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mardi 7 février 2023

Rapports de classe : LE RÉCIT HALLUCINANT D'UNE "DOMESTIQUE" INFILTRÉE CHEZ LES SUPER-RICHES

Source : https://www.youtube.com/watch?v=b4_iaqGhdD4


« Cet ouvrage montre que le principal ressort de la mise au travail des domestiques est ce que j’appelle l’exploitation dorée. Le terme désigne la logique de surenchère qui consiste à acheter, au prix fort, l’investissement au travail illimité des domestiques » écrit la jeune sociologue Alizée Delpierre dans la préface de son ouvrage paru à la Découverte « Servir les riches » avant d’expliquer : « Les mécanismes d’exploitation que les riches mettent en œuvre reposent sur une contradiction : alors qu’elles offrent des possibilités d’ascension sociale, parfois fulgurantes, aux domestiques, les grandes fortunes maintiennent coûte que coûte l’ordre social, ainsi que les hiérarchies de genre et de race qui structurent plus largement la société. Ce que les riches font au cœur de leur domicile est le reflet d’un système libéral et capitaliste contemporain qui assoit les inégalités sociales, raciales et sexuées sous couvert d’une réussite et d’une liberté individuelles illusoires. S’ils sont prêts à investir autant sur les plans financier, matériel et émotionnel dans la domesticité, c’est qu’elle est l’un des fondements de la reproduction d’un système où les riches sont presque toujours assurés de figurer parmi les grands « gagnants ». 

 Le cadre est posé. Dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu, Alizée Delpierre a vécu pendant cinq année dans le monde très fermé des domestiques et de leurs patrons, des aristocrates plus ou moins fortunés et des nouveaux riches cherchant à les imiter. 

« La première famille que j’ai servie est celle de Catherine, la fille de Geneviève, qui m’a appelée deux jours après l’entretien sur lequel s’est ouvert ce livre pour me confirmer mon embauche. J’ai travaillé pour elle à Paris pendant un an, avec cinq domestiques, quelques heures tous les soirs, après les sorties d’école des enfants. J’ai également suivi mes employeurs dans leur villa en Chine pour deux mois d’été où je travaillais à temps plein, avec six autres domestiques qui y résident, un peu comme une jeune fille au pair. Plus tard, j’ai travaillé pour une autre famille, celle de Margaret, Philippe et leurs quatre enfants, durant quatre mois, plusieurs heures par jour et pendant quelques week‐ends, avec deux domestiques. J’étais chargée des devoirs des enfants, d’une partie de leurs lessives, de les accompagner dans leurs sorties, et du dîner familial. » Ainsi domestique et sociologue, la jeune femme livre un témoignage inédit et décapant sur cet asservissement moderne qu’est la domesticité. Salaires à la louche, paiement au black, présence sur place H24, en contrepartie du service, les grandes fortunes entretiennent leurs domestiques par le prêt d’un logement et la prise en charge de divers frais. Les avantages en argent et en nature peuvent être considérables : 8 000 euros mensuels pour certains privilégiés, primes pour d’autres, sacs Chanel et chaussures Louboutin, montres de luxe, consultations médicales chez les plus grands spécialistes, frais de scolarité dans une école privée pour les enfants... Mais l’envers de la médaille peut être aussi traumatisant : excentricité du maitre ou de la maitresse allant jusqu’à faire porter une couche culotte à son personnel, charge mentale très lourde, menace permanente de licenciement, racisme avéré... Avec cet entretien long et passionnant, nous pénétrons un monde aux portes généralement fermées à double tour. Nous découvrons surtout d’une manière très concrète cette « violence des riches » révélée par Monique et Michel Pinçon Charlot. 

« Servir les riches », au-delà de la sociologie, est un livre politiques sur l’extrême richesse qui décrit aussi une souffrance, celle des pauvres. Celle de d’être dépossédé de son existence même pour que son maitre et patron puisse rentrer du bureau, de la salle de sport, du spa ou d’une cérémonie et se lover dans un sofa, plonger dans son bain chaud ou s’enrouler dans sa couette en jouissant de la quiétude d’une maison toujours propre, rangée, parfumée, d’un frigo plein et d’enfants profondément endormis. 

Ce zoom arrière et le regard distancié mais chaleureux d’Alizée Delpierre sont plus efficaces pour nous mettre en colère et nous dégouter de l’hyper libéralisme que n’importe quel discours de Jean Luc Mélenchon. 

Journaliste : Denis Robert

mercredi 1 décembre 2021

Articuler nos luttes politiques et notre lien au sensible

Source : http://www.mycelium.cc/2021/05/05/les-luttes-politiques-et-notre-lien-au-sensible-peuvent-trouver-des-lieux-de-convergence/


Cet article est téléchargeable en PDF via le lien suivant

Rencontre avec Laura, membre de Terr’Eveille et chercheuse en sociologie de l’environnement, et Aurel, membre de FEROS et étudiant en études environnementales.

Propos recueillis par Julien Didier (Mycélium)

Laura et Aurel, merci de nous accorder cette interview qui chercher à explorer les ponts que l’on peut créer dans nos mouvements entre deux tendances qu’on peut souvent voir s’opposer : je veux parler d’un côté des approches dites “militantes”, tournées surtout vers une action extérieure, et d’un autre côté des approches plus sensibles, qui mettent en avant une transformation plus intérieure ou intime, comme stratégie de changement social et écologique.

Si ces deux tendances affichent un même attachement à des valeurs d’écologie et de justice sociale, leur rencontre est loin d’être toujours évidente et peut souvent aboutir à de l’incompréhension voire à des affrontements visant à déterminer quelle serait la meilleure stratégie à suivre.

