous trouvons est d’une complexité inouïe, et qu’il n’y a pas de réponse simple à une situation complexe ; “ et c’est pas triste”, car ce que nous allons chercher à mettre en place, c’est une nouvelle manière d’être heureux et d’être bien ensemble, sans pour autant détruire le vivant. A aucun moment nous ne devons laisser la joie nous quitter, car nous pouvons facilement nous débarrasser de beaucoup de choses sans que notre joie nous quitte, au contraire : aller nous baigner dans les lacs et les rivières plutôt que dans la piscine d’un.e pote, louer une maison à la campagne avec 30 ami.es plutôt que d’aller à Bali, se retrouver dans un parc ou un bar plutôt que de zoner sur facebook, dormir avec un gros pull Casimir orange plutôt qu’en T-Shirt, aller bivouaquer en montagne plutôt que d’y faire du ski, raconter des conneries plutôt que de faire des selfies, manger des poires plutôt que des ananas, brasser de la bière dans son salon plutôt que de bosser pour Airbus, rouler à 70 dans une vieille 4L pourrie en chantant plutôt qu’à 140 dans un SUV et son autoradio bluetooth... le Nouveau Monde que nous allons mettre en place sera tout sauf triste. Ce sont les ennemis du vivant qui veulent faire croire que sobriété rime avec tristesse car pour eux, le bonheur nécessite un yacht. Nous serons heureux, et nous n’aurons pas de yacht... et personne n’en aura, car nous aurons décidé de ne plus en produire.
Alors, comme dans l’An 01, nous décidons nous aussi de commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre. Car le système politique et économique actuel, nous le voyons tous les jours, est structurellement incapable de prendre en compte le long terme, et il n’est plus capable de se réformer : il se contente de se protéger et de défendre ses serviteurs, tout en priant qu’une révolution n’ait pas lieu, s’emmurant avec son trésor, un fusil à la main. Il ne s’agit pas d’un problème de personnes. Nous pouvons certes être en désaccord avec M. Macron, mais il n’est que la représentation émergeant naturellement de nos règles et de notre système. Alors, si nous devons mettre fin à quelque chose, c’est plus à notre système actuel qu’à la présidence de Macron.
Ce qu’il adviendra de l’humanité dans les années et les siècles qui viennent n’est pas encore écrit : la réponse dépend de nous, aujourd’hui, car nous vivons un moment unique dans l’histoire. Les commentateur.rices ne peuvent pas dire mieux en disant que nous sommes la première génération à subir les effets du changement climatique, et la dernière à pouvoir le limiter à des niveaux encore tolérables pour le bien-être de nos descendants. Alors peut-être que le 15 mars 2019, l’an 01 a commencé. Le jour où la jeunesse s’est révoltée ! Alors, que le nouvel élan qui souffle aujourd’hui ne s’arrête jamais, et longue vie au mouvement du 15 mars !

Signataires :
Frédéric Boone, astronome adjoint, Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie (IRAP), UMR CNRS – UT3.
Guillaume Carbou, maître de conférences en sciences de la communication, Laboratoire Sciences, Philosophie, Humanités (SPH), Université de Bordeaux ; associé au Laboratoire d’études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LéRASS), UT3.
Julian Carrey, professeur en physique, Laboratoire de Physique et Chimie des Nano- Objets (LPCNO), UMR CNRS – INSA – UT3.
Jean-Michel Hupé, CR CNRS en sciences cognitives, Centre de Recherche Cerveau et Cognition (CerCo), UMR CNRS – UT3.
Vanessa Léa, CR CNRS en archéologie, laboratoire TRACES, UMR CNRS – Université Toulouse Jean-Jaurès & Laboratoire d’écologie fonctionnelle et environnement (écoLab), UMR CNRS – INP – UT3.
Sébastien Rozeaux, maître de conférences en histoire contemporaine, laboratoire France, Amérique, Espagne – sociétés, pouvoirs, acteurs (FRAMESPA), UMR CNRS – UT2.

La quatrième guerre mondiale a commencé

Source : https://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/MARCOS/4902

Un article de 1997 du sous-commandant Marcos


[...]
La première de ces pièces est la double accumulation de richesse et de pauvreté aux deux pôles de la société planétaire. La deuxième est l’entière exploitation du monde. La troisième est le cauchemar d’une partie désoeuvrée de l’humanité. La quatrième est la relation nauséabonde entre le pouvoir et le crime. La cinquième est la violence de l’Etat. La sixième est le mystère de la mégapolitique. La septième, ce sont les formes multiples de résistance que déploie l’humanité contre le néolibéralisme.
[...]

PIÈCE NUMÉRO 1 - CONCENTRATION DE LA RICHESSE ET RÉPARTITION DE LA PAUVRETÉ
La figure 1 se construit en dessinant un signe monétaire.

[...]
 PIÈCE NUMÉRO 2 - GLOBALISATION DE L’EXPLOITATION
La figure 2 se construit en dessinant un triangle[...]
 PIÈCE NUMÉRO 3 - MIGRATION, LE CAUCHEMAR ERRANT
La figure 3 se construit en dessinant un cercle.
[...]
 PIÈCE NUMÉRO 4 - MONDIALISATION FINANCIÈRE ET GÉNÉRALISATION DU CRIME
La figure 4 se construit en dessinant un rectangle.

[...]
 PIÈCE NUMÉRO 5 - LÉGITIME VIOLENCE D’UN POUVOIR ILLÉGITIME ?
La figure 5 se construit en dessinant un pentagone.

[...]
 PIÈCE NUMÉRO 6 -LA MÉGAPOLITIQUE ET LES NAINS
La figure 6 se construit en faisant un gribouillage.

[...]
 PIÈCE NUMÉRO 7 - LES POCHES DE RÉSISTANCE
La figure 7 se construit en dessinant une poche.

