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mercredi 22 novembre 2023

Boomers et génération climat, un peu de sociologie

Source : https://laviedesidees.fr/Generation-climat


 

Entre les « boomers », consommateurs sans complexe de l’essor économique d’après-guerre, et la nouvelle génération anxieuse et mobilisée face aux répercussions climatiques de ce même essor, le clivage est-il vraiment un conflit de génération ?



lundi 30 août 2021

LSD, la série documentaire : Une terre qui parle (4 épisodes)

 Source : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/la-terre-s-est-tue

Épisode 1 : La terre s’est tue

Dans le train, quand on regarde par la fenêtre, ce sont de vastes champs que l’on voit. Nous appelons cela « nature » et il arrive même que l’on trouve ça beau. Comment en est-on arrivé là ?


Épisodes suivants

  • Les réserves de vie sauvage du Vercors, voyage dans des sanctuaires vivants
  • Quand un territoire devient parc national
  • Une terre qui parle 
 

dimanche 25 avril 2021

Idée-lecture : Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 

 source : https://www.editionsladecouverte.fr/comment_la_terre_s_est_tue-9782348068249

Comment la terre s'est tue - Pour une écologie des sens - David ABRAM

 Comment se fait-il que les arbres ne nous parlent plus ? Que le soleil et la lune se bornent à décrire en aveugle un arc à travers le ciel ? Et que les voix de la forêt ne nous enseignent plus rien ? À de telles questions répondent souvent des récits qui font de nous, « enfants de la raison », ceux qui ont su prendre conscience que les humains étaient seuls au sein d’un monde vide et silencieux.
Les peuples de tradition orale savent qu’il n’en est rien et l’enquête passionnante de David Abram leur donne raison. Plutôt qu’une prise de conscience, ce qui nous est arrivé est une brutale mutation écologique, qui a interrompu la symbiose entre nos sens et le monde.

Toutefois, ce n’est pas l’ancien pouvoir d’animation des choses qui s’est tari. Ne sommes-nous pas témoins de scènes étranges ? N’avons-nous pas des visions ? Ne faisons-nous pas l’expérience d’autres vies… lorsque nous lisons ? Et si la magie vivifiante de nos sens avait été capturée par les mots écrits ? Les mots de David Abram possèdent cette magie, et surtout, ils réactivent l’expérience d’un monde au présent. Ce monde alentour qui, en sourdine, continue à nourrir nos manières de penser et de parler, de sentir et de vivre.

Parce que la terre parle… 




mercredi 29 janvier 2020

« Les gouvernements ont abandonné l’ambition de réduire les inégalités »

Source : https://www.alternatives-economiques.fr/bernard-lahire-gouvernements-ont-abandonne-lambition-de-reduire/00091684


 Auteur de très nombreux ouvrages, le sociologue et professeur à l’ENS de Lyon (Centre Max Weber) Bernard Lahire a dirigé une grande enquête, intitulée « Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants » (Ed. Le Seuil, 2019). Un collectif de 17 chercheurs a ainsi rencontré 35 enfants âgés de 5 à 6 ans et leur entourage familial, dans plusieurs villes de France, entre 2014 et 2018. Les résultats mettent au jour, à partir de portraits sociologiques d’enfants de différents milieux, la réalité concrète des distances sociales, la genèse des inégalités et les mécanismes à l’oeuvre dès le plus jeune âge à l’origine de leur reproduction.

« Les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde » : cette formule, qui a guidé les étapes de l’enquête que vous avez dirigée, résume bien les résultats. Quels sont ces différents mondes ?
 Lire la suite 

mercredi 4 septembre 2019

Lettre de chercheur.es aux jeunes et moins-jeunes

Source : https://lundi.am/Lettre-de-chercheur-es-aux-jeunes-et-moins-jeunes-qui-se-sont-mobilise-es-les?
 

« Notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? »

paru dans lundimatin#185, le 2 avril 2019


S’il fallait reconnaître un mérite à la catastrophe annoncée que constitue le réchauffement climatique, c’est celui de rendre inévitablement politique la question de notre environnement et de nos modes de vie. Alors que la tradition universitaire française et probablement mondiale voudrait que seules les sciences sociales se mêlent aux débats de société, de plus en plus de chercheurs en sciences dites « dures » rentrent dans la mêlée. 

Nous publions ici une tribune émanant de plusieurs chercheurs participant à un Atelier d’écologique politique, communauté pluridisciplinaire de scientifiques travaillant ou réfléchissant aux multiples aspects liés aux bouleversements écologiques. Dans l’objectif de tisser des liens entre des connaissances dispersées et de réfléchir à la façon de les partager avec l’ensemble de la société, afin d’oeuvrer avec elle aux moyens de réorienter notre trajectoire en changeant en profondeur les modes de fonctionnement socio-économiques actuels.

Astronomes, physiciens, archéologues, historiens et chercheurs en sciences cognitives nous l’annoncent sans détour : le rêve d’une humanité d’immortels « servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale » ne se réalisera pas.
Ils proposent à contrario, de tout reprendre à zéro et de « commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre ».

Ces journées de forte mobilisation montrent que la lutte contre le réchauffement climatique et la catastrophe écologique en cours est devenue une préoccupation majeure pour beaucoup d’entre nous. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Il y a quelque temps, un autre événement nous avait réjoui.es : il s’agissait du démarrage du mouvement Extinction Rebellion, né en Angleterre et qui s’est lancé il y a quelques jours en France. Pourquoi ce mouvement nous apparaît intéressant ? Parce que leur première revendication, avant même de parler de dioxyde de carbone, est “une communication honnête sur le sujet”. La demande de vérité de ce mouvement nous semble très importante, et nous montre deux choses. La première, c’est que, pour l’instant, ce devoir de vérité n’est pas rempli par le gouvernement, et disons-le, il n’est en fait pas rempli par grand monde, y compris parfois dans les milieux scientifiques. La deuxième, c’est de prendre acte du fait qu’avoir une bonne évaluation de la situation actuelle est un préambule nécessaire avant toute revendication concrète. Analyser la situation nécessite de faire appel à de très nombreuses disciplines, et c’est précisément un des objectifs de notre atelier d’écologie politique que de réunir, au sein d’un même collectif, des spécialistes de disciplines aussi diverses que l’agronomie, l’histoire, la physique, la sociologie, la biologie, l’économie, l’astrophysique ou la climatologie, et de réfléchir ensemble à la catastrophe écologique en cours. Alors, pour participer à ce devoir de vérité nous, membres d’Atecopol, étions les 14 et 15 mars avec les étudiant.es de nos établissements d’enseignement supérieur pour discuter et débattre de la situation. Nous avons le 15 au matin mobilisé notre communauté, celle des chercheur.es et des enseignant.es du supérieur, afin de discuter du positionnement de notre profession face au réchauffement climatique. Et nous étions le 15 après-midi au côté de la jeunesse qui nous interpelle tous.

Le constat

ll y a quelques analyses que nous souhaiterions vous livrer. La première consiste en la réponse à une question très simple, que nombreux.ses parmi vous se sont certainement déjà posée : notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? Ou en d’autres termes peut-on arriver à vivre comme nous le faisons actuellement en nous passant d’énergies fossiles ? La question est simple mais y répondre est compliqué. Pour le faire, il faut passer un temps considérable à lire des rapports du GIEC, lire des articles scientifiques, se documenter sur les énergies renouvelables et réfléchir. Au final, la réponse est relativement simple : c’est non. Ce qui rend les choses très difficiles est l’intermittence des énergies renouvelables, et le fait qu’elles soient extrêmement diluées, et donc nécessitent la couverture d’espaces considérables avec des grosses infrastructures très consommatrices en matériaux pour récupérer de l’énergie, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer en terme de déchets miniers, perte de biodiversité et artificialisation du monde. Il existe néanmoins quelques possibilités. La première, qui n’est d’ailleurs pas si éloignée de la situation actuelle, est que nous exploitions outrageusement le reste du monde.
Il existe effectivement une solution technologiquement possible qui serait qu’une frange ultra- minoritaire de la planète puisse continuer à vivre comme nous aujourd’hui, à condition d’exploiter les travailleurs d’autres pays ou de son propre pays, et de refuser l’accès à ce mode de vie à d’autres, car il ne serait pas compatible avec l’avenir à long terme de la planète. Un Occident qui continuerait son mode de vie et maintiendrait donc l’ensemble du reste du monde dans la pauvreté serait techniquement possible, mais nous serons probablement tous d’accord pour dire que cela ne serait éthiquement pas soutenable. La seconde serait l’utilisation ultra-massive du nucléaire, dans des proportions telles qu’elle n’est envisagée sérieusement par aucun pays, fait de toute façon face au rejet de la majorité des citoyens, et ne pourrait tout au mieux constituer qu’une solution transitoire, en raison de la finitude des réserves d’uranium. La troisième est d’accepter l’intermittence et le fait que nous ne disposerions pas d’énergie à volonté tous les jours, et qu’à certains moments de la journée ou de l’année, on n’en aurait pas ou peu.
Mais finalement, en l’état actuel de nos connaissances, il n’existe pas de solutions technologiques qui permettent à toute la planète d’avoir notre niveau de confort actuel sans mettre en péril le climat et le vivant. Et les gens qui vous disent le contraire se trompent par ignorance, ont fait des erreurs de calcul, ou mentent par intérêt. Les scientifiques et les ingénieurs pourraient être utiles à mettre en place un certain nombre de choses souhaitées par les citoyens et utiles sur le long terme à l’humanité, comme une agriculture résiliente ou un bon système de soins. Mais ce n’est pas la voie qui est très majoritairement suivie. On assiste plutôt à l’heure actuelle à une philosophie très différente en matière d’ingénierie et de recherche scientifique, qui ont toutes deux complètement intégrées une illusoire et dangereuse idée de croissance et de progrès technologiques infinis. La recherche technologique se développe donc actuellement en se basant sur le postulat que demain, l’énergie sera encore très largement abondante, peu chère, et nous permettra de mener à bien des projets pharaoniques. Pourtant, qui peut sérieusement croire que, alors que nous devrions développer les moyens de nous déplacer les plus écologiques possibles, le développement d’un véhicule autonome truffé de capteurs et d’électronique soit une priorité ? Qui rêve encore de conquérir Mars alors que nous ne sommes pas capables de prendre soin de notre planète ? Qui pense encore que, alors qu’il n’a jamais été aussi nécessaire de reprendre en main le destin de l’humanité, nous devrions laisser la gestion de tous nos gestes quotidiens et des objets qui nous entourent à des intelligences artificielles ou à des algorithmes ? Et enfin, qui souhaite encore, alors que les humains ont plus que jamais besoin de retrouver l’humilité nécessaire à la prise de conscience de la finitude de notre planète, de nos ressources et de nos vies, nous vendre un rêve de toute-puissance et d’immortalité ?
Les gens qui nous vendent ce rêve s’imaginent sans doute que leur futur sera celui d’humains immortels, servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées tout en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale. Cette science-fiction pourrait éventuellement devenir réalité mais, même si c’était le cas, nous savons très bien qu’elle ne pourrait être accessible qu’à une ultra-minorité tandis que tout le reste de l’humanité vivrait dans la misère, pour rendre ce rêve possible pour quelques-uns. Et c’est pourtant actuellement précisément ce projet politique, qui consiste en fait à vouloir sauvegarder le mode de vie d’une frange réduite de la population en exploitant le reste du monde qui est à l’œuvre, que ce soit au niveau national comme au niveau mondial. Mais il est désormais de notre devoir de refuser à la fois cette science-fiction et le projet politique associé. Notre rêve pourrait être un vrai rêve populaire, réaliste et humble : que l’immense majorité des habitantes et habitants de Notre Terre puissent dans les siècles à venir continuer à se nourrir, se soigner, à rire et à se divertir, sans avoir à quitter leur terre d’attache, et sans que notre Planète ne sombre dans le chaos. Et les navettes spatiales, les robots assistants et les véhicules autonomes ne participent pas à ce rêve ; au contraire, ils l’en éloignent.