Certains mouvements, dont Mycélium fait partie, ne croient pas à une telle opposition et voient la richesse qu’il y a à les croiser, les faire dialoguer et se répondre. Néanmoins, force est de constater que pratiquer une telle rencontre est loin d’être toujours aisé et soulève de nombreuses questions : comment pouvons-nous construire des espaces où on lutte contre ce qui nous détruit, tout en prenant soin de nous ? N’est-ce pas contre-productif  de se rendre sensible face à des systèmes qui profiteront de notre vulnérabilité ? Quels mouvements ont tenté ces alliances en pratique? C’est pour tenter d’y répondre ensemble que nous vous avons invité.e.s et je vous remercie déjà pour partager vos réflexions et pratiques avec nous !



samedi 20 novembre 2021

Idée-lecture : Comment s’organiser ? Manuel pour l'action collective - Starhawk

Source : https://www.cambourakis.com/tout/sorcieres/comment-sorganiser/


Comment s’organiser ? Manuel pour l'action collective - Starhawk

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Géraldine Chognard
Préface de Isabelle Frémeaux, Jay Jordan

« Ce livre s’adresse à tou·te·s celleux qui pensent que nous pouvons mieux vivre et lutter sans le contrôle des autorités ou des experts ainsi qu’à celleux qui ne supportent plus de voir nos collectifs se déchirer et être paralysés par l’indécision. Nous avons tellement de choses à désapprendre – démanteler les modes de pouvoir hiérarchiques, le sexisme, le racisme, briser l’individualisme existentiel qui pollue nos esprits et nos corps. Nous devons apprendre les compétences qui permettront à nos groupes de travailler de manière fluide, efficace et régénérative. Il ne nous reste plus beaucoup de temps pour renverser la machine de mort pétro-patriarcale, coloniale et capitaliste. Ce manuel a dû attendre dix ans avant d’être traduit en français, espérons qu’il n’en faudra pas encore dix de plus pour que ces mots se traduisent en pratique. Si nous voulons éviter le pire de l’effondrement climatique, nous ne pouvons pas nous permettre de subir éternellement les effets de mauvais processus collectifs, ils sapent nos âmes et détruisent nos mouvements mais, comme tout, ils ne sont pas inévitables. Nous devons juste réapprendre à faire et à vivre ensemble ; ce livre est un fantastique guide à cet effet. On pourrait même l’appeler un guide de survie. »
Extrait de la préface d’Isabelle Frémeaux et Jay Jordan.

Date de parution : 3 novembre 2021

Idée-lecture : Écologies déviantes - Voyage en terres queers - Cy Lecerf Maulpoix

 Source : https://www.cambourakis.com/tout/sorcieres/ecologies-deviantes/

Écologies déviantes - Voyage en terres queers - Cy Lecerf Maulpoix 

Tout à la fois voyage, enquête, cheminement personnel, réflexion politique sur l’articulation des luttes contemporaines, ce livre de Cy Lecerf Maulpoix, journaliste engagé dans les luttes LGBTQI et pour la justice climatique, nous entraîne dans les jardins anglais de l’artiste Derek Jarman, de l’écrivain socialiste Edward Carpenter, du Bloomsbury Group, sur les traces des Radical Faeries de l’Arizona à San Francisco jusqu’aux zones de cruising des lisières des grandes villes.
Parce qu’il met au jour des généalogies oubliées, ce texte permet de reconnaître la dette de l’écologie politique à ces précurseurEUSEs déviantEs. À l’heure où chacunE est concernéE par les enjeux écologiques planétaires, ce livre nécessaire propose de nouvelles pistes militantes et trace une ligne de crête sur laquelle construire, à partir de perspectives minoritaires, un mouvement réellement inclusif.

Date de parution : 1er septembre 2021


Cy Lecerf Maulpoix

Cy Lecerf Maulpoix est engagé dans des collectifs d’action transpédégouines et de justice climatique depuis la COP21. Journaliste indépendant, il couvre les luttes sociales au travers d’entretiens, d’enquêtes et de reportages parus dans la presse généraliste et spécialisée. Il propose également des cours de yoga solidaire au sein du collectif We Are Yogis dont il est l’un des fondateurs. En tant qu’auteur et traducteur, il développe actuellement plusieurs projets théoriques et poétiques liés à l’écologie queer.

vendredi 12 novembre 2021

À la COP26, les hommes monopolisent la parole

 Source : Reporterre

 À Glasgow, la voix des femmes a moins de place que celles des hommes : les délégations des États participants sont composées à 65 % d’hommes, contre 35 % de femmes. Pourtant, ces dernières sont davantage affectées par les conséquences du changement climatique.

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« Les hommes ont tendance à parler plus souvent et plus longtemps que les femmes » 

Dans le monde, 70 % des pauvres sont des femmes

lundi 27 septembre 2021

Podcast : L'écoféminisme de Françoise d'Eaubonne

Source : https://podtail.com/podcast/floraisons/l-ecofeminisme-de-francoise-d-eaubonne/

L'écoféminisme de Françoise d'Eaubonne
 

Fiche de lecture de Françoise d’Eaubonne et l’écoféminisme, publié aux éditions du Passager clandestin en 2019.

Françoise d'Eaubonne est une théoricienne et activiste incontournable de la seconde moitié du XXème siècle. Elle s'engage contre un projet mortifère et écocidaire ainsi que contre l'oppression des femmes. Fille d'une rare femme scientifique dans les chaires universitaires, elle est très jeune sensibilisée à la difficile place des femmes dans la société publique. Son engagement commence avec la lecture de textes fondamentaux pour elle, comme la lecture du deuxième sexe de Simone de Beauvoir, et elle est scandalisée par l'hostilité que le livre suscite. Elle en fera même un livre pour le défendre contre ses détracteurs et approfondir certains points.

D'après ses propres dires, toutes les luttes ne font qu'une : elle défend donc un féminisme intersectionnel au croisement de l'écologie, des luttes sociales, du féminisme et de la cause homosexuelle. Elle est l'une des personnalités qui ont préparé et signé le manifeste des 343 paru le 5 avril 1971 dans le Nouvel Observateur. Féministe radicale c'est une forte personnalité qui appartient au féminisme du creux de la vague : trop jeune pour avoir connu le mouvement suffragiste du début du siècle et plus âgée que la plupart des militantes du mouvement de libération des femmes. Elle est donc une figure pour le moins hors normes dans le mouvement, c'est un électron libre qui participe à certaines actions, certaines revues, sans pour autant revendiquer une appartenance à un groupe plutôt qu'à un autre, rendant parfois son message peu lisible ou pour le moins inclassable. C'est grâce à l'effervescence et aux rencontres faites au MLF que Françoise d'Eaubonne initie un groupe de réflexion non mixte baptisé "écologie féminisme centre".