« Pour commencer, je te prie de ne point confondre la Résistance avec l’opposition politique. L’opposition ne s’oppose pas au pouvoir, et sa forme la plus aboutie est celle d’un parti d’opposition ; tandis que la Résistance, par définition, ne peut être un parti : elle n’est pas faite pour gouverner, mais... pour résister. » (Tomás Segovia, Alegatorio, Mexico, 1996.)

L’apparente infaillibilité de la mondialisation se heurte à l’obstinée désobéissance de la réalité. Tandis que le néolibéralisme poursuit sa guerre, des groupes de protestataires, des noyaux de rebelles se forment à travers la planète. L’empire des financiers aux poches pleines affronte la rébellion des poches de résistance. Oui, des poches. De toutes tailles, de différentes couleurs, de formes variées. Leur seul point commun : une volonté de résistance au « nouvel ordre mondial » et au crime contre l’humanité que représente cette quatrième guerre.
[...]
Cela est un exemple de poche de résistance, mais je n’y attache pas beaucoup d’importance. Les exemples sont aussi nombreux que les résistances et aussi divers que les mondes de ce monde. Dessinez donc l’exemple qui vous plaira. Dans cette affaire des poches, comme dans celle des résistances, la diversité est une richesse.
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Après avoir dessiné, colorié et découpé ces sept pièces, vous vous apercevrez qu’il est impossible de les assembler. Tel est le problème : la mondialisation a voulu assembler des pièces qui ne s’emboîtent pas. Pour cette raison, et pour d’autres que je ne peux développer dans ce texte, il est nécessaire de bâtir un monde nouveau. Un monde pouvant contenir beaucoup de mondes, pouvant contenir tous les mondes.

Post-scriptum qui raconte des rêves nichés dans l’amour. 

La mer repose à mes côtés. Elle partage depuis longtemps des angoisses, incertitudes, et de nombreux rêves, mais maintenant, elle dort avec moi dans la nuit chaude de la forêt. Je la regarde onduler comme les blés dans mes rêves et m’émerveille à nouveau de la retrouver inchangée : tiède, fraîche, à mes côtés. L’étouffement me tire du lit et prend ma main et ma plume pour ramener le vieil Antoine, aujourd’hui comme il y a des années... J’ai demandé au vieil Antoine de m’accompagner dans une exploration en aval du fleuve. Nous n’emportons qu’un peu de nourriture. Durant des heures, nous poursuivons le cours capricieux, et la faim et la chaleur nous saisissent. Nous passons l’après-midi à poursuivre une harde de sangliers. Il fait presque nuit lorsque nous les rejoignons, mais un énorme porc sauvage se détache du groupe et nous attaque. Je fais appel à tout mon savoir militaire : je jette mon arme, et je grimpe à l’arbre le plus proche. Le vieil Antoine reste impassible devant l’attaque et, au lieu de courir, il se place derrière un taillis. Le gigantesque sanglier, de toutes ses forces, fonce droit sur lui, et s’encastre dans les branchages et les épines. Avant qu’il ne parvienne à se libérer, le vieil Antoine lève sa vieille carabine, et, d’un coup, fournit le repas du soir. A l’aube, lorsque j’ai fini de nettoyer mon moderne fusil automatique (M-16, calibre 5,56 mm avec sélecteur de cadence et une portée réelle de 460 mètres, une mire télescopique, et un chargeur de 90 balles), je rédige mon Journal de campagne. Omettant ce qui est arrivé, je note seulement : « Avons rencontré sanglier et A. a tué une pièce. Hauteur 350 mètres. Il n’a pas plu. »

Pendant que nous attendons que la viande grille, je raconte au vieil Antoine que ma part servira pour les fêtes qu’on prépare au campement. « Des fêtes ? », me demande-t-il, pendant qu’il attise le feu. « Oui, lui dis-je. Quel que soit le mois, il y a toujours quelque chose à fêter. » Et je poursuis par une brillante dissertation sur le calendrier historique et les célébrations zapatistes. Le vieil Antoine m’écoute en silence ; imaginant que cela ne l’intéresse pas, je m’installe pour dormir. Plongé dans mes rêves, je vois le vieil Antoine saisir mon cahier et y écrire quelque chose. Le lendemain, après le petit déjeuner, nous partageons la viande, et chacun s’en va de son côté. Une fois au campement, je fais mon rapport et je montre le cahier pour qu’on sache ce qui s’est passé. « Ce n’est pas ton écriture », me dit-on en me montrant la feuille du cahier. Là, après ce que j’avais noté moi-même, le vieil Antoine a écrit en grosses lettres :  

« Si tu ne peux pas avoir, et la raison, et la force, choisis toujours la raison et abandonne à l’ennemi la force. Dans de nombreuses batailles, la force permet d’obtenir la victoire, mais une guerre ne se gagne que grâce à la raison. Le puissant ne pourra jamais tirer de la raison de sa force, tandis que nous pourrons toujours tirer force de notre raison. » 

 

lundi 8 juillet 2019

Blanche Gardin : "La technologie s¹est accaparé nos rêves"





Voici l’extrait d’un monologue de Blanche Gardin à propos de la technologie ( https://static.blog4ever.com/2017/04/828127/artvideo_828127_7913840_201810145223824.mp4 ) où la comédienne explique à des centaines de spectateurs ce qu’est « la honte prométhéenne ». C’est-à-dire la honte des hommes - limités, faillibles et fragiles - devant l’inhumaine perfection des machines qu’ils fabriquent. On doit le concept au philosophe Günther Anders, dans son livre L’Obsolescence de l’homme, publié en 1956 et traduit en français en 2002, par L’Encyclopédie des nuisances et les Editions Ivrea.

Blanche Gardin démontre aux spectateurs qu’à rebours du surcroît de puissance et d’autonomie que nous vendent les fabricants de machines, le technicole contemporain, à la merci de ses prothèses technologiques, est en fait un homme diminué par rapport à ses ancêtres de l’âge de pierre.