Nous faisons partie de la minorité favorisée

Le problème, dans tout cela, c’est que, dans notre pays, beaucoup parmi nous sommes déjà presque des milliardaires immortels buvant du cognac dans un véhicule climatisé en rêvant de voyages en navette spatiale. Nous pouvons communiquer instantanément avec des gens à l’autre bout du monde, atteindre l’Australie en moins d’une journée, manger de la viande et des denrées provenant d’autres continents presque autant que bon nous semble, et avons une espérance de vie que jamais l’humanité n’a atteinte. La classe moyenne française peut -mais pour combien de temps encore, vu la dynamique de déclassement en cours- vivre dans de vastes maisons bien chauffées et dotées d’une piscine individuelle. Sa voiture est bien entendu dotée de nombreux gadgets électroniques et d’un GPS qui, rappelons-le, nécessite d’envoyer des satellites pour trouver sa route. Lorsqu’elle reçoit ses amis le weekend, elle est censée leur servir une belle portion de saumon d’élevage et de crevettes de Madagascar, dont l’un contribue à une surpêche mortifère dans les océans, et l’autre à la destruction de la mangrove à l’autre bout du monde. Comme le dit Edgar Morin : “Le mot bien-être s’est dégradé en s’identifiant au confort matériel et à la facilité technique que produit notre civilisation. C’est le bien-être des fauteuils profonds, des télécommandes, des vacances polynésiennes, et de l’argent toujours disponible”.
Alors, si nous ne pouvons décemment pas conserver sur le long terme l’ensemble de tout cela, une question complexe reste en suspens : que souhaitons nous conserver de tout le luxe que la civilisation du pétrole nous a donné à connaître, à apprécier et qu’elle a même parfois rendu indispensable pour notre simple vie quotidienne ou notre métier ? Puisque nous partageons avec Extinction Rebellion cette envie de parler vrai, nous plaidons pour que, tous ensemble, nous ayons une discussion honnête et franche sur ce que nous souhaitons vraiment pour nous et pour le reste de l’humanité présente et future, à la lumière de ce qu’il est vraiment possible de faire. Souhaitons-nous maximiser notre bien-être présent sans trop nous soucier du long terme et de celui de nos descendants ? Quel degré d’inégalité à l’échelle d’un pays ou du monde sommes-nous capables de tolérer ? Que souhaitons-nous garder ? Notre espérance de vie ? Nos capacités à voyager loin et rapidement ? La société numérique ? L’alimentation carnée ? De vastes lieux d’habitation chauffés ? Les denrées exotiques ? Des piscines individuelles ? Vous le voyez, ces questions sont complexes car elles bousculent le confort qui nous semble avoir été acquis après des décennies de progrès. Elles sont en tout cas bien éloignées des questions faussement naïves auxquelles on nous propose de répondre dans le Grand Débat.
Nous ne prendrons qu’un seul exemple, qui nous tient particulièrement à cœur au sein de l’Atelier : celui des voyages en avion. Dans nos métiers de chercheuses et chercheurs, nous sommes incités très fortement à voyager en avion et certains parmi nous, comme beaucoup de françaises et de français, le prennent également pour nos vacances. Certains parmi nous ont volontairement arrêté les voyages en avion, mais ils sont très loin d’être majoritaires. Pourtant, actuellement, il n’existe aucune voie raisonnable qui permettrait de diminuer de manière significative la contribution de l’aviation au réchauffement climatique, et il n’y en aura aucune à moyen terme, les ingénieurs vous le confirmeront. Nous allons vous donner un chiffre : pour permettre à chaque Français.e de faire un voyage long-courrier par an en avion, il faudrait consacrer 16 départements français à la culture de l’agro-carburant ! Oui 16 ! Bien entendu, on parle là de monocultures et de techniques agricoles hyper-intensives qui ne peuvent qu’à long terme épuiser la terre et détruire la biodiversité. Nous ne pouvons pas nous permettre cela. Ou bien peut-être pourrions-nous, pour obtenir cet agro-carburant, perpétuer la catastrophe écologique et humaine en cours au Brésil, en déforestant l’Amazonie et expulsant les populations autochtones ? Pourquoi faire ? Pour prendre l’avion et aller constater de nos propres yeux les conséquences désastreuses de notre exploitation du monde ? Où pour aller dans des îlots de pseudo-authenticité maintenus artificiellement par des agences de voyages ou des autochtones pour continuer à vendre du tourisme à quelques privilégiés ? Est-ce cela que nous voulons ? Quant aux électro-carburants, moins gourmands en espace, ils nécessiteraient malgré tout, à l’échelle européenne, d’investir 1500 milliards d’euros, de couvrir l’équivalent de 2 fois la République Tchèque (ou 4 départements français pour la seule consommation française) de panneaux solaires et d’éoliennes uniquement pour l’aviation, le tout pour obtenir un carburant qui serait au mieux quatre fois plus cher que du kérosène et ne permettrait, dans le bien improbable meilleur des cas, de réduire la contribution des avions au réchauffement climatique que d’un facteur deux[S. Schemme et al, Fuel 205 198–221 (2017)]. Autant vous dire que les avions ne sont pas près de s’arrêter de voler au kérosène, alors que c’est maintenant qu’il faut diminuer nos émissions. Prendre l’avion est donc un luxe incompatible avec la sauvegarde de la planète sur le long terme, et il est de notre devoir de vous le dire ! Et toute politique basée sur nos connaissances scientifiques devrait arriver à la conclusion qu’il faut suivre trois voies en parallèle en ce qui concerne l’aviation : réduire, réduire et réduire. Et se poser la question de la nécessité vitale ou pas de maintenir cette technologie. Quelle est la vision politique actuelle autour de l’avion ? à l’échelle mondiale, 1500 nouveaux aéroports sont en projet...
Mais un point difficile, et il faut bien le reconnaître, est que, actuellement, très peu de gens sont prêts à arrêter de prendre l’avion, que ce soit chez les jeunes comme chez les moins jeunes. Pour beaucoup, le mot “voyage” est devenu synonyme de “prendre l’avion pour aller sur un autre continent”. De même, nous n’imaginons plus la vie sans internet, alors que cette technologie n’est présente dans notre quotidien que depuis 20 ans. Sans parler des smartphones, qui ne sont pourtant là que depuis 10 ans, et dont certains parmi vous disent pourtant “je n’imagine pas la vie sans”. Le luxe technologique a colonisé notre imaginaire, et nous sommes devenus incapables d’imaginer une autre vie. C’est dire la puissance qu’ont les forces qui nous entraînent vers une seule et même manière de voir les choses.

Deux propositions... pour commencer

Comment sommes-nous arrivés là ? La société dans laquelle nous vivons nous incite à faire toutes ces dépenses luxueuses à travers la publicité : cette dernière cherche à envahir nos vies jusqu’aux pissotières des bars, et cherche à communiquer avec les smartphones pour proposer des publicités personnalisées, alors que nous cherchons simplement à nous promener paisiblement dans la rue. Alors, plus que jamais, à l’aube de la catastrophe écologique, refuser ce que la société de surconsommation attend de nous devient un impératif. Il nous faut plus que jamais réfléchir à ce qui relève du luxe, et ce qui relève du besoin. Nous devons faire en sorte que le luxe, réservé à une minorité, disparaisse, mais que toute la population puisse satisfaire ses besoins essentiels. Nous devons donc en premier lieu supprimer toute la machinerie publicitaire qui nous fait passer le luxe pour des besoins fondamentaux. L’interdiction totale de la publicité est donc la première mesure que nous proposons pour la transition écologique, car nous ne voyons pas un seul, nous disons bien pas un seul, point positif pour notre société à son existence. Notez bien que nous disons publicité, et pas information. Les informations utiles aux consommateurs peuvent et doivent rester présentes dans les endroits où l’on y accède volontairement. La publicité, qui consiste à imposer une incitation perverse non désirée à surconsommer, doit tout simplement disparaître de nos vies.
Par ailleurs, plus que jamais, la société doit devenir égalitaire car, dans un monde où les ressources et l’énergie vont mécaniquement être amenées à se raréfier, les inégalités vont devenir de plus en plus difficiles à être éthiquement supportables pour les franges les plus aisées, et physiquement supportables pour les franges les plus pauvres. On nous répondra que les inégalités sociales sont intrinsèques aux sociétés humaines. Ceci est un mensonge, bien pratique pour justifier la mainmise de la richesse part quelques-uns. Il existe de nombreux exemples de sociétés humaines ayant vécu, parfois pendant des millénaires, dans des sociétés égalitaires, sans pouvoir, sans rapport de domination, et au sein desquelles les ressources étaient partagées. L’accumulation de richesse était dévalorisée socialement, et l’entraide était la norme. Les inégalités ne sont pas intrinsèques à la nature humaine, elles sont le résultat d’une culture que nous avons le devoir de remettre en question !
Alors, comment pourrait-on mettre en place un vrai régime égalitaire, qui réponde aux besoins de tous, et empêche l’accumulation de luxe qui gaspille nos précieuses ressources et le futur de notre planète ? Dans certains projets politiques, on parle souvent de limitation des salaires ou de taxation des successions. Ces mesures sont intéressantes mais insuffisantes, car des moyens ont toujours été trouvés pour contourner les politiques de répartition et accumuler de la richesse ; il suffit de regarder les statistiques de répartition des richesses pour s’en persuader. Il nous faut proposer un projet politique qui fasse tout simplement perdre son sens à l’accumulation de richesses. Ce que nous proposons ici est différent : il s’agit du contrôle social de la nature de la production. Le système capitaliste repose sur la propriété privée et la liberté d’entreprendre. Nous ne remettons ici nullement en cause la liberté d’entreprendre, mais nous remettons en cause vigoureusement la liberté d’entreprendre, de produire, et de vendre n’importe quoi. Ce qui doit être mis en vente et proposé à l’achat au citoyen doit répondre à un certain nombre de principes et doit être évalué par des assemblées dédiées. Le premier de ces principes est que ce produit doit impérativement prendre soin de la planète, des humains et des autres êtres vivants, tant dans ses matériaux, son mode de production, que dans sa finalité. Il ne s’agit pas juste de répondre à quelques normes, nous voyons bien que cela ne fonctionne pas : il s’agit de passer à un mode de production par autorisation des citoyens, en considérant tous les aspects que l’introduction d’un nouveau produit a sur l’ensemble de la société et sur les sociétés à venir. Le second principe est que tout produit ou service vendu au grand public doit impérativement pouvoir être acheté par le plus grand monde. Ce faisant, l’accumulation de richesses perdra tout son sens, puisque la richesse ne servira plus.