À la lecture des différents rapports scientifique paru dans les années 70 qui alertent sur la dégradation de l'environnement, elle s'engage dans la dénonciation du système capitaliste et dans le développement de la pensée écoféministe. C'est en 1974 que sort son ouvrage Le féminisme ou la mort, où elle expose les premiers jalons de sa théorie féministe. Elle écrit : « Dès lors que les hommes se sont emparés de la fécondité par la découverte du mécanisme de reproduction et de la fertilité des sols par l'agriculture les femmes et la terre ont été parallèlement exploitées ». Elle propose alors de muter totalement de société et contribue ainsi au mouvement décroissant et notamment à travers le concept de décroissance démographique.

Pour Caroline Goldblum, l'écoféminisme défendu par d'Eaubonne est un véritable projet de société dans lequel la lutte contre le capitalisme rejoint le féminisme et l'écologie. A la différence des féministes modernistes, d'Eaubonne ne considère par le travail salarié comme une libération pour les femmes. Il ne s'agit pas de pouvoir masculiniser les femmes, car elles seraient capitalistes et donc écocidaires. Elle écrit que « l'oppression plus subtile et plus massive que celle qui consiste à manipuler les désirs et les besoins de l'autre, à lui dicter jusque dans sa révolte le modèle de sa conduite, en lui inspirant les appétits qu'il doit tantôt occultés tantôt assouvir, en luttant pour y accéder mais qu'il ne distinguera jamais de ceux de son oppresseur. Quelle possession plus totale qui oblige l'opprimé à prendre l'oppresseur pour modèle et à reconduire ce qu'il veut renverser ». Selon elle il faut muter de société vers un projet de société écologiste et féministe. 

 



Sexisme et argent

 Source : https://www.slate.fr/audio/rends-largent/

Podcast - Rends l'argent - Titiou LECOQ

Vous avez sans doute déjà été en couple. Qui payait quoi? Est-ce qu'il y avait un maître ou une maîtresse de l'argent? Vous êtes-vous déjà installés à une table pour parler fric? Qui passe une soirée entière à faire des comptes pour savoir combien... 

 

L'argent, le dernier tabou des couples

Comment faites-vous les comptes? Tous les combien? Si vous êtes en couple, avez-vous un compte commun? Quelle est la répartition des dépenses? Qui s'occupe de l'administratif? Et des impôts comme la taxe d'habitation?

Comme beaucoup, vous ne vous êtes probablement jamais installés à une table pour parler fric. Qui passerait une soirée entière à faire des comptes pour savoir combien chacun versera? Car parler d'argent dans le couple, c'est délicat, voire tabou. Dans ce premier épisode de Rends l'argent, Titiou Lecoq va à la rencontre de couples pour poser les questions qui fâchent. Et enquêter sur la place des finances dans les histoires d'amour.

Pourquoi il faut mettre en place un impôt féministe

https://www.slate.fr/audio/rends-largent/pourquoi-il-faut-mettre-en-place-un-impot-feministe

Surprise: quand il s'agit d'impôts, un certain nombre de femmes se font arnaquer. Il y a un véritable enjeu à la fois féministe et de justice sociale, car le système actuel est profondément injuste: en France, on pratique ce qu'on appelle la conjugalisation des impôts –le fait que l'État oblige les couples mariés ou pacsés à faire une déclaration commune. Cette conjugalisation favorise les hommes, ou plutôt les plus gros revenus, donc en général les hommes.

Ils sont comme récompensés d'avoir une épouse qui gagne peu ou qui ne travaille pas à temps complet, puisque cela fait baisser leurs impôts. Et si en plus on factorise la répartition des tâches ménagères... Considérant le travail ménager comme un travail non rémunéré, non seulement la plupart des femmes effectuent un travail gratuit, mais en plus leurs maris en tirent un avantage fiscal. C'est comme si l'ensemble de la société payait pour décharger les hommes mariés.

Dans ce quatrième épisode de Rends l'argent, Titiou Lecoq va à la rencontre d'Héloïse Bolle, gestionnaire de fortune au sein de l'agence Oseille, de Christine Delphy, sociologue spécialiste des études féministes, et d'Arièle Bonte, journaliste, ancienne rédactrice en chef de la newsletter économique et féministe #5novembre16h47.


RFI - Les femmes et l’argent : une relation en or ?

https://savoirs.rfi.fr/fr/comprendre-enrichir/societe/les-femmes-et-largent-une-relation-en-or

Les femmes représentent à peu près 50 % de l'humanité mais ne détiennent qu'1 % des richesses mondiales. Un lien peut-il être fait entre cette différence frappante et un lien des femmes avec l'argent qui serait différent de celui de leurs homologues masculins ?

49'30" - Première diffusion le 25 mars 2015

invités :
- Marianne Rubinstein, économiste, maître de conférences à l'Université Denis Diderot Paris 7.
- Marie-Françoise Hans, romancière, essayiste  auteur de 33 histoires de femmes et d’argent, éditions L’âge d’homme.
- Patrick Avrane, psychanalyste, auteur de Petite psychanalyse de l’argent , Éditions PUF.



mardi 15 juin 2021

BA(F)FE : Base de données féministe

Source : http://bafe.fr/

BA(F)FE est une base de données féministe, regroupant des liens vers des articles, des podcasts, des BD, illustrations ou vidéos, organisés par tags. Elle permet une recherche par tag, mais aussi par mot clés.

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mercredi 9 juin 2021

BD - Les zapatistes viennent en Europe pour en faire une « Terre rebelle »

Source : https://reporterre.net/BEDE-Les-zapatistes-viennent-en-Europe-pour-en-faire-une-Terre-rebelle

Une délégation zapatiste a quitté le Mexique le 2 mai dernier pour rejoindre l’Europe. 

En octobre 2020, les zapatistes ont annoncé qu’ils iraient à la rencontre des résistances et des rébellions sur les cinq continents et qu’ils commenceraient par envahir… pardon, par visiter l’Europe. Le 2 mai 2021, une première délégation a quitté le Mexique, le voyage a commencé. L’objectif : envahir symboliquement les puissances coloniales pour montrer que les communautés autochtones mexicaines « n’ont toujours pas été conquises ». Pour ces zapatistes, en majorité des femmes, l’idée est aussi de défendre la vie et de lutter « contre toutes les formes de domination ».

Quatre femmes, deux hommes, un.e autre constituent l’Escadron 421 et ont embarqué sur la Montagne. Cette bande dessinée de Lisa Lugrin raconte leur périple au rythme d’un épisode par semaine en adaptant les communiqués publiés par les zapatistes. Reporterre publie ici en exclusivité le deuxième épisode et reprend le premier, déjà paru la semaine dernière.