Que Blanche Gardin soit la fille d’un linguiste et d’une traductrice, et titulaire d’un DEA de sociologie, ça peut l’aider pour lire Anders, ou retrouver ses raisonnements, mais ça sert beaucoup moins pour « instruire en faisant rire » (Horace, La Fontaine, Molière, etc.). Pour cela il faut de l’esprit et, comme l’explique cette ancienne éducatrice de rue, de l’attention et du travail :
« Je suis à l’écoute des gens : c’est le public qui décide de ce qui est drôle ou pas. Moi je ne retire jamais des sujets : quand je suis persuadée que je tiens une idée, je vais à la guerre, je le retravaille jusqu’à faire résonner l’idée chez les gens. En ce moment, j’ai un passage sur les nouvelles technologies qui n’est pas encore tout à fait au point. Je le retravaille pour essayer d’arriver au meilleur du sujet. Au début, c’était vraiment lourd, je me disais : « "Mais qu’est-ce que tu fous, on dirait une conférence TED, les gens se font chier !" » (Télérama, 12/06/2017)

En somme, cette fille de Zazie, dit comme sa devancière : « Ya pas que la rigolade, ya l’art aussi ». (Cf. R. Queneau, Zazie dans le métro, 1959) L’art,  c’est-à-dire la vivacité et la précision de ses expressions, de son ton, de son timbre. Et bien sûr une bravoure libératrice, inouïe depuis Coluche et Fernand Raynaud. Haaa… C’était donc ça une « humoriste » ! On n’est pas forcé de se taper Sophia Aram, Charline Vanhoehecker, et tous les pesants propagandistes de France Inter ! D’où l’immense public qui rit avec elle, au nez et aux dépens de la bonne conscience, des bons sentiments et des bien-pensants.

Et comme Zazie, elle fait de la sociologie dans le métro :
« Q. La solitude liée aux nouvelles technologies semble beaucoup vous préoccuper ?
R. C’est quelque chose qui me fait flipper. Je suis en train de rétropédaler grave niveau technologie : je suis même revenue à un téléphone Alcatel (rires) ! Mais j’ai un ordinateur, Internet, et je ne vais pas aller contre la marche du monde. Par contre je ressens très fortement la solitude des gens. Je ne me sens jamais aussi seule que dans un wagon de métro à l’heure de pointe, quand tout le monde a la tête dans son smartphone. Les nouvelles technologies laissent beaucoup moins de place à l’imagination. » (Télérama, id.)

Si Blanche Gardin vous fait rire aux larmes, c’est qu’elle a compris que ce monde était aussi risible qu’horrible, et qu’on devait donc en rire ou en pleurer pour les mêmes raisons.
Nous, dans notre grotte éclairée à la bougie, nous avons avec elle quelques points communs ; un ordinateur, Internet, un téléphone filaire… Bref, nous vivons dans ce monde, même si nous tâchons d’en contrarier la marche et, comme Blanche Gardin, de « faire résonner l’idée chez les gens ». Nous avons aussi des différences. Nos films sont beaucoup moins drôles et n’ont aucun succès – d’ailleurs vérifiez-vous-mêmes :

N’achetez rien. Déconnectez-vous : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=1103
La révolte des chimpanzés du futur : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=420
RFID, la police totale : le film : http://www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=313

Merci de faire circuler,
Pièces et main d’œuvre

dimanche 21 avril 2019

« L’écologie n’est rien d’autre qu’une interrogation sur notre rapport au monde »

Source : https://reporterre.net/L-ecologie-n-est-rien-d-autre-qu-une-interrogation-sur-notre-rapport-au-monde
11 juin 2015 / Entretien avec Isabelle Priaulet 


Isabelle Priaulet travaille sur le dialogue entre spiritualités et écologie en étudiant ce que les religions ont à nous dire de notre lien à la nature. De l’islam au christianisme, en passant par l’hindouisme et les traditions amérindiennes et africaines, réflexions sur les spiritualités et leur résonance avec la pensée écologique - alors que, le 16 juin, le pape François va publier une Encyclique sur l’écologie.

Isabelle Priaulet, après avoir longtemps travaillé dans la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) puis la finance éthique pour la Financière de Champlain, a décidé il y a quelques années de reprendre ses études à l’Institut de Science et Théologie des Religions. Elle travaille sur le dialogue entre écologie et spiritualités et enseigne aujourd’hui. Elle achève sa thèse, intitulée « Pour une ontologie de l’écologie, essai sur la conversion écologique. »

Reporterre - Pourquoi étudiez-vous les religions ?

Isabelle Priaulet - La question qui m’a animée est celle-ci : qu’est-ce que les religions ont à nous dire de notre lien à la nature ? Que nous enseignent-elles sur les concepts de responsabilité, de sobriété, de tout ce qui est lié à nos enjeux écologiques actuels ? J’ai donc étudié les grands courants spirituels sous cet angle-là, et pas tous azimuts. Sur cette base, j’ai construit plusieurs formats de cours, que je donne dans un lycée privé, dans des écoles de commerce ou d’ingénieur.

Qu’est-ce qui vous a amené à changer de cap et à vous lancer dans cette recherche ?

Le spirituel est ancré dans ma vie depuis l’enfance, ainsi que la relation à la nature. C’est la vie professionnelle qui a fait basculer les choses. J’étais dans le milieu de la finance, de l’entreprise. Au bout d’un moment, cela m’a paru illusoire. Il y a des gens formidables dans la finance, mais ce n’est pas ça qui allait faire bouger les lignes. Je me suis dit : c’est en formant les jeunes que tu vas pouvoir faire changer les choses.

Et le faire en profondeur, ce n’est pas seulement se positionner « contre ». C’est peut-être trouver dans les autres traditions de quoi créer de nouvelles valeurs, et du désirable. Plutôt que de critiquer, donner à voir. Accepter de se décentrer. Je le vois en cours, il y a une attente par rapport à ces sujets. Notre société se trouve aujourd’hui face à un « kairos », une occasion à saisir.

Deux phénomènes convergent : le développement durable, et le multiculturel. L’écologie est peut-être le seul sujet qui permette d’envisager les religions non pas sous l’aspect du conflit, mais d’un dialogue constructif. Il y a de l’universel dans toutes les traditions. C’est pourquoi je parlerais du vivre-ensemble non pas « malgré » mais « grâce » à nos différences.