L’an 01

Alors, à l’heure où nous devons imaginer un nouveau futur, un autre rapport à la technologie, une nouvelle évaluation de nos besoins, nous pouvons nous tourner vers nos prédécesseurs, ceux qui avaient refusé de sacrifier leurs rêves et leur environnement au nom du progrès économique, vers tous ceux qui avaient déjà anticipé, depuis deux cents ans, le pétrin dans lequel nous nous trouvons maintenant ! Et ce, alors même qu’il n’était même pas question de réchauffement climatique.
Commençons donc cette nouvelle ère de manière rafraichissante, en (re)-regardant le film l’an 01, ou en lisant la B.D. Ce film commence par une décision partagée par toute la population d’arrêter la production industrielle et la consommation de biens inutiles, et par une réflexion sur ce qu’il est indispensable de continuer à produire pour le bonheur de tous. Le mot d’ordre de ce film est “on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste”. Jamais ces trois mots d’ordre n’auront été autant d’actualité : “On arrête tout”, car un grand nombre de choses qui nous entourent doivent être arrêtées, c’est indispensable. “On réfléchit”, car la situation dans laquelle nous nous trouvons est d’une complexité inouïe, et qu’il n’y a pas de réponse simple à une situation complexe ; “ et c’est pas triste”, car ce que nous allons chercher à mettre en place, c’est une nouvelle manière d’être heureux et d’être bien ensemble, sans pour autant détruire le vivant. A aucun moment nous ne devons laisser la joie nous quitter, car nous pouvons facilement nous débarrasser de beaucoup de choses sans que notre joie nous quitte, au contraire : aller nous baigner dans les lacs et les rivières plutôt que dans la piscine d’un.e pote, louer une maison à la campagne avec 30 ami.es plutôt que d’aller à Bali, se retrouver dans un parc ou un bar plutôt que de zoner sur facebook, dormir avec un gros pull Casimir orange plutôt qu’en T-Shirt, aller bivouaquer en montagne plutôt que d’y faire du ski, raconter des conneries plutôt que de faire des selfies, manger des poires plutôt que des ananas, brasser de la bière dans son salon plutôt que de bosser pour Airbus, rouler à 70 dans une vieille 4L pourrie en chantant plutôt qu’à 140 dans un SUV et son autoradio bluetooth... le Nouveau Monde que nous allons mettre en place sera tout sauf triste. Ce sont les ennemis du vivant qui veulent faire croire que sobriété rime avec tristesse car pour eux, le bonheur nécessite un yacht. Nous serons heureux, et nous n’aurons pas de yacht... et personne n’en aura, car nous aurons décidé de ne plus en produire.
Alors, comme dans l’An 01, nous décidons nous aussi de commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre. Car le système politique et économique actuel, nous le voyons tous les jours, est structurellement incapable de prendre en compte le long terme, et il n’est plus capable de se réformer : il se contente de se protéger et de défendre ses serviteurs, tout en priant qu’une révolution n’ait pas lieu, s’emmurant avec son trésor, un fusil à la main. Il ne s’agit pas d’un problème de personnes. Nous pouvons certes être en désaccord avec M. Macron, mais il n’est que la représentation émergeant naturellement de nos règles et de notre système. Alors, si nous devons mettre fin à quelque chose, c’est plus à notre système actuel qu’à la présidence de Macron.
Ce qu’il adviendra de l’humanité dans les années et les siècles qui viennent n’est pas encore écrit : la réponse dépend de nous, aujourd’hui, car nous vivons un moment unique dans l’histoire. Les commentateur.rices ne peuvent pas dire mieux en disant que nous sommes la première génération à subir les effets du changement climatique, et la dernière à pouvoir le limiter à des niveaux encore tolérables pour le bien-être de nos descendants. Alors peut-être que le 15 mars 2019, l’an 01 a commencé. Le jour où la jeunesse s’est révoltée ! Alors, que le nouvel élan qui souffle aujourd’hui ne s’arrête jamais, et longue vie au mouvement du 15 mars !

Signataires :
Frédéric Boone, astronome adjoint, Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie (IRAP), UMR CNRS – UT3.
Guillaume Carbou, maître de conférences en sciences de la communication, Laboratoire Sciences, Philosophie, Humanités (SPH), Université de Bordeaux ; associé au Laboratoire d’études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LéRASS), UT3.
Julian Carrey, professeur en physique, Laboratoire de Physique et Chimie des Nano- Objets (LPCNO), UMR CNRS – INSA – UT3.
Jean-Michel Hupé, CR CNRS en sciences cognitives, Centre de Recherche Cerveau et Cognition (CerCo), UMR CNRS – UT3.
Vanessa Léa, CR CNRS en archéologie, laboratoire TRACES, UMR CNRS – Université Toulouse Jean-Jaurès & Laboratoire d’écologie fonctionnelle et environnement (écoLab), UMR CNRS – INP – UT3.
Sébastien Rozeaux, maître de conférences en histoire contemporaine, laboratoire France, Amérique, Espagne – sociétés, pouvoirs, acteurs (FRAMESPA), UMR CNRS – UT2.

vendredi 15 février 2019

Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

Par Pierre Ducrozet, écrivain, auteur de «l'Invention des corps» — 14 février 2019


Greta Thunberg, Emma González, Anuna De Wever… Partout, des adolescentes se lèvent, tandis que les derniers feux du vieux monde, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. Un récit de l’écrivain Pierre Ducrozet.

    Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes

La voix, c’est d’abord la voix qui les a saisis. Dans un corps de fillette, a priori ça colle pas. Une voix métallique, effilée comme une lame, tremblante, mais pas de stress ou de timidité, non, de rage, d’une rage froide prête à les submerger. Puis ce furent les mots. «Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Jusqu’à ce fardeau-là, vous nous le laissez à nous, enfants. […] Notre civilisation est sacrifiée pour qu’une poignée de personnes puissent continuer à amasser un maximum d’argent.» Remarquable renversement sémantique : vous, adultes, gouvernants, patrons ou consommateurs radieux, êtes les inconscients, les immatures. Nous, enfants du XXIe siècle, allons prendre les commandes, puisque vous êtes visiblement incapables de faire quoi que ce soit de neuf avec ce volant. «Le vrai changement arrive, que cela vous plaise ou non.» Elle quitte la scène et disparaît.

Ainsi le monde entier découvrait-il, en décembre dernier, à la COP 24 de Katowice, Greta Thunberg, 15 ans, aujourd’hui 16. Depuis le mois d’août, elle faisait la grève de l’école, tous les vendredis, se postant devant le Parlement suédois avec son carton «Grève pour le climat». Elle était seule le premier jour, ils sont des dizaines de milliers aujourd’hui, écoliers, lycéens et étudiants, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Australie, à se lever chaque jour, ou chaque semaine, pour prendre les rues de leur ville. A Davos, en janvier, devant les patrons du monde entier réunis, Greta Thunberg est remontée sur scène. Son calme, sa puissance, la lucidité de son regard et de son discours ont à nouveau saisi l’assemblée. Pour la première fois, les enfants nés avec le siècle prennent la parole. Et les fils repus du XXe siècle les écoutent, interdits, troublés par le monstre qu’ils ont eux-mêmes engendré. A 16 ans, eux, ils s’amusaient, profitant des ressources infinies d’un monde en expansion. La petite Greta ne rit pas. Elle n’en a pas le loisir.

Pour la première fois, on visualise ce que c’est que la destruction d’un monde : c’est une enfant de 16 ans qui ne voit plus l’intérêt d’aller à l’école puisqu’il n’y a peut-être rien au-delà. Jusque-là, on avait les coraux et les animaux, mais leur cri est trop ténu à nos oreilles. Ah et puis l’été dernier, c’est vrai, on a eu légèrement chaud. Ok. Mais ces enfants, là, qui brûleront vif, regardent leurs parents dans les yeux et leur disent : merci.

La grande césure commence à s’opérer ; partout, des enfants et des adolescents se lèvent, principalement des filles et des jeunes femmes, dans des mouvements qui refusent souvent de porter des leaders ; de l’autre, les derniers feux du vieux monde, toujours plus croulant et hideux, de Trump à Bolsonaro, s’accrochent aux oripeaux de démocratie carbone et à un sol qui se dérobe sous leurs pieds. La vague qui vient contre celle qui se cabre et retient. Même si ce sera lent, le combat finira nécessairement par pencher dans le sens de ce qui est en mouvement.