Dans cette tribune, la dessinatrice Lisa Lugrin raconte leurs aventures en bande dessinée.

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Et la meilleure planche :

« Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des anciens et, bien sûr, des zapatistes autres, je déclare que le nom de cette terre, que ses natifs appellent aujourd’hui “Europe”, s’appellera désormais : SLUMIL K’AJXEMKOP, ce qui signifie “Terre rebelle”, ou “Terre qui ne se résigne pas, qui ne défaille pas”. Et c’est ainsi qu’elle sera connue des habitants et des étrangers tant qu’il y aura ici quelqu’un qui n’abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne capitulera pas. »

mardi 8 juin 2021

Idées-lecture : féministes

 L'affaire clitoris


Douna Loup

Quoi, se dit Pulchérie, mais comment j'ai pu ignorer une chose pareille ?! Le clitoris n'est pas seulement un petit bout de chair bien innervé, c'est un organe de 10 cm en moyenne ! C'est une révolution pour elle (et pour ceux qui l'entourent). Pour quelques temps elle va se mettre en orbite autour de cet organe-planète et se poser plein de questions… par quel étrange tour de passe-passe cet organe central de la jouissance a disparu des atlas d'anatomie ? Comment cela se fait-il qu'il ait mis tant de temps à faire son entrée fracassante dans l'imaginaire collectif ? Le personnage de Pulchérie compte bien mener l'enquête et lutter contre cet obscurantisme ! L'affaire clitoris est une histoire-enquête menée avec curiosité et une grande soif de plaisir et de liberté.

 

Sea, sexisme and sun 

Marine Spaak

Un roman graphique puisssant qui décrypte les situations sexistes que vivent toutes les femmes au quotidien !
La honte des premiers poils sur nos corps de filles, l'urgence que l'on ressent à tomber amoureuse d'un garçon, les repas de famille au cours desquels nos mères, nos grand-mères et nos tantes s'affairent en cuisine pour découper, rincer, faire cuire, puis débarasser, laver, essuyer, ranger...
Le sexisme, nous l'expérimentons d'abord intimement, au sein de notre famille, au travers de notre rapport aux autres et à nous-mêmes, dans la rue : nous grandissons avec, sans même nous en rendre compte.
Mais le sexisme n'est pas qu'une affaire personnelle, il est aussi politique !
La bonne nouvelle, c'est qu'on peut le nommer, le décrire, le comprendre. Et surtout, unir nos incroyables forces de femmes pour le faire tomber !

À travers ses planches drôles et intelligentes, Marine Spaak réfléchit à l'émancipation des femmes et questionne les injonctions auxquelles elles font face tous les jours. Un livre qui bouscule les idées reçues, avec humour et douceur.

 

M'explique pas la vie mec ! 

Rokhaya Diallo - Blachette

Les comportements masculins qui invisibilisent les femmes sont  enfin mis en lumière ! Étant donné la manière dont beaucoup  occupent l’espace dans la société, des réunions professionnelles  à la sphère domestique en passant par la place publique,  il est temps d’éveiller les consciences.
Cet album donne aux femmes des clés pour qu’elles (re)prennent  la parole et investissent leur place légitime.
Sous la forme de saynètes humoristiques, sont abordés les concepts  de mansplaining, de manterrupting et de manspreading, résultant  d’un patriarcat bien ancré dans la société. Il est temps pour les  femmes d’imposer leur présence, d’exprimer leurs points de vue,  et de faire valoir leurs compétences.
Bref, de refuser les manifestations du sexisme ordinaire  et de montrer à tou.te.s qui est la boss !



lundi 17 mai 2021

Idée-lecture : Lutter ensemble - Juliette Rousseau

À propos de Juliette Rousseau, Lutter ensemble. Pour de nouvelles complicités politiques, éditions Cambourakis, 2018, 425 pages – réédition en poche en avril 2021. 

Redevenir-rester vivant·es

 Source : https://www.terrestres.org/2021/05/17/redevenir-rester-vivant%C2%B7es/

Juliette Rousseau a enquêté auprès de plusieurs collectifs pour comprendre comment articuler lutte systémique et transformation des pratiques militantes. Au delà de la culpabilisation individuelle et de l'appel incantatoire à la « convergence des luttes », elle offre des pistes concrètes pour lutter ensemble.