Comment se déroule votre enseignement ?

En six cours de trois heures, portant chacun sur une tradition. Je commence par le christianisme, puisque je pense que c’est là le nœud du problème. La clé du dialogue entre écologie et spiritualité se joue au niveau de la Genèse. J’essaie d’en donner une autre interprétation, via l’exégèse juive, et de sortir de l’anthropocentrisme. On aboutit à un théocentrisme au terme d’un rééquilibrage des relations entre l’homme, la nature et Dieu, impliquant une responsabilité des hommes vis-à-vis de la création. Une ouverture sur l’orthodoxie et le courant franciscain aide à redécouvrir la dimension cosmique de la tradition chrétienne. Je leur fais notamment écouter Bartholomée 1er, le patriarche de Constantinople et quelques extraits du discours social de l’Eglise catholique.

Le deuxième cours porte sur l’Islam, que je présente comme une religion de l’interpellation, de la responsabilisation à lire les signes. Je m’appuie sur la sourate des abeilles qui dit que l’unicité de Dieu s’exprime à travers la révélation et la création. De même que pour Saint François, le monde est offrande, il est ici don, symbole de la présence divine. C’est l’intelligence qui doit se mettre au service de la création, et non le contraire. Si on m’interroge sur les contradictions apparentes du Coran, j’explique que les différents niveaux d’interprétation sont justement voulus pour provoquer l’intelligence humaine. J’essaie de faire découvrir aux étudiants le mode de pensée symbolique.

Les traditions amérindiennes et africaines (animistes) sont exemplaires de cette pensée, qui n’est pas contradictoire avec la pensée scientifique. Les Kogis (peuple racine colombien) sont un bon exemple : leur science des symboles s’appuie sur une connaissance parfaite des plantes et des écosystèmes et ils cherchent à dialoguer avec nous. Je fais lire des mythes aux élèves pour les mettre au cœur de cette pensée, tels que les mythes dogons en Afrique, et je montre des vidéos. Il nous est difficile de lire des textes sacrés parce qu’on a étouffé en nous la pensée mythique. Alors qu’au départ, chez les Grecs, le « mythos » et le « logos » (pensée rationnelle) n’étaient pas opposés.

Ce sont des pensées analogiques, comme le taoïsme, qui permettent de dépasser ces oppositions binaires. Au contraire de la pensée moderne occidentale, qui sépare le réel en catégories, le tao crée des correspondances entre les choses avec le sentiment d’une unité. C’est vraiment la religion de la nature. C’est par le corps que tu y rentres, par la pratique du souffle comme avec le Qi Gong. Le rôle de l’homme est de faire circuler l’énergie entre le Ciel et la Terre. Il y a une correspondance entre le microcosme et le macrocosme, le corps est un paysage. C’est à l’intérieur de toi que tu vas chercher à t’harmoniser avec l’univers.

Pour l’hindouisme, mon interrogation porte sur les sources de la non-violence gandhienne. Je démarre avec Rabindranath Tagore, qui montre que la spécificité du mode de développement indien est de s’être fait avec la nature, et non contre elle. Puis je présente le Veda, avec les mythes cosmogoniques, qui mettent en correspondance l’homme primordial (le Purusha) et le monde. J’explique ensuite comment l’école de Shankara à travers le concept de non-dualité (advaita) permet de penser l’unité du vivant autour du Brahman, cet Absolu qui est la réalité ultime de toute chose ; et pour finir je leur montre des extraits de « La Marche du sel » qui illustre bien la non-violence. Le lien se fait entre abstraction et histoire concrète.

Je termine avec le bouddhisme. Comme première initiation, je leur conseille le livre de Thich Nhat Hanh, Ce monde est tout ce que nous avons, qui explique de façon simple l’interdépendance de toutes choses. La notion de la non-dualité n’est pas facile pour les élèves, c’est un chemin. Ce qui me semble important, c’est de leur montrer qu’une fois fait le deuil de l’égo, on peut passer aux noces avec l’univers. La séparation entre sujet et objet n’existe plus, et donc entre soi et le monde, nous participons tous d’un grand « continuum ». Pour le bouddhisme du Grand Véhicule, nous avons à redécouvrir notre nature profonde (la nature de Bouddha), présente en tout être mais masquée par les illusions de l’ego.

Comment les étudiants réagissent-ils ?

Ils sont scotchés, et parfois impliqués personnellement. J’ai même fait faire de la méditation aux lycéens, ils étaient ravis, et très demandeurs ! Pour les évaluer, je leur demande des « rapports d’étonnement ». J’attends leur authenticité, leur engagement, pas un savoir qu’ils n’auraient pas le temps d’acquérir.

Voici en exemple un extrait d’un étudiant en école de commerce : « Je me suis à la fois retrouvé, et senti dépassé par la puissance de la pensée des indiens Kogis. Cette société précolombienne a beaucoup à nous apprendre, et pourrait peut-être nous apporter des solutions dans ce qui nous semble aujourd’hui un défi insurmontable : arriver à se développer en accord avec la nature et de manière durable. »

Mais au-delà de la théorie, comprennent-ils que la question écologique implique un vrai changement de relation au monde, notamment à la consommation matérielle ?
Si tu leurs sors une morale des gestes écologiques, c’est du réchauffé, de la sauce médiatique. Curieusement, ils comprennent beaucoup mieux les choses profondes. Et justement, voici l’enjeu véritable de mon cours… il est de dépasser le stade des gestes, pour placer le sujet de l’écologie au niveau ontologique. C’est-à-dire que l’écologie n’est rien d’autre que de s’interroger sur notre rapport au monde, sur notre « être-au-monde » pour reprendre l’expression de Heidegger.