Les deux révolutions du siècle se rejoignent dans cette vague : ce sont surtout des femmes qui s’emparent de ce combat pour la planète. Ce n’est bien sûr pas un hasard : c’est le monde du pétrole, de la politique à la papa, celui du patriarcat et du capital avançant main dans la main, qui nous a jetés là.

En février 2018, au lendemain de la tuerie de Parkland, les Etats-Unis découvraient, médusés, le crâne rasé d’une fille de 18 ans, Emma González, qui, le poing levé, la voix perçante, hurlait à Trump de modifier le deuxième amendement sur le port d’armes. A ses côtés, toute une génération d’activistes 2.0 s’empare de l’objet politique avec une approche entièrement neuve. En novembre dernier, une nouvelle députée est élue au Congrès : Alexandria Ocasio-Cortez, née il y a vingt-neuf ans dans le Bronx, d’un père américain et d’une mère portoricaine, qui débarque comme un ouragan à Washington. Brillante, radicale, elle bouscule les pratiques politiques et vient de proposer un «Green New Deal», ambitieux programme visant à atteindre 100 % d’énergies propres et renouvelables d’ici à 2035, financé notamment par la taxation des grandes fortunes à 70 %, ce qui pourrait rapporter autour de 70 milliards de dollars chaque année. Au Royaume-Uni, un mouvement de désobéissance civile non-violent, «Extinction Rebellion», né en octobre, prend en quelques semaines une ampleur inattendue jusqu’à devenir un phénomène mondial, porté par ce même désir de changement radical et de rénovation des pratiques. Pendant que l’arrière-garde traîne, renâcle, pendant que les gouvernements du monde entier, dont le français, proposent de petits arrangements avec le système économique et politique qui a pourtant montré l’ampleur de son échec, une nouvelle génération assume le fait qu’il faudra tout changer, et qu’ils devront le faire eux-mêmes. Ils n’attendent plus rien de leurs parents, qui les ont mis au monde en le détruisant.

Et, comme toujours, ce sont aussi les corps qui font scandale. Alexandria Ocasio-Cortez danse avec volupté sur une vidéo retrouvée : scandale, ce n’est pas là le rôle d’une femme politique ; Emma González se rase le crâne, affirme sa bisexualité, crie sa rage, apostrophe le Président : scandale ; Greta Thunberg, autiste Asperger et nattes tressées, parle depuis un autre corps que le sien, elle n’est pas à elle, elle est d’ailleurs sans doute à la botte du marché, et puis elle devrait être à l’école de toute façon. Anuna De Wever, 17 ans, l’une des lycéennes qui mènent la fronde, chaque jour plus massive, en Belgique, refuse d’être cataloguée dans un genre. Les frontières se gomment jusque dans ces corps transnationaux, transgenres, transluttes, à l’intérieur desquels tous les fronts naturellement se rejoignent.

«Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez», souffle la voix.

Ces enfants nés avec le siècle n’ont pas besoin de l’imagination qui a fait défaut à leurs parents pour comprendre l’ampleur du combat qui sera le leur. Ils ne parlent pas contre ou en faveur, ils parlent à la place de tout ce qui tombe.

Ils savent que le simple sauvetage du navire n’intéresse personne. En revanche, réinventer des modes d’existence, refonder une manière d’être au monde, élaborer un nouveau pacte naturel, une nouvelle éthique, n’est-ce pas passionnant ? Si l’on prend la crise écologique comme une planche d’appel et une occasion d’explorer à nouveau les territoires, de réinvestir le monde autrement, alors on transforme la menace en défi, et la peur en quête.

En pleine crispation sur les frontières, les nations, le local, toutes choses qui ont cessé d’être valides, les enfants du siècle pensent mouvement et globalité ; et la maîtrise des outils numériques leur permet d’essaimer leurs actions avec une vitesse et une efficacité nouvelles.

Un monde se refuse toujours, par définition, à mourir. Lorsqu’il le fait finalement, il emporte avec lui ses valeurs, ses beautés, ses défaites. Un autre monde le remplace, ni meilleur, ni pire. Pour la première fois, dans ce parcours chaotique et fougueux de l’Homo sapiens, le monde qui arrive sera pire que le précédent. Notre espèce vient de subir sa plus grande blessure narcissique, peut-être pire encore que celles infligées par Copernic, Darwin ou Freud : la nouvelle, scandaleuse, qu’elle a participé à sa propre destruction et à celle de tout ce qui l’entoure. Elle tarde, à dessein, et comme par protection, à intégrer cette défaite ontologique. Les bras chargés de soutenir ce nouveau monde devront à la fois le modifier entièrement, repenser une manière d’être aux choses et la mettre en œuvre, mais ils devront aussi assimiler cette défaite de l’esprit, de tout ce qui avait porté la modernité : progrès, foi en la raison et dans les capacités de l’être humain. La tâche est immense et complexe. Et pourtant, devant ces corps, cet élan, on suppose qu’ils en seront capables.

vendredi 7 décembre 2018

Le S'Cool Bus : un vélo collectif pour aller à l'école en pédalant


Climat : Greta Thunberg, appelle les enfants à "se mettre en colère"

BOUM !

« C’est une menace existentielle à laquelle nous sommes confrontés. C’est la plus grande crise que l’humanité n’ait jamais connue. Nous devons faire quelque chose maintenant car demain il sera peut-être trop tard. J’exhorte tout le monde à faire comme moi. Tous les vendredis, j’irai m’asseoir devant le Parlement suédois, je n’irai pas à l’école pour me battre pour le climat jusqu’à ce que la Suède soit alignée sur l’accord de Paris. Je pense que nous, les enfants, devrions nous mettre en colère et faire entendre notre voix et rendre toutes les générations responsables de ce qu’elles ont créé. »



https://positivr.fr/greta-thunberg-cop-24-climat-colere-enfants/?utm_source=actus_lilo&fbclid=IwAR3eGbNoCXnzVXJ7pij0BqpqHXxTcAsRhcFta-JrS_fNlEkbXGrSPquf3WY 

vendredi 17 février 2017

Ecouter plus loin que nos opinions ?

Source : Kaizen


Mon opinion ou ton opinion ?
L’écologie intérieure doit, elle aussi, se préoccuper des facteurs de pollution, les identifier et tenter d’en réduire les émissions. Parmi les polluants divers qui agissent sur notre climat interne, il y a… nos opinions, ou plutôt la relation passionnelle que nous entretenons la plupart du temps avec elles.
Dans Kaizen, j’entends « zen », et il se trouve qu’un proverbe zen dit : « La voie consiste en ceci : cessez de chérir des opinions. » Notons bien que le proverbe ne nous invite pas à ne plus avoir d’opinions, mais à ne plus les chérir. Ce que l’on « chérit », c’est ce à quoi on est attaché, identifié, tel Harpagon à sa « chère cassette ». Attaché au point de faire passer l’objet de notre attachement avant la relation à l’autre. L’autre, l’avare s’en fiche. Ce qui prime, c’est sa cassette…
Avoir des opinions est normal et sans doute nécessaire. Si j’ai des opinions, il est naturel que, quand l’occasion m’en est donnée, je sois prêt à les exposer, voire à les défendre, voire à m’engager pour elles. Mais dans quelle mesure suis-je si identifié et attaché à mes opinions que cet attachement et cette identification m’interdisent non seulement la compassion, mais même la compréhension ou ne serait-ce que l’écoute vis-à-vis de celui qui en affirme d’autres ? Dans quelle mesure mon attachement et mon identification à mes opinions constituent-ils un rempart face à la différence, comme un rideau de fer gardé nuit et jour par des soldats prêts à tirer ?
En ces temps où la politique enflamme les passions, il n’est pas rare de voir des amis, des membres d’une famille ou des collègues franchir la ligne qui sépare la discussion ouverte de l’affrontement stérile et destructeur. Outre le fait que la plupart des discussions politiques sont en vérité l’expression en surface d’émotions infantiles refoulées – d’où l’intransigeance que nous y mettons –, la question fondamentale n’est pas : es-tu ou non d’accord avec moi (mes opinions sont à mes yeux nécessairement « les bonnes », l’une des devises de l’ego étant : « qui n’est pas avec moi est contre moi ») ? Non, la question essentielle est celle-ci : jusqu’où la défense de mes opinions prévaut-elle sur mon humanité, ma capacité d’accueil ?
En tant que lecteurs de Kaizen, nous avons, je le suppose, une sensibilité écologique, quoi que cela veuille dire. Nous professons des opinions « généreuses », des valeurs de tolérance et de respect des différences. Or regardons bien : puis-je rester intérieurement ouvert face à, pour prendre un exemple quelque peu extrême, un individu professant des opinions climatosceptiques, ou une intolérance vis-à-vis de minorités ? Rester intérieurement ouvert ne signifie pas tolérer ; cela n’interdit pas de prendre position – si possible en actes. Mais il m’arrive de frémir en sentant la haine que vouent certains chantres de la « tolérance » à ceux qui, à leurs yeux, font preuve d’intolérance… Rester ouvert signifie ne pas réduire l’autre à ses seules opinions, lesquelles ne sont souvent qu’une façade, une stratégie de défense parmi d’autres. Ne pas juger, c’est comprendre, entendre. Or ce qu’il y a à entendre derrière des opinions brandies en étendard, c’est presque toujours une peur, une souffrance.
C’est au nom de « principes » considérés comme non négociables que l’on en vient à nier les personnes individuelles et leur souffrance. En ces temps où les passions sont promptes à se déchaîner, il est d’actualité de voir et d’écouter plus loin que nos chères opinions, sans pour autant y renoncer !