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Extraits

Le point de départ du livre, c’est que cette « violence se manifeste [a fortiori] également sur nos terrains de lutte » (p. 18) » : elle n’épargne ni nos collectifs, ni nos tentatives de faire front ensemble. Ici non plus, « rien ne nous sépare de la merde qui nous entoure ».
Et c’est peut-être encore plus difficile à admettre depuis les collectifs militants qui essaient déjà de faire face à toute cette merde qui nous entoure, sans tourner la tête
[...]
Lutter dehors et lutter dedans, pour lutter ensemble, en s’armant de la conviction que « nous avons une vraie capacité d’agir sur nos socialisations oppressives, que la puissance collective des luttes vient multiplier » (p. 22). Au départ, il y a toute cette merde qui nous entoure et nous traverse, mais il y a aussi l’espoir.
[...]
Le premier pas proposé est celui de « Prendre acte ». Pour faire face aux systèmes d’oppressions qui nous traversent, il convient de commencer par les nommer, pour les sortir de l’invisibilité et les rendre parlables.
[...]
Pour pouvoir en parler, une première chose à faire c’est de se mettre d’accord sur les mots et les réalités qu’ils décrivent, mais aussi sur les « trucs de dominant·es » (p. 53) à désapprendre — l’arrogance, l’insensibilité, le luxe d’ignorer certaines réalités et de balayer les violences nommées là où il faudrait entendre, prendre acte et se repositionner.
[...]
L’autrice propose pour ce faire des définitions claires des notions clés d’oppressions et de privilèges, en les articulant telles les deux faces d’une même pièce de monnaie : « les uns ne vont pas sans les autres »
[...]
[privilège invisible =] « la carte du destin jouant pour moi, mais face contre table »
[...]
Acter ceci, non pas pour me malmener, mais pour reconnaître les expériences quotidiennes et accumulées de la domination qui façonnent mon corps et mes possibles comme ceux des personnes avec qui je m’organise, dans leur complexité
[...]
elle présente « l’emballage idéologique made in France » des oppressions (à savoir : l’universalisme) et aborde la « tonalité historique » particulière que prend le terme de privilèges au pays de la nuit du 4 août 1789 où la toute jeune Assemblée nationale constituante vota la suppression des privilèges féodaux..
[...]
La présentation contextualisée des apprentissages de ces collectifs permet au lecteur·rice de découvrir des notions et outils centraux développés au sein des mouvements sociaux ces dernières décennies pour (se) construire en tenant compte des oppressions structurelles qui les traversent. Parmi eux, on trouve : l’invention d’« espaces plus safe » (safer space – et non juste safe, car aucun espace ne l’est complètement, et qu’on ne peut que tendre vers des espaces moins oppressifs), qui peut passer par s’assurer d’une répartition plus équitable du travail de soin, ou par la création d’espaces non-mixtes (ou aux mixités variables) en fonction des besoins des personnes présentes
[...]
« En anglais, une distinction est désormais faite entre deux formes de désignation des attitudes oppressives [au sein des milieux militants] : la première, dite call out, tient plus de la dénonciation, moins concernée par les conséquences qu’elle peut avoir sur la personne désignée, elle se fait dans une volonté de maintenir l’espace de lutte plus protégée en y excluant toute attitude oppressive. La seconde, dite call in, renvoie plus aux pratiques développées par Sisters Uncut : chercher à nommer l’oppression d’une façon qui engage la personne à se transformer et le collectif à prendre ses responsabilités. En ce sens, elle s’inscrit plus dans une logique de justice transformatrice. » (p. 262).  ; ou encore l’utilisation d’accords et de chartes formalisés définissant des bases plus justes (et explicites) pour lutter ensemble, entre allié·es et complices, et garantir notamment le leadership des premier·es concerné·es —
[...]
Formuler des propositions d’autres possibles politiques depuis ce monde revient sans cesse à composer avec des oppositions asphyxiantes et à déjouer des alternatives infernales
[...]
Il y a cette première alternative infernale par-dessus laquelle l’autrice nous propose de sauter : celle du discours politique et médiatique dominant selon lequel faire face aux oppressions classistes, racistes, sexistes, queerphobes, validistes qui traversent nos milieux militants nous divise (sous-entendu : surtout ne changeons rien).
[...]
Il y a ensuite cette opposition délétère selon laquelle il faudrait choisir entre lutter dedans et lutter dehors. Autrement formulé : l’injonction à lutter dedans présente le risque d’un recroquevillement des collectifs sur eux-mêmes, voire d’une individualisation de la lutte, au détriment de sa dimension systémique. Il y a ici une alternative infernale (choisir entre lutter dedans et lutter dehors), mais il y a aussi un vrai risque. L’individualisation de nos prismes d’analyse politique est une dérive possible dans ce monde dévasté par la capacité infinie du capitalisme et de l’individualisme libéral à tout absorber. Des militant·es formulent elleux-mêmes cette dérive pour la contrecarrer : ielles dénoncent le « militantisme-performance et déclaratif » sur twitter et appellent à « de vraies solidarités politiques, en actes et en contexte »
[...]
Et que sur ce chemin, c’est une responsabilité du collectif (et non individuelle) de formuler et fournir des outils à même de nous permettre de transformer nos identités oppressives/opprimées (p. 257, p. 417) ; que dans ce cadre, on peut « complètement faire des erreurs et ça n’est pas grave » (p. 404), et que c’est en cultivant la curiosité, le non-jugement, la patience, l’écoute, l’indulgence et l’engagement que nous créons des milieux où nous pouvons fleurir
[...]
Un autre risque que Juliette Rousseau ne cesse de nommer est celui de la rigidification et de la moralisation de nos façons de nous organiser à travers des listes de principes abstraits, inconditionnels. Pour s’en prémunir, l’autrice prévient : les outils-concepts « que nos mouvements manipulent, ne s’éclairent qu’à la lumière de contextes spécifiques dans lesquels ils s’emploient, et doivent pouvoir se soumettre aux changements pour ne pas courir le risque de se transformer en dogmes » : « il s’agit moins ici de livrer des outils clés en main que des cartes de navigations à vue »
[...]
Au centre de cette pensée, on trouve en effet l’invitation à ne pas séparer les idées des pratiques, et à se rendre attentifs à leurs conséquences, toujours en situation. Sur la différence entre des propositions morales (pragmatistes) et des propositions moralistes, voir Emilie Hache, Ce à quoi nous tenons.
[...]
en lisant, en traduisant, en nous inspirant, en nous réunissant, en allant à la rencontre de, en organisant des formations « pouvoirs et privilèges », voire en écrivant des livres, et « nous continuons à cheminer en nous posant des questions » (caminamos preguntando) pour reprendre l’adage zapatiste.
[...]
Les risques et les pièges (celui de l’individualisation et de la culpabilisation, celui de la rigidification et de la moralisation) sont signalés, et nous tombons dedans pourtant. J’aime le voir comme le symptôme de l’étendue de ce qu’il nous reste à parcourir : nous revenons de tellement loin. C’est comme s’il nous fallait réapprendre des choses à la fois infiniment simples et infiniment compliquées (ou des choses infiniment simples, que nous compliquons infiniment)
[...]
Je voudrais essayer de formuler trois de ces choses-apprentissages qui me semblent primordiales dans le livre de Juliette Rousseau.
[...]
Rééquilibrer le terrain, à la faveur des premier·es concerné·es dans la lutte menée, pour s’assurer qu’ielles soient bien « autour de la table » dès le début, qu’ielles puissent parler pour elleux-mêmes, et qu’ielles soient les premier·es à avoir accès aux ressources matérielles (l’argent) et symboliques (la visibilité, la reconnaissance, la construction de relations)
[...]
Une seconde chose pourrait être désignée comme la nécessité de soigner nos mémoires. Soigner nos mémoires, pour apprendre ce qui nous précède et nous oblige, lutter contre notre ignorance qui nous amène parfois à invisibiliser d’autres luttes que les nôtres comme à mobiliser des mots et des imaginaires excluants. Soigner nos mémoires pour guérir de ces héritages empoisonnés et réinventer depuis ici, entier·es et ensemble
[...]
Enfin, une troisième chose, et c’est celle qui me semble la plus importante : il nous faut réapprendre à « écouter sincèrement » pour réemprunter une nouvelle fois les mots de Virginie Despentes26« Écouter sincèrement est peut-être ce que l’on doit apprendre, pas écouter pour nous conforter dans ce qui nous arrange, pas écouter pour se demander ce qui peut améliorer la visibilité de nos boutiques respectives, écouter sincèrement, en prenant le temps d’entendre. »
[...]
Parce qu’il s’agit de cela au fond, redevenir-rester vivant·es, en acceptant de se jeter dans l’incertitude de ce que nous ne savons pas encore traverser, en prenant le risque de laisser derrière nous nos existences amoindries et anesthésiées, en nous reconnectant avec les parts de notre humanité dont nos privilèges nous coupent aussi, et en aimant surtout celleux avec qui nous luttons et apprenons, pour y « trouver [peut-être] une forme de joie largement supérieure à celle, individuelle et de superficie, que nous propose le système de domination


mercredi 28 octobre 2020

Contre la démesure, une nouvelle revue écologiste : la revue Sauvages

Source : https://reporterre.net/Contre-la-demesure-une-nouvelle-revue-ecologiste-la-revue-Sauvages