Cela rejoint l’esprit du mouvement de la deep ecology (écologie profonde), fondé par le philosophe Arne Naess, auquel il oppose la shallow ecology (écologie de surface) qui ne s’intéresse qu’aux solutions techniques. Les élèves, oui, reconnaissent leur lien au matériel… Il s’agit de leur faire prendre conscience en profondeur de leur dépendance aux objets et désirs créés par cette société. La compréhension du sens du jeûne pour le climat par exemple…

Et du lien entre la vie spirituelle et les enjeux écologiques ?

Je me suis rendue compte d’une curieuse coïncidence sur l’étymologie des deux termes. « Religion » vient du verbe latin religare, qui signifie « relier ». Or la définition de l’écologie est exactement sur ce mode de la relation : la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu. C’est la science du lien, au niveau de l’immanence. Qui t’empêche de dire qu’au niveau de l’immanence, il y a de l’invisible ? Merleau-Ponty, dans Le Visible et l’invisible, parle de la « chair du monde » à laquelle nous appartenons tous, la matière tramée d’invisibilité. Les deux termes ont donc une affinité naturelle. Oikos Logos, les mots grecs d’où vient « écologie », signifient la "science de la maison". Heidegger parlera d’habiter le monde. Cela n’implique-t-il pas d’habiter notre monde intérieur, en même temps que le monde extérieur ?

Le titre de ta thèse annonce une « conversion écologique ». Que veux-tu dire ?

La conversion, c’est l’unification de l’être, de la personne. L’enjeu, encore une fois, est de faire le lien… entre mon « moi quotidien » et cet « autre qui me porte ». C’est un mouvement qui englobe toute ton existence. Cette notion n’a pas qu’une connotation religieuse. Il y a deux stades pour décrire la conversion : la metanoia, la rupture, le changement de direction ; puis l’epistrophein, le mouvement de retour. C’est un arrachement qui ressource, qui te met en phase avec toi-même. Cette rupture est essentielle à la prise de conscience écologique, et permet d’atteindre une cohérence, un socle véritable.

On vient tous à l’écologie par des voies différentes, et c’est ce qui est beau, mais ensuite c’est ensemble que nous nous demandons : vers où allons-nous ? Cependant, le retournement ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons besoin de haltes, de « stations », comme dit l’Islam. L’unité se gagne progressivement. C’est en cela que ce chemin s’oppose au fascisme écologique, ou à l’intégrisme religieux. Toujours, prendre l’autre là où il en est.

Quelques mots pour finir… ?

Dans le taoïsme, on trouve une métaphore très parlante : l’image de la cruche. La cruche sert à remplir et à verser. Alors ce qui compte, ce n’est pas la forme, le contenant. L’important, c’est la qualité du vide qui permet de contenir. On est traversé par la vie, mais comment fait-on le vide, pour pouvoir accueillir à nouveau le monde, devenir le « miroir de l’univers » ? C’est là qu’on peut vraiment parler « d’écologie corporelle », c’est là peut-être aussi que se joue en partie le lien entre écologie et spiritualité :

« Connais le masculin, adhère au féminin, sois le Ravin du monde
Quiconque est le Ravin du monde, la vertu constante ne le quitte pas
Il retourne à l’état d’enfance »
Lao Tseu, Tao Tö King, XXVIII)

- Propos recueillis par Juliette Kempf
Pour aller plus loin…

- Arne Naess (avec David Rotenberg), Vers l’écologie profonde (Wildproject, 2009)
- Eric Julien, Les Indiens Kogis : la mémoire des possibles (Actes Sud, 2007)
- Thich Nhat Hanh, Ce monde est tout ce que nous avons (Le Courrier du livre, 2010)
- Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible (Gallimard, 1979)
- Jean Bastaire, Pour un Christ vert (Salvador, 2007)
- Michel Hubaut, Chemins d’intériorité avec saint François (Editions franciscaines, 2012).

samedi 20 avril 2019

Quand habiter est inséparable de lutter

Source : Reporterre


« Habiter en lutte », du Collectif comm’un, réunit de nombreux récits, photographies, croquis et cartes inédites pour raconter l’évolution du territoire de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, qui n’a pas fini de soulever les passions.
      Présentation du livre par Christophe Goby, journaliste à CQFD
On se rappellera longtemps que la lutte a débordé autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes lors de l’opération César, en octobre 2012. A partir de cette démonstration policière de démolition, une épopée de résistance s’est écrite dans la boue et les champs. D’abord par la lutte de jour comme de nuit, des zadistes et des paysans unis contre l’intervention et la destruction des lieux de vie, puis par le formidable élan de centaines de comités, ont construit des cabanes sur la Zad. 40.000 personnes sont venus les monter en novembre 2012 créant un nouvel imaginaire. La Zad est devenue le centre de la contestation politique, sociale et écologique en France. Le chant des bâtons en octobre 2016 a confirmé ce statut précaire.

Cet ouvrage revient sur les 40 années de la lutte dans le plus grand squat à ciel ouvert d’Europe qu’est devenu le bocage. Devenu le centre de ralliement de tous les contestataires du monde, il renvoie aux territoires zapatistes libérés. Il ne fait pas l’impasse sur les difficultés à vivre, habiter et lutter ensemble : construire pour mieux se défendre, même si le printemps des embrouilles a laissé des traces. Ce solide ouvrage comprend des cartes éclairantes et des photos. Sa chronologie révèle les temps forts sur ces terres où aucun aéroport ne se fera. Son fil rouge rappelle qu’ici on habite en luttant et inversement.

Habiter en lutte. Zad de Notre-Dame-des-Landes. Quarante ans de résistance, de auteur, éditions Le Passager clandestin, mars 2019, 256 p., 20 €

mercredi 10 avril 2019

Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer

https://blogs.letemps.ch/…/…/au-dela-du-grand-chambardement/?

Débat musical – « Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer», c’était le thème d’un débat musical mardi 19 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne. Une initiative de la fondation Zoein avec Zhang Zhang, premier violon de l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo et le guitariste Leopoldo Giannola, pour accompagner les réflexions du philosophe Dominique Bourg et du chercheur Pablo Servigne. Florilège d’émotion et de lucidité.