Par Gilles Farcet
© Kaizen, construire un autre monde, pas à pas (article publié dans Kaizen 30)

samedi 27 décembre 2014

Adultisme

Source : Colibris

L’Adultisme


Ce poison invisible qui intoxique les relations parents-enfants.En tant que parents ou futurs parents, nous nous engageons à comprendre les besoins physiologiques et émotionnels de nos enfants. Nous cherchons des informations à propos de l’allaitement et de son incidence sur leur santé, nous choisissons au mieux leur alimentation et les jouets que nous leur proposons, nous tentons de leur offrir des expériences propices à leur bon épanouissement. En nous questionnant sur notre propre enfance nous imaginons quels parents nous pourrions être : différents des nôtres ou conformes à leur modèle ? Vous vous êtes peut-être interrogés, comme moi, sur la manière d’élever un garçon dans ce monde afin qu’il ne devienne pas sexiste. De même, comme nous sommes une famille métisse, j’ai aussi songé à la façon dont je pouvais l’aider à comprendre qui il est dans ce brassage multiculturel.
Nous pouvons aussi opter pour une démarche écologique et nous vivre un quotidien respectueux de l’environnement, pour le bien-être de nos enfants et des générations futures. Ceci est affaire de choix délibérés.
Pourtant, le plus souvent, les parents ne cherchent guère à comprendre l’impact de l’environnement social et culturel qui contribue à former un point de vue sur les enfants, sur l’enfance et sur le rôle des parents.
Le courant de pensée dominant sur l’éducation est basé sur le contrôle et la domination. Les écoles, les lieux culturels, religieux et même l’autorité parentale sont utilisés pour légitimer une négation des droits élémentaires des enfants à être traités avec respect et confiance.
Cette conception du rôle des parents et de la place des enfants dans notre culture a pour origine l’adultisme, une tare qui intoxique les relations parents-enfants.

Qu’est-ce que l’adultisme ?

Le professeur Barry Checkoway de l’Université de Ann Arbor dans le Michigan voit dans l’adultisme « Tous les comportements et les attitudes qui partent du postulat que les adultes sont meilleurs que les jeunes, et qu’ils sont autorisés à se comporter avec eux de n’importe quelle manière, sans leur demander leur avis. »
Pour lui, hormis les prisonniers et quelques autres groupes sous la coupe de diverses institutions, la vie des jeunes en société est sans doute la plus contrôlée. Parce qu’ils considèrent parfois que leur comportement est bénéfique, certains adultes se réservent le droit d’abuser de leur autorité sur les jeunes.
Lorsqu’un groupe d’adultes est traité de la sorte, on appelle cela de l’oppression. Si nous n’envisageons pas l’adultisme ainsi c’est parce que les générations précédentes ont été éduquées de cette façon et que nous avons intériorisé cette attitude.
Le fondement de l’adultisme repose sur une mésestime des jeunes et sur la confusion entre éducation et oppression.
Pour s’émanciper de cette situation sclérosée, les jeunes vont avoir besoin de la participation active des adultes. La prise de conscience de notre propre tendance à l’adultisme constitue une première étape pour évoluer.
Les médias portent leur part de responsabilité : Tout au long de notre vie, nous sommes bombardés d’informations sur l’histoire, les coutumes et les traditions, avec souvent un manque de recul favorisant la diffusion des discriminations, des stéréotypes et des préjugés sur certains groupes d’individus, parmi lesquels les enfants, dont le manque de maturité a trop souvent tendance à être considéré comme une déficience.
J’ai travaillé plus de vingt ans dans l’enseignement supérieur sur la question de l’égalité des chances dans la société. Il m’a pourtant fallu cinq ans, après être devenue parent, pour réaliser que l’oppression que je combattais à l’extérieur de chez moi était fermement établie dans ma propre maison, dans les relations que j’entretenais avec mon premier enfant. J’ai d’abord cru – parce que j’avais des valeurs et convictions peu courantes (comme privilégier la naissance naturelle, pratiquer l’allaitement prolongé, le co-dodo, et ne pas utiliser de châtiments corporels) – qu’user d’autorité sur mes enfants était acceptable dans la mesure où j’avais rejeté les valeurs éducatives dominantes. Et je me suis fourvoyée : j’ai réalisé que l’usage de mon pouvoir et de mon contrôle sur eux semait les graines de l’oppression et de la domination qui allaient se propager à travers eux une fois adulte.
Lorsque j’ai commencé à travailler à l’université pour aider les étudiants à comprendre comment le racisme, le sexisme, l’homophobie ou le rejet des handicapés fonctionnaient dans notre société, ils avaient déjà expérimenté 20 ans de domination et de contrôle et ils considéraient ce principe comme une norme. C’est à cette époque que j’ai fait le lien entre l’adultisme et les autres formes d’oppression.

Même si nous combattons le racisme, même si nous luttons pour un monde pacifiste, plus respectueux de l’environnement, si nous abusons de notre pouvoir sur nos enfants, alors nous perpétuons une forme d’oppression. Il serait nécessaire de rééquilibrer cette tutelle nécessaire en attribuant à l’enfant une plus grande part de libre-arbitre.
Un changement social de grande envergure passe par le rejet de l’adultisme et par une remise en cause de notre propre autorité, pas uniquement celle des grandes institutions parfois corrompues.

Chaque jour il est nécessaire d’interroger nos plus intimes convictions, de les soumettre au doute, de ne pas laisser s’établir le moindre abus. Cette évolution passe par une modification de notre comportement envers nos enfants afin de permettre à une nouvelle génération de voir le jour, une génération plus confiante.
Toute relation devrait être guidée par l’écoute, le respect et l’équilibre.

1. Barry Checkoway, Adults as Allies, W.J. Kellogg Foundation,
 
(July 5, 2010) 13.
Par Teresa Graham-Brett, traduction Béatrice Mera

lundi 10 novembre 2014

Livre : L'avenir de la haine / Jean-Pierre Lebrun

Source : nouvellesdelhumanite.over-blog.com


1 Ce qui nous irait bien, c’est que la haine ne nous habite pas, qu’elle ne soit pas en nous, qu’elle ne nous ait pas construite. Qu’il arrive qu’elle nous concerne oui, éventuellement dans la mesure où nous pouvons en être l’objet ou la victime. Que nous devions reconnaître qu’elle existe, oui malheureusement, nous ne pouvons l’empêcher d’exister. Mais qu’elle soit ailleurs, chez l’autre, le tout proche ou le très lointain, peu importe, mais pas à l’intérieur de nos propres remparts, pas dans notre propre cité, pas logée dans notre propre corps !
 
2 Nous aurons pourtant beau faire, beau dire, elle est là, la haine, dans notre vie au quotidien, dans nos colères, dans notre violence, dans notre agressivité bien sûr, mais aussi dans nos ruses, dans nos dérangements aussi bien que dans nos arrangements, dans la façon dont parfois nous regardons, dans le ton de notre voix, dans notre vœu de maîtrise, dans notre voracité, dans la manière dont nous nous adressons à l’autre ou dont nous évitons de lui répondre, dans le comme si nous ne l’avions pas vu, dans le suspens où nous le tenons ou dans le sur-le-champ avec lequel nous lui donnons la réplique, dans le ridicule où nous le poussons, dans la boue où il nous arrive de le traîner, dans nos soi-disant gentillesses ou nos fausses amabilités… ou même dans nos silences ; enfin, à y regarder d’un peu plus près, il faut bien accepter ce constat : la haine m’habite, elle est dans ma vie, dès son début sans doute et avant même que je m’en souvienne ; mais alors se pose d’autant plus la question : qui est-elle ou, encore, d’où vient-elle ?
 
3 L’histoire du mot en français ou son étymologie nous éclairent peu, seulement sa parenté avec l’ennui : ennuyer vient de inodiare, formé sur la locution latine in odio esse, être dans la haine, manière donc, d’entendre que la haine se loge dans l’ennui, manière de prendre en compte jusqu’où elle peut se dissimuler, mais toujours rien de ce qu’elle est vraiment, ni d’où elle vient.
 
4 Avançons ce que nous y entendons, au risque d’imposer ici au lecteur un long détour. Nous lui demandons donc de consentir à nous suivre dans notre développement pour pouvoir répondre à nos questions. Ne pouvons-nous dire que de la haine nous prend chaque fois que nous sommes contraints de tenir compte de ce qui vient d’ailleurs ? Qu’elle survient dès que l’autre interfère, à tel point que nous pouvons toujours nous demander si nous ne pourrions pas nous débarrasser de notre haine en même temps que de l’altérité de l’autre. Mais il ne faut pas penser pour autant que c’est la présence effective de l’autre qui est à l’origine de notre haine puisqu’il nous arrive de ressentir de la haine hors sa présence ; c’est plutôt du fait d’avoir reconnu une place à cet autre, même virtuellement, sans que celle-ci se réalise effectivement. Tout se passe comme si quelque chose en nous avait gardé la trace de ce que l’autre a pu s’imposer à nous, nous contraindre, fût-ce une seule fois, en tout cas faire que nous devions compter avec lui. La haine, c’est donc aussi la trace de ce qu’autrui nous a atteint, au moins une fois.
 
5 Mais alors, qui est cet autre concret qui nous aurait atteint fût-ce une seule fois ? Bien sûr, on peut penser qu’il s’agit ici des premiers autres que nous avons rencontrés, autrement dit des parents, du père et de la mère que nous avons eu sans doute, mais à y réfléchir un tant soit peu, la question se pose de savoir s’ils ont été là comme des premiers autres qui se sont imposés à nous pour leur propre compte en quelque sorte, ou s’ils n’ont été là que comme des agents d’une altérité qui nous concerne tous, comme des représentants, des délégués, des témoins de la façon de faire sa place à de l’autre, et ainsi nous permettre de nous reconnaître de la même famille dans l’ensemble des espèces ; autrement dit, nos premiers autres n’ont-ils pas été là comme ceux qui nous ont initiés au langage, à cette aptitude qui nous spécifie comme êtres humains ?
 
6 Si nous souscrivons un tant soit peu à ce qui précède, nous devons aussitôt réaliser que la haine concerne d’abord le langage, que notre haine a une adresse au-delà des premiers autres en chair et en os qui se sont occupés de moi, même si c’est toujours par eux qu’elle transite, que la haine nous habite du fait que nous parlons, et pire encore, qu’elle nous habite ainsi, irréductiblement, aussi intimement inscrite dans ce que nous sommes, qu’il suffit que nous y regardions d’un peu plus près pour ne plus pouvoir nous contenter de nous en déclarer l’objet ou la victime, parce que nous l’avons logée en chacun de nous dans le mouvement-même de nous reconnaître capables de parole. Car parler, c’est aussi déposer l’autre en soi, l’y reconnaître, le révéler comme inscrit au cœur de notre être. Autrement dit, du fait que nous parlons, nous ne pouvons qu’avoir la haine ! Cette expression que les jeunes utilisent aujourd’hui souvent, « avoir la haine », dit bien qu’il ne s’agit pas tant d’avoir de la haine pour quelqu’un que d’avoir cette haine qui vous habite comme un parasite, comme un chancre.
 