  • Présentation de la revue par son éditeur :

C’est avec grand plaisir que nous vous informons de la création de la revue Sauvages, dédiée aux questions écologiques, féministes, anti-spécistes et anti-racistes. La revue souhaite offrir une demeure de pensée pour une perspective devenue plus que vitale pour enfin faire corps avec le vivant : cesser la démesure et retrouver le sens des limites. C’est à de telles altérités et à leurs imaginaires embarqués, émanant de l’écologie radicale ou populaire, de l’écologie relationnelle, sociale ou politique, de l’écologie du faire ou de l’écologie du soi… que la revue propose un foyer. Entre demeure et démesure, il n’y a qu’une lettre, le « s » de notre propre survie.

Pour ne pas tomber dans une catégorisation qui poursuivrait les écueils de la pensée techniciste du monde qui nous entoure, nous vous proposons de parcourir le site et de le nourrir de vos propres contributions à travers une promenade dans le vivant, symbolisée par une forêt. Une forêt multiple qui regrouperait tout un ensemble d’imaginaires du vivant, et ce faisant de modalités de réflexion revendiquant la désobéissance de la pensée, aspirant à la saine colère de l’affranchissement voire de la déconstruction, tout ceci dans l’humilité du décentrement, pour ainsi retrouver un peu de justesse et de justice, par la mesure.

À la lisière de cette forêt il est question de se défaire des grands schèmes de notre civilisation, de laisser un peu de nous pour ne pas coloniser le vivant de fonctionnements que nous n’avons pas choisis.

Les premiers pas dans cette forêt nous amènent rapidement dans le sous-bois où l’on commence à (re)sentir et rencontrer le foisonnement de la vie qui nous entoure.

Si l’on poursuit le chemin, il nous permet d’entrer un peu plus profondément dans la forêt, où il devient sinueux et se charge de broussailles : des idées et des sujets qui sont difficiles et pourtant essentiels.

Parfois, notre cheminement nous mène dans une clairière qui, avec son ciel étoilé, nous donne l’occasion de rêver à d’autres mondes.

Finalement, en prenant un peu de hauteur, on parcoure la canopée, couverture végétale foisonnante de vie, qui donne la mesure des interrelations, des énergies qui se mêlent et s’entremêlent pour faire écosystèmes, le fourmillement incessant et vivant qui habite la forêt.

Cette première expédition, par ses neuf premiers articles, arpente la lisière de quelques certitudes. À l’heure où les feuilles des arbres tombent, des récits et imaginaires tenaces doivent aussi tomber, faisant de la décomposition des savoirs autorisés et de leurs autorités intellectuelles le terreau favorable d’une critique radicale. Des sorcières aux naturiens, du funeste écotourisme au délétère patriarcat urbain, des cultures universitaires souvent embourgeoisées aux cultures paysannes à revivifier, ce numéro explore ce que nous devrions, collectivement, enfin commencer à déconstruire. Tout ceci en compagnie de Damien Deville, Fanny Ehl, Guillaume Faburel, Loriane Ferreira, Maële Giard, Mathilde Girault, François Jarrige, Jean-Baptiste Vidalou et Joëlle Zask.

Un autre numéro est en préparation pour janvier 2021, avec artistes et militant.e.s. Nous rentrerons alors dans une forêt dense d’expériences de luttes et de vies.

 

vendredi 28 août 2020

PODCAST - Le patriarcat contre la planète

Source : https://reporterre.net/PODCAST-Le-patriarcat-contre-la-planete

PODCAST - Le patriarcat contre la planète

Qu’est-ce qui relie le patriarcat et la catastrophe écologique planétaire que nous sommes en train de vivre ? Dans son émission « Les couilles sur la table », la journaliste Victoire Tuaillon a tendu son micro à Jeanne Burgart-Goutal, l’autrice de « Être écoféministe : théories et pratiques ».

 

Présentation de l’émission par son producteur, Binge Audio :

Qu’est-ce qui relie le patriarcat et la catastrophe écologique planétaire que nous sommes en train de vivre ? Il y a-t-il des mécanismes, des causes et des conséquences communes entre la domination masculine et la destruction du vivant ?

Jeanne Burgart-Goutal, agrégée de philosophie et professeure de yoga, est l’autrice de Être écoféministe : théories et pratiques (éd. L’Échappée, 2020)

Elle raconte dans cet épisode une partie de l’histoire et des théories des mouvements écoféministes : comment celles-ci permettent de repenser la masculinité et le patriarcat ? Quelles pistes ouvrent-elles pour repenser la féminité, et donc la masculinité, sans verser dans l’essentialisme ? En quoi les pensées et pratiques écoféministes révèlent-ils l’androcentrisme de notre société, ce monde construit au masculin neutre ?


lundi 10 août 2020

Plancher social et plafond écologique : le donut !