Extraits

Pablo Servigne, lui, nous invite à partager ce «sentiment océanique» vécu par l’écrivain Romain Rolland, qu’il a lui-même éprouvé, ce «quelque chose de fondamentalement bienveillant, de rassurant dans le fait de ne pas se sentir seul».
[...]
L’orateur nous invite à ne surtout pas mettre l’angoisse sous le tapis mais à l’accueillir. «Servez-lui une petite tisane et dites -lui: bon, on va passer un bon moment ensemble». C’est l’envers du déni.
[...]
si un bulldozer venait détruire ma maison avec mes enfants à l’intérieur je ne sais pas ce que je ferais».

«Cette histoire d’Orang-outan, poursuit Dominique Bourg, montre bien que les sentiments sont parfois plus forts que tout, et dépassent les frontières entre les espèces».
[...]
Autant d’événements qui ébranlent aussi bien notre raison que notre cœur. «En fait, et cela n’est jamais arrivé, la frontière qui séparait connaissance et émotion n’est plus possible».
[...]
«Accepter, dit Pablo Servigne, ce n’est pas un acte passif. C’est au contraire un renouveau, et paradoxalement un élan de vie à l’approche de la mort!»
[...]
«Nous prenons conscience qu’il est impossible de développer notre humanité sans les Orang-outan, les arbres, les rivières, les nuages, le soleil».
[...]
«Prendre soin» de l’autre. L’expression revient à maintes reprises dans la bouche de Pablo Servigne. Cette prise de soin vaut également pour l’humanité toute entière.
[...]
«Regardez ce violon, s’émerveille ensuite Zhang Zhang, il est très beau. Il a été fabriqué à Turin il y a 130 ans. Au tout début, c’était une graine devenue un arbre qui a poussé grâce au soleil et à l’eau. Puis, une fois cet arbre coupé, un luthier en a fait un violon qui va durer des centaines d’années. Si l’homme peut créer des armes de destruction massive, il peut aussi faire chanter les arbres».

RAPPORT DE L'ONU sur la biodiversité

https://lesjours.fr/obsessions/collapsologie-effondrement/ep64-ipbes/

RAPPORT DE L'ONU sur la biodiversité






« Trois ans de travail », « 150 experts venus de 50 pays », « un budget de plus de 2,4 millions de dollars »…
Woh woh woh ! Quand la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) annonce la sortie de son prochain rapport, c’est Hollywood
Il faut dire que le pavé – 8 000 pages, 15 000 références – qui sera présenté le 6 mai à Paris est censé faire passer l’organisme dans une nouvelle ère : celle où on le reconnaît comme l’équivalent du Giec pour tout ce qui touche au vivant
« Nous sommes à un carrefour, assure Robert Watson. La dégradation et la destruction de la nature, passées et présentes, minent la capacité des humains de cette génération comme des générations futures à vivre correctement »

Les gens meurent

"Si nous disons au peuple américain que nous sommes plus disposés à renflouer les grandes banques plutôt que d'investir dans nos agriculteurs, alors je ne sais pas ce que nous faisons ici."

En plein Congrès, la jeune députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez pousse un coup de gueule sur l'urgence pour son pays d'en faire plus en écologie.

mercredi 6 mars 2019

Technique et technologie


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Nous, Pièces et main d’œuvre, avons toujours opposé la « technique » - « l’art de » (gr. tekhnê), l’art de faire un feu ou un marteau, le « savoir-faire » - consubstantielle à l’hominisation, et avec laquelle nous n’avons aucune querelle ; et la technologie (nom forgé en 1829 par Bigelow). C’est-à-dire le machinisme industriel et les systèmes de machines, comme les hauts fourneaux ou les marteaux-pilons. La technologie est le produit des noces du capital et de la science, apparue à la fin du XVIIIe siècle pour servir l’essor des forces productives/destructives et la volonté de puissance de la technocratie. Avec les conséquences que chacun peut aujourd’hui voir par lui-même, non seulement pour les bases naturelles de notre vie, mais en termes d’asservissement et d’aliénation à la machinerie technosociale (1). De la technique à la technologie, il y a rupture et saut qualitatif.
Cette opposition qui fait appel aux notions de « seuil » et de « passage à la limite », recoupe celle établie par Ivan Illich dans La Convivialité, entre technique vernaculaire (autonome) et technologie hétéronome (autoritaire).
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vendredi 15 février 2019

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l'Invention des corps» — 14 février 2019


Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

    Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

mardi 5 février 2019

Félix Guattari - Les Trois Écologies

Félix Guattari dans son ouvrage, "Les trois écologies" (Paris, Galilée, 1989), développe la notion "d'écosophie" qui repose sur trois écologies. La première, environnementale, est la démarche écologique ordinaire. La seconde, l'écologie sociale, consiste à s'opposer au capitalisme mondial intégré, en recréant des espaces d'économie individuelle, autonome, et des rapports sociaux ou familiaux "réinventés” ; enfin l'écologie mentale qui, pour Guattari l'expert en psychanalyse, permet la réhabilitation de la subjectivité, de la singularité.

F. Guattari montre que l'écologie environnementale devrait être pensée d'un seul tenant avec l'écologie sociale et l'écologie mentale, à travers une "écosophie" de caractère éthico-politique. Nous présentons ici un extrait d’un autre texte, que Le Monde diplomatique a présenté comme une sorte de "testament philosophique". La réflexion y est ambitieuse et totalisante. Elle centre néanmoins son analyse sur l’importance de la singularité de chacun d’entre nous, en nous et face aux autres. Une façon bien à lui de concevoir la place de l’individu dans notre société.




http://www.editions-galilee.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=2868

http://1libertaire.free.fr/guattari1.html

http://www.etopia.be/IMG/pdf/r7_prignot_web.pdf

http://www.multitudes.net/les-trois-ecologies/

mardi 22 janvier 2019

On peut renverser le capitalisme sans modèle pour la suite

Source : 
https://reporterre.net/On-peut-renverser-le-capitalisme-sans-modele-pour-la-suite?
Kevin Amara est journaliste, membre de la rédaction du Comptoir et père au foyer.