7 Nous avons la haine du fait que nous parlons, car nous ne parlons jamais qu’avec des mots qui nous viennent des autres, nous sommes donc chacun, d’abord et avant tout, des intrusés, des contraints par la langue qui vient toujours de l’autre, des aliénés donc, des obligés des mots, des serfs du langage. Ainsi, pour le dire de manière abrupte, c’est parler qui induit la haine. Celle-ci est de ce fait autre chose que l’agressivité qui habite l’animal et dont nous savons pertinemment bien au travers de l’Histoire, qu’elle n’atteint pas ce que la haine est susceptible de produire chez les humains. La haine qui nous habite est donc d’abord haine de ce qu’implique la parole.
 
8 Mais qu’implique donc le fait de parler, qui susciterait, qui ainsi rendrait compte de notre haine ? C’est que parler suppose le vide. Parler suppose un recul, implique de ne plus être rivé aux choses, de pouvoir nous en distancer, de ne plus être seulement dans l’immédiat, dans l’urgence. Mais de ce fait, parler exige un dessaisissement, une désidération, parler contraint à un détour obligé, à la perte de l’immédiat. Parler nous fait perdre l’adéquation au monde, nous rend toujours inadaptés, inadéquats ; ainsi, nous pouvons nous réjouir de ce que le langage nous permet mais nous pouvons tout autant nous lamenter de ce que le langage nous a fait perdre. Cette perte a d’ailleurs inscrit en nous un fond de dépression permanente, d’insatisfaction irréductible. Bien sûr, à force de pratiquer le langage au quotidien, ce détour s’oublie. Qui donc, en parlant, pense que de ce fait, il est déjà toujours comme en exil, toujours déjà un peu ailleurs ?
 
9 C’est pourtant en cela que parler spécifie l’espèce humaine, le parlêtre disait Lacan. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’exclure les sourds-muets. La capacité de parole ne dépend pas de la seule intégrité des organes phonatoires, elle tient à la mise en œuvre de la faculté de langage – appelons-la comme cela mais, aujourd’hui, on dira plutôt de la compétence linguistique – c’est-à-dire de la capacité à user de ce système dans lequel nous avons tous la possibilité d’entrer, en principe, sauf avatar de notre neurophysiologie, et qui fait que nous relevons de la même famille, de la famille des êtres humains, des trumains comme les appelait encore Lacan.
 
10 Citer ici Lacan, c’est rendre à César ce qui lui appartient. Si c’est à Freud que nous devons la naissance de la psychanalyse, c’est à Lacan que nous devons la reconnaissance de ce que le langage n’est pas qu’un simple outil, mais qu’il est ce qui subvertit la biologie de l’humain et fait dépendre notre désir de la langue.
 
11 Il convient de continuer à nous en étonner : notre existence – notre condition humaine – est entièrement marquée des conséquences de cette prise dans le langage. C’est cette condition d’être parlant dont il s’agit de prendre la mesure, qu’il faut explorer, qu’il faut mettre au travail. Bien sûr, on ne s’en étonne plus comme on ne se souvient pas qu’en respirant c’est de l’oxygène que l’on introduit dans son organisme. On n’a même nul besoin de le savoir pour que cela fonctionne. Et c’est pourquoi nous l’oublions. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de continuer de nous en étonner. Nous sommes les seuls animaux qui échangeons par des mots, qui organisons nos échanges au quotidien avec du bla-bla-bla. Nous sommes des éternels bavards, des incessants paroliers, des baragouineurs, des jaspineurs, qui graillonnent, qui crient, qui gueulent, qui murmurent, qui nasillent, qui radotent, qui profèrent… La liste est longue de ce à quoi nous autorise notre aptitude au langage et, comme le disait déjà Ésope, c’est pour le meilleur autant que pour le pire, et vice versa. Mais ce que cette capacité de parole permet, elle le paye aussi d’un prix et ce prix, c’est que nous habite le vide, le négatif, l’absence. C’est une condition pour la possibilité de la parole comme dans le jeu de taquin ou de pousse-pousse où il faut une case vide pour que les chiffres puissent coulisser et s’intervertir.
 
12 De ce fait, la condition humaine n’est pas seulement constituée par le positif que permet la parole mais aussi par le négatif autour duquel ce positif s’organise. C’est cet évidement qui apparaît comme le cœur du langage, cette absence creusée dans la présence, ce trou fait dans le réel, de la même façon que le geste du potier façonne sa poterie en tournant autour d’un vide central. C’est dans le même mouvement qu’il fait son vase et entoure un vide. C’est ici que la haine s’origine. La raison de ma haine, c’est ce vide qui m’habite, auquel je suis contraint de faire sa place du fait que je parle. Voilà pourquoi Freud mettait la haine – et non l’amour – au départ de l’humain. En tant qu’êtres parlants, nous avons, d’une manière ou d’une autre, dû payer un tribut au négatif. Nous avons inscrit en nous cette part de négativité. Cette contrainte au vide qu’implique le langage, cette entame qu’ainsi il véhicule, cette négativité à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, que peut-elle faire d’autre que susciter notre haine ?
 
13 Mais ne confondons pas pour autant l’adresse de cette haine. La méprise est en effet possible. La haine peut s’adresser à ceux qui transmettent les contraintes de la parole, à ces premiers autres qui nous ont entourés, eux-mêmes déjà marqués par cette négativité que nous venons d’évoquer, donc truffés d’une absence et cause de l’irréductible insatisfaction ; mais il ne faut pas oublier que l’adresse première, originelle, c’est toujours ce vide qu’implique la parole, et non pas ceux qui ont la charge de nous transmettre notre condition d’homme ou de femme.
 
14 Osons une comparaison pour faire entendre le poids de notre thèse, et disons que pour le psychanalyste, la loi du langage est à l’humain ce que, pour le physicien, la gravitation est à la masse. Pas une seule masse, aussi petite soit-elle, n’échappe à la gravitation. Pas une seule part d’humain n’échappe à être contrainte par la Loi du langage. Dès que j’ai la potentialité de parler, même si je ne parle pas encore, du seul fait de cette potentialité inscrite dans mon patrimoine génétique, j’ai à me confronter à un monde toujours déjà organisé par le langage, donc par la négativité. Car ce qui caractérise un tel monde, c’est que toute présence y est truffée de l’absence. De ce fait, le mot peut réjouir mais dans le même temps déçoit. Car le mot – tout comme le vase du potier – ne peut se défaire du vide dont il est habité.
 
15 Mais la potentialité de langage que nous avons tous dès la naissance, en principe tout au moins, ne garantit pas pour autant de pouvoir parler. Tout un travail semble en effet nécessaire pour que l’enfant, cet in-fans – du verbe latin fari, parler – ce non-parlant, s’approprie l’usage de la parole. Travail qui relève partiellement des premiers autres qui l’entourent, ses parents, sa famille, ses enseignants, en un mot de ceux qui se chargent de son éducation, et plus généralement encore de la génération qui le précède. Mais partiellement aussi de lui-même, puisqu’il devra consentir à prendre la parole, consentir à s’impliquer dans son apprentissage d’abord, à se l’approprier ensuite. Viendra donc le moment où il pourra et devra lui aussi soutenir sa parole, donc se soutenir de son propre chef, assumer la responsabilité de son dire ; c’est ce qu’on appelle la subjectivation, ou plus banalement devenir adulte et que l’on suppose réalisé lorsque le sujet atteint l’âge de la majorité légale.
 
16 Parler suppose en effet de pouvoir s’énoncer, d’être à même de s’engager dans sa parole, d’en assumer la responsabilité. Ceci n’est pas exigé à chaque fois que l’on parle. La plupart du temps lorsque nous parlons, nous circulons comme sur des autoroutes sans nous soucier à chaque moment de la destination. Mais il arrive que la chose nous est rappelée comme du dehors : par exemple, lorsque ce que nous avons dit a blessé, a compté, a été un mot de trop. Que nous l’ayons voulu ou pas n’y change rien. Nous étions dans nos mots sans le savoir ou sans vouloir le savoir. Parfois au contraire, nous retenons notre souffle pour parler, nous nous questionnons, nous doutons avant de dire, nous savons que nous ne sommes pas certains de ce que nous allons avancer, mais nous disons quand même. Parfois encore, nous disons un Oui, ou un Non, sans en connaître toutes les conséquences. Il n’empêche. Chacun de nous est contraint d’assumer l’inconnu, de soutenir ce qu’il faut alors appeler un acte, l’acte de dire. Cette fois-là, c’est comme franchir un seuil. Exemple souvent cité : César franchissant le Rubicon. Plein de gens franchissent, ont franchi et franchiront encore le Rubicon, ce petit ruisseau du nord de l’Italie, mais ce n’est pas pour autant un acte. Mais pour le consul, c’en était manifestement un, car en franchissant le Rubicon, il savait qu’il se mettait en guerre avec Rome sans pour autant connaître l’issue de cette guerre mais en assumant par avance toutes les conséquences de sa décision. C’est en cela que la traversée du Rubicon par Jules César reste, pour nous, le modèle d’un acte.
 
17 Ce moment de l’acte est le seul où nous pouvons percevoir et même éprouver combien le vide est inclus dans la parole, que c’est donc bien à partir de ce vide que nous parlons. Ceci ne va d’ailleurs pas sans angoisse. Une angoisse légitime en l’occurrence et tout ce que nous avons appris jusque là dans notre existence ne sert finalement qu’à nous aider à traverser ce moment d’angoisse, à soutenir cette confrontation au vide, à supporter l’absence de véritable point d’appui, à dire pour que ça compte, même si rien n’est sûr. C’est comme si chacune de nos histoires singulières nous avait amenés là, à pouvoir nous engager par une toute petite porte, toujours à ce moment-là trop étroite. Dans le meilleur des cas, notre passé nous vient en aide à ce moment-là, pour nous autoriser au possible d’une parole qui compte. Mais il arrive aussi que le passé nous en empêche, qu’il nous contraigne à ne rien pouvoir dire de neuf, à ne pouvoir que répéter, à nous interdire d’inventer. Les cas de figure sont nombreux où dire est presque impossible.
 