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Limites_plan%C3%A9taires

Les neuf limites écologiques qu’il ne faudrait pas dépasser pour préserver la stabilité de la planète :

  1. le changement climatique,
  2. l’érosion de la biodiversité,
  3. la perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore,
  4. les changements d’utilisation des sols,
  5. l’acidification des océans,
  6. l’utilisation mondiale de l’eau,
  7. l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique,
  8. l’augmentation des aérosols dans l’atmosphère,
  9. l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère

 





Les 12 dimensions de la vie sociale :

  1. Accès à l'eau
  2. Accès à une alimentation saine et nutritive
  3. Accès à des services de santé
  4. Accès à des services éducatifs/culturels
  5. Accès à un logement
  6. Accès à des revenus et de l'activité
  7. Accès à des réseaux d'information et de transports
  8. Accès à l'énergie
  9. Droit à la paix et à la justice
  10. Droit à l'égalité politique / la citoyenneté (démocratie réelle)
  11. Droit à l'équité sociale
  12. Droit à l'égalité de genre

 

 

Version graduée et dynamique :  www.kateraworth.com/doughnut/

 

Appliquer la grille à l'échelle locale : https://www.kateraworth.com/2020/07/16/so-you-want-to-create-a-city-doughnut/

 

 



mardi 10 mars 2020

Continuer. Une exploration du Chthulucène avec Donna Haraway

Source : https://www.terrestres.org/2020/03/06/continuer-une-exploration-du-chthulucene-avec-donna-haraway/
Par Laura Aristizábal Arango

À propos de Habiter le trouble avec Donna Haraway, textes réunis et présentés par Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron, éditions Dehors, 2019.






Comment imaginer de nouveaux possibles tout en prenant acte de la dévastation en cours ? Un nouvel ouvrage rassemble une série d’enquêtes philosophique, anthropologique et artistique à partir des propositions de la philosophe Donna Haraway d’« habiter le trouble », au-delà du déni ou de l’acceptation résignée.

Nous sommes plusieurs à penser, depuis notre coin d’avoine sauvage, au milieu du maïs extra-terrestre, que, plutôt que de renoncer à raconter des histoires, nous ferions mieux de commencer à en raconter une autre, une histoire que les gens pourront peut-être poursuivre lorsque l’ancienne se sera achevée. Peut-être.

Entrée dans le monde francophone par la philosophie et la sociologie des sciences2, ainsi que par la philosophie féministe3, la pensée de Donna Haraway est incontournable dans les discussions actuelles autour de l’écologie. Haraway est une philosophe, biologiste et théoricienne des cultural studies américaine, souvent associée à tort au post-humanisme en raison de son « Manifeste Cyborg » (1985). Ses travaux s’ancrent dans ses engagements féministes, anti-capitalistes, anti-racistes et décoloniaux, et sont traversés par une interrogation sur les façons et les processus par lesquels certaines réalités viennent à être désignées comme « naturelles »4. Haraway a ainsi contribué de façon décisive à la mise en échec du dualisme nature/culture et de l’exceptionnalisme humain. En 2016, elle publie Staying with the Trouble. Making Kin in the Chthulucene, ouvrage qui explore « la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme »5.

Jusqu’à présent, aucun ouvrage francophone n’avait été consacré aux propositions les plus récentes d’Haraway. C’est le défi qu’ont relevé les autrices et les auteurs de l’ouvrage collectif Habiter le trouble avec Donna Haraway, dont les textes ont été réunis et présentés par les philosophes Florence Caeymaex, Vinciane Despret et Julien Pieron. Cet ouvrage n’est pas un travail d’exégèse sur tel ou tel aspect de la pensée d’Haraway, mais une série d’enquêtes philosophique, sociologique, anthropologique et artistique avec Donna Haraway (le livre propose deux entretiens avec l’autrice, dont un inédit) et à partir de la proposition harawayenne d’« habiter le trouble » : l’ouvrage nous introduit à des notions complexes de sa pensée et met à l’épreuve ses propositions. Habiter le trouble avec Donna Haraway nous rend ainsi familier l’univers de la philosophe, et nous prépare à la parution prochaine de la traduction francophone de Staying with the trouble6.

Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène

Dans le sous-titre de Staying with the trouble, on trouve un terme mystérieux : Chthulucène. Le terme a trois sources : une petite araignée californienne, Pimoa Cthulhu, dont Haraway reprend le nom en le croisant avec le terme grec chthonos, qui fait référence aux forces et créatures chthoniennes, c’est-à-dire aux créatures de la terre, des profondeurs, aux forces rhizomatiques qui se ramifient et qui se lient. « Cène » vient aussi du grec : kainos renvoie à une temporalité présente, que Haraway dit « épaisse ». Dans un des entretiens du livre, elle définit donc le Chthulucène comme « un temps épais pour les chthoniens » (p. 74). Ainsi formulée, cette définition est obscure et inaccessible : Habiter le trouble avec Donna Haraway la déplie et l’éclaire.

À première vue, on pourrait penser que Haraway veut « introduire un nouveau protagoniste dans les équations du désastre écologique » (p. 91 ; p. 287), à côté de l’Anthropocène, du Capitalocène et du Plantationocène. Ce ne serait pas étonnant : Haraway a souvent soulevé le caractère masculiniste et empreint d’exceptionnalisme humain du terme Anthropocène7 et, comme de nombreux·ses penseur·es décoloniaux·les8, elle critique le silence de ce terme quant à l’imbrication de la dévastation écologique et des histoires racistes, esclavagistes et coloniales. Cette imbrication est soulignée par le terme Plantationocène9 que, aux côtés du terme Capitalocène, Haraway privilégie par rapport au terme Anthropocène. Pourquoi, alors, ne pas s’en tenir à « Capitalocène » et à « Plantationocène » ? Pourquoi introduire le terme « Chthulucène » ?

L’enjeu n’est pas de montrer comment et pourquoi nos mondes seraient au bord des ruines. Les annonces apocalyptiques de l’Anthropocène ne sont énonçables que par quelques privilégié·es, le reste des habitant·es de la Terre n’ont pas attendu les dérèglements climatiques pour affronter le problème de la vie dans les ruines10. Dans le travail récent de Haraway, les ruines sont donc une prémisse, ce avec quoi et dans quoi elle pense. En d’autres termes, Haraway met l’accent sur l’impossibilité de recommencer à zéro. C’est pourquoi le Chthulucène n’est pas un constat (p. 288) : il est une invitation (p. 96). Haraway nous propose de nous rendre attentif·ves à ce qu’elle désigne sous le terme d’ongoingness – « continuation », « persévérance » (p. 87) : pour continuer, on compose ici et maintenant avec ce qui est déjà là, un peu à la façon de cette petite Pimoa Cthulhu qui « ne cesse, en tirant ses fils, de réparer sa toile, d’en refaire les liens ou de lui trouver de nouveaux points d’attache » (p. 47).