Par quoi remplacer le modèle de société dans lequel nous vivons dans le cas de son renversement ? Il n’y a pas de système tout prêt pour l’auteur de cette tribune, qui explique que les « révolutions » ont « le pouvoir de créer en permanence de nouvelles formes sociales, de nouvelles appartenance au monde ».


S’il est une question qui revient inlassablement lorsque l’on parle de renverser la structure sociale actuelle, c’est bien celle-ci : « Oui, mais pour appliquer quel modèle de société ? » Nombre de militants se trouvent sidérés — au sens littéral du terme — par le fait de ne pas pouvoir répondre à cette question. En réalité, il n’y a pas lieu d’y répondre, pour plusieurs raisons que nous nous proposons d’étayer ici.

S’ils sont légion à proposer un système, ce n’est rien d’autre qu’un symptôme de la société industrielle, qui systématise systématiquement et aimerait organiser l’ensemble du vivant en autant d’éléments contrôlables. Or, les sociétés humaines ne sont pas, par essence, contrôlables. Du conflit naît la variation, de l’antagonisme jaillit l’invention.

Il s’agit par ailleurs de ne pas infantiliser les gens, ce qu’encourage le fait de proposer un modèle de société clé en main. S’il est insultant d’imaginer que le gouvernement représentatif soit le meilleur modèle à proposer aux sociétés humaines, il ne l’est pas moins d’imaginer que les peuples ne disposeraient pas de la capacité de créer leurs propres organisations. S’il est évident que le capitalisme mène à la destruction de l’ensemble du vivant, seul un fou pourrait prétendre avoir conçu un meilleur système pour le remplacer, pour autant que cela soit souhaitable… En effet, imaginer un modèle standard qu’il s’agirait d’appliquer à tous et partout sur la planète relève de la lubie technocratique, et l’on sait avant même de s’y risquer où cela nous conduirait : à répéter inlassablement la même erreur. Car enfin, comment imaginer que la Corse s’organiserait de la même manière que le quart nord-est de la Chine ? Faut-il faire fi de toutes les disparités culturelles, géographiques, sociales, afin de tendre vers un modèle unique ? Nous ne le croyons pas. Nous pensons qu’il y a autant de sociétés possibles qu’il existe de peuples — et nous ne nous risquerons pas à définir ici le mot peuple, le sujet est ailleurs. Une société ne fonctionne pas, elle est ou non vivable et soutenable, et afin de l’être, elle doit penser en permanence l’ajustement de ses divisions en partant des conditions effectives d’existence de ses membres, et non pas tendre vers quelque absolu.

 Personne ne sait de quoi une révolution est suivie

Certains groupes souhaiteront ainsi se munir d’institutions à taille humaine visant à agencer l’ensemble de leur fonctionnement, tandis que d’autres tendront à se munir de règles afin de laisser en permanence libre cours au débat. L’un des principaux écueils dans lequel tombent nombre de militants consiste à prendre les mots pour des choses et ainsi à revêtir d’un caractère sacré les choses en question.

Personne ne sait de quoi une révolution est suivie. Les prophètes et les augures qui font florès en temps de crise prennent généralement la poudre d’escampette lorsque le pouvoir vacille. Nous ne pouvons qu’inviter à prendre le chemin, et ne pouvons donner aucune garantie quant à ce qui se trouvera au bout. Les révolutions créent de nouvelles formes d’organisation. L’insurrection crée la forme d’une protosociété. Comme l’a exposé George Orwell dans son livre Hommage à la Catalogne, lorsque l’ordre social est renversé, les conditions d’appartenance se trouvent modifiées, ainsi que les interactions entre les personnes :
Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non plus en simples rouages de la machine capitaliste. Dans les boutiques des barbiers, des « Avis au public », rédigés par des anarchistes — les barbiers étaient pour la plupart anarchistes —, expliquaient gravement que les barbiers n’étaient plus des esclaves. Dans les rues, des affiches bariolées conjuraient les prostituées de ne plus se prostituer. » 

Puisque les révolutions possèdent le pouvoir considérable de créer en permanence de nouvelles formes sociales, de nouvelles appartenances au monde, il semble illusoire d’écrire un cahier des charges et de s’y contraindre. Par conséquent, il est tout à fait possible de répondre sereinement « Je ne sais pas » à la question : « Par quoi remplacer la société industrielle, ou le capitalisme ? »

mercredi 16 janvier 2019

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »

« Nous ne sommes ni périphériques ni invisibles »,
15 janvier 2019 par Marion Messina

Son premier roman, Faux départ (Le Dilettante, 2017), est sorti en format poche chez J’ai Lu en août 2018.
https://lemediapresse.fr/idees/nous-ne-sommes-ni-peripheriques-ni-invisibles-par-marion-messina/


 Nous ne sommes pas la France invisible. Nous sommes bien visibles, dans les zones résidentielles, les quartiers HLM, les gares, les centres commerciaux, les files d’attente devant les administrations, à la sortie des écoles, dans les cimetières et les maternités. Nous ne sommes pas attachés à un lopin de terre, à une boutique, à une vieille bâtisse ou à un village. Nous nous retrouvons dans des non-lieux, sur des parkings, sur les rond-points, dans des zones neutres identiques d’un bout à l’autre du pays. Nous sommes les enfants indésirables de la fin de l’Histoire prophétisée par ses chefs d’orchestre.

Ils nous somment d’embrasser la « modernité », une définition perverse de régression, de renoncer coûte que coûte à la protection sociale, de nous adapter, de faire des efforts, d’accepter que nos existences changent à chaque décennie, que nos vies perdent leur saveur et leur sens jusqu’à devenir une succession fade de jours façonnés de regrets, d’absurdité et d’épuisement. Nous ne contrôlons plus nos vies, nous ne voyons pas nos enfants grandir ; nous sommes rackettés légalement et travaillons pour rien. Nous payons des assurances obligatoires qui ne nous sont d’aucune utilité, nous payons les mêmes aliments infâmes qui poussent nos paysans au suicide. Nous sommes moqués, humiliés, présentés comme idiots, sous diplômés, ou encore pétainistes qui s’ignorent. Nous qui, pour la grande majorité, sommes nés après la guerre.