18 Néanmoins, le jour où « je » pose l’acte de parler, sans tout à fait savoir, mais en assumant autant ce que je sais que ce que je ne sais pas, ce jour-là, les justifications s’évanouissent, les raisons disparaissent. Ne reste alors que l’angoisse légitime d’avoir à parler et de soutenir l’acte de dire.
Mais pourquoi la haine ?
 
19 Mais alors pourquoi la haine ? Disons qu’elle survient à chaque fois que le subterfuge est démasqué, chaque fois que nous apparaît que c’est le vide qui habite le plein, le trou qui est au cœur du vase, chaque fois que se refait entendre à nos oreilles que ce que nous croyions consistant et solide, n’est en fait que fragile et précaire. Mieux même, la haine émerge chaque fois que nous ne reconnaissons pas que l’autre n’est qu’un autre autre comme nous, lui aussi truffé de partout, avec seulement un semblant de consistance et de solidité, et que cela ne nous empêche pas d’avoir à dire, mais que notre dire n’est jamais qu’une moitié de dire, qu’un mi-dire comme disait Lacan, qu’un dire qui accepte qu’il ne dit pas tout, ni tout à fait. Et que pourtant, c’est en disant ainsi, dans l’impossibilité de pouvoir tout dire, avec cette évidence-là chevillée au corps, que ce dire nous fait sujet, qu’il fait que nous sommes quelqu’un pour un autre et qu’à notre tour nous pouvons faire que cet autre soit quelqu’un pour nous. Mais à chaque fois que ces données-là s’estompent, que nous croyons avoir vaincu cette absence de certitude, que nous pensons avoir réussi à y substituer de l’assurance, ce qui est alors ainsi déjà programmé, qui resurgit comme le phénix de ses cendres, c’est ce vide ; de le voir ainsi réapparaître alors que nous avions pensé en être venu à bout, cela suscite notre haine.
 
20 À mettre ainsi la haine au cœur de la parole, il faut convenir que cela ne nous laisse aucune chance pour nous en débarrasser vraiment. À mettre ainsi l’autre au cœur de nous-mêmes, il faut convenir que cela ne nous donne aucune chance de nous trouver bien chacun avec son seul moi-même – son seul « moi-m’aime » faudrait-il peut-être écrire. À mettre ainsi le vide au centre du plein, il faut convenir que cela rend d’emblée suspecte toute consistance qui se donne comme sans faille.
 
21 C’est pourtant bien ce subterfuge qui fait que la force de la parole est extravagante : parler permet d’évoquer ce qui n’est pas là. Que ce soit l’éléphant d’Afrique, ou les pyramides du Caire, ou encore les chutes du Niagara. Cette aptitude à la langue est au fondement même de tout ce que les hommes ont pu réaliser. Inutile d’en faire ici le catalogue, une bibliothèque entière n’y suffirait pas. En revanche, comme nous l’avons déjà fait entendre, elle se paye aussi d’un prix fort, d’un prix nécessaire à l’humanisation. Nous l’appellerons volontiers la nécessité d’une perte, d’une soustraction, autrement dit un moins-de-jouir. Impossible en effet d’être dans la présence pleine, car du fait d’habiter la parole, c’est comme si notre rapport à la réalité restait affecté de cette distance à laquelle le langage nous a autorisés et condamnés dans le même mouvement. D’où d’ailleurs qu’aucun objet ne nous satisfait vraiment, qu’aucune chose ne peut saturer notre désir. Henri Michaux dans ses Poteaux d’angle évoquait ceci très bien : Seigneur Tigre, c’est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit sa proie […]. Qui, ose comparer ses secondes à celles-là ? Qui, en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre ? [1] 
suite Contrairement à l’animal, lorsque nous nous précipitons sur l’objet, quel qu’il soit, nous emportons avec nous cette distance, ce recul, cette absence. Si le mot peut nous rendre la chose présente même en son absence, il ne peut que manquer la présence pleine de la chose, du fait de l’absence qu’il y introduit. À cet égard, impossible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. À cet endroit précis, il faut choisir. Perdre ou pas, mais si nous refusons de perdre, c’est rien, c’est « pas de parole possible ». C’est donc, de plus, un choix forcé : la parole ou rien !
 
22 Pourquoi nous étendre sur tout cela pour parler de la haine ? D’abord parce qu’il est peut-être utile de savoir pourquoi elle nous habite, pourquoi elle peut surgir en nous à chaque instant, pourquoi elle nous suit comme notre ombre ; ceci nous dispensera de vouloir en faire l’économie, de travailler à l’éradiquer, de penser pouvoir nous en débarrasser. Ensuite et surtout, parce qu’il faut identifier ses destins possibles, ce qu’on peut espérer pour son avenir, peut-être même repérer qu’il y a de bonnes et de moins bonnes manières de faire avec elle et que, pour ce faire, il n’est pas inutile de prendre la mesure de comment depuis des siècles, on s’est débrouillé avec elle, ce qui, d’ailleurs, nous permettra de nous demander si c’est toujours avec le même soin qu’on la prend en charge aujourd’hui pour la faire mûrir, pour la rendre comestible et même digeste, autrement dit, la moins toxique possible. Enfin, parce que lorsqu’on s’occupe de maltraitance, cela pourrait être utile de connaître les différents visages qu’elle peut prendre, les diverses évolutions qu’elle peut rencontrer, et de savoir si tout cela pèse du même poids dans le risque que la haine fait courir à ceux qui feront la génération de demain.
 
23 Sommairement d’abord, nous dirons que cette perte, cet « il n’y a pas », ce vide de l’origine, cet impossible de l’adéquation du mot à la chose que véhicule le langage, c’est comme la contrainte que chaque sujet humain doit intérioriser pour s’humaniser. Voyons un enfant, imaginons-le laissé entièrement à lui-même : sa parole n’émergera pas et sa durée de vie sera même très limitée. C’est d’ailleurs l’histoire des enfants-loups. Ou celle du sauvage d’Itard. Ou encore celle de l’expérience de Frédéric II qui voulait savoir quelle était la langue parlée à l’origine et qui, pour ce faire, confia à des nourrices une quarantaine de nouveau-nés avec la consigne de ne jamais leur parler. Ainsi elles auraient pu observer quelle langue émergerait spontanément : le latin, le français, l’allemand. Aucun de ces enfants n’atteignit l’âge de 8 ans et l’empereur n’eût pas de réponse à sa question. Sans appel à la vie par la parole de l’autre, c’est le bout du chemin qui est très – trop – vite rencontré. Encore faut-il consentir à prendre cela en compte ?
 
24 Pour preuve aussi, ce qu’avait mis en évidence le linguiste Jakobson [2] 
suite : dans toutes les langues du monde, en langage-bébé, papa se dit avec des labiales, et maman se dit avec des formes en m-m, émission phonique seule compatible avec la succion. Autrement dit, dire maman peut se dire la bouche pleine, mais pour dire papa, il faut ouvrir la bouche, autrement dit, il faut du vide. Condition qui, sans être suffisante, est toujours nécessaire pour que la différenciation signifiante soit possible puisqu’elle est le préalable toujours à maintenir pour que parler advienne.
La haine est toujours haine de l’Autre en soi
 
25 Remarquons que ce langage qui nous spécifie, dont nous tirons à juste titre notre superbe, nous vient des autres qui nous précèdent, de ceux de la génération d’avant. Dès lors, nul parlêtre ne peut s’en prétendre propriétaire. Ses propres mots lui viennent, disons le en un mot, de l’Autre. Ce qu’il pense être son autonomie n’en est donc que très relative. Il conviendrait plutôt de parler d’aut(r)onomie et mettre ainsi fin à toute idée d’autofondation. L’humain est un aut(r)onome, un autonome à partir des autres, à partir de l’Autre. L’homme ne peut se penser seulement autoréféré, ni revendiquer être sa propre origine, car celle-ci lui échappe. Mieux encore, c’est parce qu’elle lui échappe qu’il peut s’en prévaloir, se donner un ombilic, qu’il peut, par exemple, s’inventer ses mythes.
 
26 Le paradoxe n’en est que plus sidérant : aussi singuliers, aussi courageux puissions-nous être, cela ne change rien au fait que nous sommes d’abord fabriqués dans la matériau de l’Autre. Et la chance pour chacun de soutenir son être singulier passe par l’assomption de ce « d’abord fabriqué dans le matériau de l’Autre », de ce qu’il doit reconnaître comme sa dette à l’Autre, ensuite comme un détachement d’avec cet Autre, une séparation nécessaire – qui suppose une coupure, l’ouverture d’un vide – à partir de laquelle seulement il peut inventer son propre trajet.
 
27 Cette séparation d’avec tout ce qui lui vient de l’Autre, n’est donc que sa manière à lui de s’approprier le vide qui habite la parole, de consentir à la Loi des trumains. C’est pour cela qu’il est exigé de chaque trumain qu’il quitte les premiers siens, qu’il « abandonne » ses père et mère, comme il est dit dans la Genèse ; c’est aussi la raison de l’interdit de l’inceste : un dit doit s’interposer entre la mère et l’enfant, qui doit les séparer, tant l’enfant, de la mère que la mère, de l’enfant. C’est pour cela que l’enfant – le futur sujet – devrait pouvoir compter sur l’appui d’un autre que le premier Autre, sur un père, sur un autre que la mère, pour l’autoriser à se décoller, à prendre son envol et qu’ainsi il puisse se distancer de qui est dit de lui.
 
28 Deux choses essentielles viennent en effet l’aider à se séparer : bien sûr, cet autre que la mère, comme nous venons de le dire, mais d’abord le fait que la mère, le premier Autre de l’enfant est dans l’impossibilité de dire qui il est vraiment. Elle va parler de lui, lui laisser croire qu’elle sait qui il est, c’est indispensable, car dans ce mouvement, elle fournit le matériau de l’Autre, elle dit les mots où il va avoir à se dire ; mais en lui disant ce qu’il est, elle le suppose capable de dire un jour à son tour ; les mots qu’elle lui fournit, disant qui il est, sont donc déjà truffés de l’absence de pouvoir dire qui il est, encore moins qui il sera. Autrement dit, elle le parle, mais en le parlant, elle lui fait aussi don de ce vide sur lequel il pourra – et devra – prendre appui pour dire à son tour. Car cette scène de l’Autre d’où vont être fournis au sujet les mots qui vont le dire ne contient pas le seul mot qui l’aurait vraiment intéressé, le mot qui aurait dit qui il était. Pour son identité, il ne lui sera donné qu’un nom et un prénom, mais il ne s’agit que d’une coquille vide. Le patronyme, s’il indique la place dans la généalogie, ne livre aucun contenu, aucun programme ; tout au plus des contraintes de cadre. Le prénom, juste une référence à un autre qui existe déjà et de quoi ne pas le confondre avec ses frères et sœurs. Donc, l’Autre, à l’endroit précis qui pourrait dire qui est le sujet comme tel, ne le définit pas, ne lui dit rien, lui transmet seulement un vide, une place, un lieu d’où il pourra, quand son tour sera venu, soutenir son existence.
 