Il n’y a pas plus ringard que cette mentalité d’avarice teintée de dégoût pour le peuple. Pas plus anachronique que ces ex-maoïstes réclamant le respect des institutions et le maintien de l’ordre. Pas plus ridicule que ces bonnes consciences de l’antiracisme, si promptes à dégainer la carte du racisme d’État, qui restent de marbre face au passage à tabac d’un homme noir désarmé à Toulon, par un gendarme décoré de la Légion d’Honneur quelques jours plus tôt. Tout comme ces défenseurs acharnés des minorités et les chasseurs d’injustices qui laissent un gitan au casier judiciaire vierge être placé en prison avant toute forme de procès pour avoir frappé un gendarme. Christophe Dettinger a eu la dignité de se rendre et de reconnaître la laideur de la violence qui l’a submergé. Pour nous, il n’y a pas d’immunité parlementaire.

Il n’y a pas plus insupportable que ces gens qui se réjouissent de la « bonne santé du marché de l’immobilier » qui laisse à la porte ou pousse à la rue des gens de plus en plus nombreux, qui maintient chez leurs parents des jeunes adultes de moins en moins jeunes, les confinant dans une humiliation symbolique et un désespoir affectif absolus à l’âge où ils pourraient élever leurs propres enfants. Ces mêmes bonnes gens qui semblent sortis d’un autre siècle et voient le revenu sur le patrimoine exploser en même temps que le revenu du travail, le seul dont disposent les classes laborieuses, s’effondre. Ces citoyens modèles qui lisent les pages saumon en s’inquiétant de la fuite des touristes des beaux quartiers, qui réclament leurs sels en voyant des manifestants, qui exigent la diminution des dépenses publiques pour les enseignants et le personnel hospitalier mais ne trouvent aucune objection à ce que l’État paye une fortune les équipements de guerre anti-émeutiers. L’État dépensier qui ne pose aucun problème à leur porte-monnaie quand il peut mutiler des travailleurs participant à leur premier mouvement social et faire taire de trop grandes gueules longtemps fermées.

Nous avons trop longtemps détourné les yeux de la corruption et du népotisme, gobant votre mythologie citoyenne d’ « égalité des chances » et de roue qui tourne pour les plus méritants. Pétris de légendes urbaines sur le self made man et l’entrepreneur courageux, nous n’avons pas joué collectif en attendant l’émancipation individuelle. Or, nous devons nous rendre à l’évidence : nous sommes diplômés du supérieur auto-entrepreneurs en livraison de pizzas après minuit, en vélo pour que vous puissiez compenser notre absence d’émission de CO2 par vos longs courriers, infirmiers diplômés enchaînant les CDD, aspirants fonctionnaires aussi précarisés que des employés du privé, soumis aux nouvelles politiques de management que vous n’appliquez pas à vous-mêmes. Nous laissons nos grands-parents vieillir dans l’indigence et nos enfants s’entasser dans des salles de cours, quand ils ont la chance de pouvoir avoir un enseignant.

Qui êtes-vous ? Dans un contexte aussi intense, les masques tombent. Ceux qui prônent l’absence totale de l’État en économie applaudissent lorsque ce même État interdit une cagnotte citoyenne visant à aider Monsieur Dettinger à financer ses frais de justice. Qui est Marlène Schiappa ? Une ex-blogueuse sans talent, scribouillarde de livres girly et sexy, pétrie de culture 50 shades of grey et incapable de prononcer une phrase sans déclencher la consternation et l’hilarité. Secrétaire d’État chargée de « l’égalité homme-femme », non élue démocratiquement, quelle est sa légitimité pour demander l’identité de tous les contributeurs d’une cagnotte légale et solidaire ? Qui est cette femme ? Puisqu’on nous parle de méritocratie, posons la question : quel diplôme ou hautes études nécessaires au bien commun Madame Schiappa a-t-elle validé ? Quels services Monsieur Benalla a-t-il rendus à la France pour bénéficier de passeports diplomatiques, d’une impunité juridique dans les faits, après avoir pourtant passé à tabac des manifestants lors du 1er mai, grimé en policier ? Quel est le rôle de Monsieur Benalla dans la vie des Français ? A-t-il été élu ? Aurait-il lui aussi validé le diplôme que l’on réclame à n’importe quel citoyen lambda même pour distribuer des prospectus promotionnels ? Quel service a-t-il rendu à la patrie pour bénéficier de l’indulgence dont n’a pas bénéficié Monsieur Dettinger qui dormira ce soir encore en prison ? Qui est Aurore Bergé dont le combat était encore il y a cinq mois de faire entrer des chats à l’Assemblée ? La « plus-value humaine » de ces gens est-elle supérieure à celle de Messieurs Dettinger et Drouet, fonctionnaire territorial et routier ?

À ceux qui ont mené leur vie paisiblement sans nous voir tandis que nous ramassions leurs poubelles, balayions leurs rues, passions la serpillière dans leur hall d’immeuble haussmannien, vendions leurs cafés, reprisions leurs vêtements, gardions leurs enfants et soignions leurs vieux : nous ne manifestons pas pour exister. Nous existons.

dimanche 13 janvier 2019

Du bon usage de la consultation nationale Par Bruno Latour


https://aoc.media/analyse/2019/01/14/usage-de-consultation-nationale/

Du bon usage de la consultation nationale

Par Bruno Latour
Philosophe et sociologue

Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.

La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.

Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).

    La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.

Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?

Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.

L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.

Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)

    Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.

Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.

Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.

L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.

    Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.

La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».

En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.

La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?

Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.

    Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.

Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.

Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.

L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » – à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.

    Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».

Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.

En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)

Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer.

Bruno Latour

Philosophe et sociologue, Professeur émérite au médialab de Sciences Po