29 Mais du fait de ces mots qui le tapissent à l’intérieur, qui l’habitent déjà troués, déjà truffés par le vide, c’est le passager clandestin des mots qui est introduit. Au cœur du sujet, en son lieu le plus intime se trouvent donc les mots de l’Autre, qui sont d’abord pour lui des étrangers, des venant d’ailleurs, mais au cœur de ce cœur, au milieu de l’Autre, un trou, un manque sur lequel paradoxalement le sujet devra prendre appui pour décliner sa propre singularité.
 
30 Voilà pourquoi la haine se niche au cœur de l’être de chacun. Non seulement elle naît du fait de la parole, non seulement elle s’adresse au vide qui habite la parole, mais le lieu de cette adresse est situé à l’intérieur de l’être propre, pas chez l’autre d’abord ; mais du fait que je suis fait dans la matériau de l’Autre, elle est adressée à l’Autre que je contiens en moi-même, à l’Autre que d’abord je suis.
 
31 Mais alors, si la haine est aussi originelle que nous le prétendons ici, quel trajet doit-elle suivre chez chaque individu pour ne pas la laisser purement et simplement se satisfaire ? Pourquoi ne pas nous contenter de la laisser s’assouvir puisqu’elle est « réaction normale » à notre condition humaine ? C’est que ce n’est pas la haine qui est en soi à discréditer, puisqu’elle est aussi la vie (il suffit de penser à ce qu’elle est bien acceptée en cas de légitime défense, par exemple). Être capable de haine, c’est aussi assumer d’avoir à se défendre si l’on est effectivement menacé, avoir l’obligation de se préserver, d’assurer sa viabilité. Mais surtout, il nous faut ici introduire la différence entre la haine et ce que nous appellerons la jouissance de la haine, autrement dit, la satisfaction que l’on peut tirer du fait de s’y autoriser, de lui laisser libre cours, et donc de jouir de haïr celui ou celle qui a la charge de me transmettre ce trait de ma condition, plutôt que d’assumer que ma haine s’adresse au vide. C’est le non discernement entre ces deux lieux d’adresse qui engendre aussi bien le meurtre que la violence. Ce n’est donc pas la haine comme telle qui doit être interdite, puisque de toutes façons, il est impossible de l’éradiquer, mais ce à quoi il faut renoncer, c’est à jouir de sa haine. C’est se maintenir dans la jouissance de la haine qui est interdit.
 
32 Combien de fois, par exemple, ne sommes-nous pas en colère contre quelqu’un, contre un fonctionnement, contre une attitude ; mais quel est l’effet de le dire à la personne concernée ? Non pas de le dire à quelqu’un d’autre que la personne concernée, mais d’avoir le courage de le dire vraiment, sans faire appel à la violence pour assurer ce dont en fait, on n’est jamais sûr qu’à moitié, sans masquer le différent qui nous oppose. Si vraiment la chose est dite au bon endroit, ce qu’il faut constater, c’est qu’elle ne laisse pas la colère indemne, elle l’entame, elle la déplace, elle la fait devenir autre, du seul fait d’avoir été dite, sans même qu’il y ait eu réponse en retour, sans même que l’autre en ait pris acte.
 
33 Mais voyons ceci encore plus avant. Si, comme nous le soutenons, notre aptitude au langage engendre notre haine, car elle suppose, exige même le renoncement à l’immédiat, à l’adéquation, il va de soi que cette aptitude est d’abord véhiculée par les premiers qui entourent l’enfant. Tout est donc fait, pourrait-on dire, pour que la confusion soit entretenue entre ce qu’il faut payer au langage – charge que doivent transmettre les premiers autres qui veillent au développement du futur sujet – et les contraintes qu’exercent les parents. Entre la soumission aux contraintes du langage et la soumission aux contraintes parentales. Ajoutons d’ailleurs que c’est précisément le travail de l’éducation que d’arriver à maintenir à cet endroit un discernement. Il ne s’agit pas en effet de se contenter d’exiger l’observance de rituels ou l’ajustement des comportements, ni d’obtenir l’obéissance, il faut faire entendre que ceux-ci ne sont qu’au service d’une capacité de distance que le futur sujet doit arriver à faire sienne. Pour que ce discernement puisse s’opérer, il convient que ceux qui éduquent ne s’identifient pas trop à la loi qu’ils servent, ni non plus qu’ils refusent de s’y identifier sous peine alors de ne pas lui donner chair vivante. Dans ces deux cas, ils empêchent qu’émerge la distinction nécessaire.
 
34 Ainsi, lorsqu’un parent jouit trop de mettre la limite à un enfant, en lui rendant présente cette incontournable entame, il substitue à la tâche de transmettre la loi commune à tous, la satisfaction d’imposer sa seule loi propre et provoque, de ce fait, le refus de l’enfant, plongé quant à lui dans la confusion de ne pouvoir discerner la soumission à la loi de la soumission à celui qui l’impose. Les exemples ne manquent pas où l’enfant perçoit, sait que l’adulte, face à lui, s’est abusivement approprié la loi du langage pour se satisfaire lui, par exemple, de sa propre maîtrise, ou de la jouissance d’être obéi. Cette question mérite d’être posée à chaque tournant de ce qu’on appelle l’éducation. De plus, elle mérite d’être posée en amont : pourquoi ce père ou cette mère cèdent-ils sur leur tâche qui est de transmettre la loi des trumains, au profit de jouir de leur propre pouvoir ? Probablement parce qu’en eux-mêmes, le travail de discernement qui s’impose n’a pas été suffisamment accompli. On pourrait penser que ceci suffit à les dédouaner de leur méprise mais il n’en est rien, car ce qui caractérise les humains, c’est que si le travail n’a pas été fait à la génération qui nous précède, il n’y a d’autre issue que d’avoir à le faire soi-même sans pourtant y avoir été initié. Rien de moins que cela !
 
35 Dans l’autre cas de figure, lorsque les parents refusent de s’identifier à la loi des trumains, ne consentent pas à prêter leur corps à ce que se transmettent les renoncements nécessaires, ne veulent pas engager leur subjectivité dans le fait de tenir cette place pour leurs enfants, il s’en suit que ces derniers ne sont alors aucunement aidés dans le travail de renoncement à la toute-puissance infantile, à l’exigence du tout-tout de suite. Ils ne rencontrent pas d’autres de la génération du dessus qui les aident à abandonner cette position et à intérioriser ces renoncements pourtant incontournables ; ils sont alors livrés à eux-mêmes pour ce qui est de leur tâche d’avoir à intégrer cette donne. En un mot comme en cent, ils sont alors laissés comme sans mode d’emploi. Ici aussi, bien sûr, la question se pose de savoir ce qui aurait motivé ces parents à renoncer à leur tâche, à démissionner de leur travail d’éducation. Et ce sera la même réponse que dans le premier cas, même si les symptômes se présentent tout à fait autrement. Eux-mêmes n’ont pas fait le travail qui s’impose et lorsque vient le moment où ils ont à le transmettre à d’autres, ils butent sur l’incapacité dans laquelle ils ont été laissés d’intégrer leurs propres renoncements.
 
36 Mais dans un cas comme dans l’autre, remarquons que le travail de discernement n’est pas fait, et que c’est, dès lors, la confusion qui est au programme. Ce qui, en l’occurrence, signifie que de tels enfants ne seront pas en mesure de distinguer intériorisation de la loi et soumission à ses représentants abusifs ou démissionnaires, trop dans la présence ou trop dans l’absence. Nous ne serons en effet capables d’accepter que la haine nous habite et qu’elle ne s’adresse pas d’abord à celui ou celle qui nous impose la condition humaine que dans la mesure où l’autre n’est pas abusif. Mais paradoxalement, le démissionnaire obtiendra le même effet, car, faute de médiateur pour donner chair vivante à la loi, nous aurons spontanément tendance à trouver celle-ci insupportable et traumatique plutôt qu’à accepter la nécessité de nous y soumettre.
 
37 Autrement dit, la haine de l’enfant a besoin de rencontrer chez un autre de la génération qui le précède une façon de nouer le désir et la loi, le témoignage de quelqu’un qui a déjà fait pour lui-même le travail ; il ne peut tolérer de ne se trouver qu’en écho avec la jouissance de la haine d’un autre.
 
38 Résumons : de tout cela, je peux entendre pourquoi ma haine est inextinguible, qu’il n’y a aucune raison de penser que je puisse m’en débarrasser, la faire disparaître, puisqu’elle est un processus inhérent à la condition humaine ; mais ce qui, en revanche, doit bel et bien s’éponger, voire s’assécher, c’est la jouissance de la haine. La jouissance de la haine, c’est précisément le fait de laisser la haine s’accomplir, se réaliser, comme si on oubliait qu’elle n’est que notre réponse à ce que nous ne mettons plus la main sur ce que la langue nous a déjà dérobé. Or, tout l’enjeu de l’éducation est bien de faire renoncer à son accomplissement, d’en montrer l’irréductible leurre, et de contraindre à la faire devenir autre chose, à utiliser sa force autrement qu’en la réalisant. C’est ce que Freud appelait le travail de la culture, et que Nathalie Zaltzmann définit comme le processus inconscient, moteur de l’évolution humaine qui a pour tâche de faire vivre les humains ensemble en les contraignant à transformer individuellement et collectivement leurs tendances meurtrières aussi loin que faire se peut. [3]

 
 
 
  [1] H. Michaux, Poteaux d’angle, Paris, Gallimard 1981, p. 58.

  [2] R. Jakobson, Pourquoi « papa » et « maman » ? dans Langage enfantin et aphasie, Paris, Éditions   de Minuit, 1969.

  [3] N. Zaltzman, « Le garant transcendant » dans Eugène Enriquez, Le goût de l’altérité, Desclée de Brouwer, 1999,       p.245.