Pour Haraway, si survie dans les ruines il y a, elle n’a lieu ni individuellement, ni seulement entre humain·es (p. 170) : se donner des chances de continuer se fait collectivement et sans exceptionnalisme humain. Haraway raconte par exemple l’histoire de l’alliance entre des pigeons, des machines, des universitaires, des militant·es et des artistes californien·nes lors d’un projet de justice environnementale pour mesurer la pollution de l’air, dans un contexte où les autorités locales ne s’efforcent aucunement de faire cela correctement (p. 102)11. Pensons également au travail de Malcom Ferdinand : il prolonge partiellement les propositions harawayennes quand il raconte, à travers la notion d’« alliances interespèces décoloniales », comment dans le contexte des ruines produites par l’esclavage en Amérique au 18e siècle, les moustiques, vecteurs de la fièvre jaune et de la malaria, déciment les troupes coloniales françaises envoyées pour écraser la Révolution haïtienne. Ces moustiques se révèlent être des alliés décisifs des révolutionnaires haïtiens qui, eux, avaient développé une immunité aux piqûres12. Le travail de Haraway dans Staying with the Trouble consiste pour une grande part à relayer des histoires comme celles-ci. Cela tient à sa façon même de travailler : pour l’autrice « la théorie ne doit pas surplomber les faits, mais se lire en filigrane à travers les faits et les histoires qu’ils racontent » (p. 22). En quoi, à l’heure du Chthulucène, est-il important de relayer ces histoires ?

Peupler nos imaginaires d’autres histoires

Le Chthulucène est un temps « qui a été, qui est toujours, et qui pourrait encore être » (p. 74 ; p. 288). En effet, dans la mesure où des mondes ont déjà connu de nombreuses destructions, les histoires dans lesquelles des êtres humain·es et non humain·es persévèrent dans les ruines ne sont pas à venir : elles ont déjà eu lieu, ont encore lieu et ont des chances d’avoir encore lieu. Puisque le récit du Progrès est une des cibles du texte de Haraway, son geste consiste aussi à mettre en échec la dimension linéaire de sa temporalité. C’est pourquoi, la temporalité du Chthulucène « ne va pas du passé vers le présent et le futur » (p. 74) : elle désigne plutôt « un présent épais » (p. 74). Cela signifie, comme le montre Julien Pieron, que la temporalité du Chthulucène doit être pensée de façon verticale : passé, présent, futur sont comme des couches, des strates qui reposent les unes sur les autres et se nourrissent les unes des autres. C’est en ce sens que le motif du compost est central dans le dernier ouvrage de Haraway (p. 316) : « nous sommes tout·es du compost »13. On comprend alors mieux pourquoi Haraway utilise le terme « chthonien·nes », êtres de la terre humain·es et non humain·es : nous sommes constitué·es par des passés qui ne sont pas derrière nous, mais qui sont « le sol sur lequel nous nous appuyons, comme une réalité qui n’est pas inerte, morte ou disparue, mais qui peut de temps à autre faire surface » (p. 283). Pour le dire autrement : Haraway cherche à rendre visibles les diverses histoires qui se sédimentent dans une situation ou dans un corps. Comme elle l’affirme, « Staying with the trouble est pour moi une formule qui affirme cette évidence : nous héritons de tellement d’histoires que nous avons à apprendre à vivre avec, nous sommes façonnés par elles » (p. 73). C’est en ce sens que dans un article célèbre la philosophe formulait cette question : « avec le sang de qui, de quoi mes yeux ont-ils été façonnés ? »14 (p. 120 ; p. 256). Quelles sont les histoires que des corps humains et non humains charrient ? Quelles histoires constituent et traversent notre façon de voir le monde ? (p. 103)

Jessica Borotto relève que le Chthulucène est aussi traversé par cette question de la vision (p. 258). Chez Haraway, la vision n’est pas un donné, c’est un enjeu politique (p. 112 ; p. 256). Les auteur·ices d’Habiter le trouble avec Donna Haraway relèvent qu’avec le Chthulucène, Haraway nous propose un temps qui est aussi un motif (pattern) (p. 255 ; p. 290), une certaine façon de percevoir le réel : le Chthulucène vise à infléchir notre vision du monde. Une citation de l’anthropologue Marilyn Strathern est particulièrement chère à Haraway : « cela importe, les idées que nous utilisons pour penser d’autres idées » (p. 236). Cela importe de prêter attention aux motifs et aux récits que nous utilisons pour décrire le monde car ces derniers informent le réel : en ce sens, avec le Chthulucène Haraway nous outille pour voir autrement (p. 147).

Si le langage infléchit le réel, le réel infléchit aussi le langage et les récits : Haraway ne propose pas des motifs qu’elle aurait créés gratuitement et ex nihilo (p. 46). Elle s’adonne à la fabulation (p. 96), c’est-à-dire que ses propositions « travaillent dans et depuis une situation réelle » (p. 46) que l’autrice explore et qu’elle amplifie. Lorsqu’elle nous raconte des pratiques de survie dans les ruines, Haraway nous rend attentif·ves au fait que les histoires de réhabilitation et de survie collaborative ont existé et existent déjà (p. 125). Tout l’intérêt de cette démarche est de déplacer notre regard des diagnostics proprement désespérants de l’état du monde, non pas pour nous « rassurer », encore moins pour nous permettre de passer notre chemin, comme si de rien n’était. Le point crucial ici, directement issu du féminisme, est de rendre visibles les existences invisibles (p. 255) : prêter attention, nommer, et faire ainsi exister la multiplicité de pratiques collectives dans lesquelles des allié·es se rendent ensemble capables de répondre à une situation de destruction. L’enjeu du Chthulucène est de peupler nos imaginaires d’histoires qui ouvrent des brèches et défient la fin du monde.

« Make kin, not babies ! »

Le sous-titre de Staying with the trouble contient l’expression « making kin », qui fait référence au slogan cher à Haraway « Make kin, not babies ! »15 (« faites des parents, pas des enfants ! »). « Make kin » renvoie à « l’invention d’une parenté sans filiation biologique » (p. 89) : comment « se faire parents sans faire de nouveaux enfants » (p. 76) ? Cette question est centrale car elle est liée à l’enjeu du Chthulucène : rendre la Terre viable (p. 77) et vivable. Or, nous dit Haraway, pour cela il est d’une nécessité vitale de diminuer le nombre d’humain·es sur Terre. Comme l’ont montré de nombreuses féministes antiracistes et décoloniales16, cette question est problématique : elle rappelle l’obsession d’un certain environnementalisme par une supposée « insoutenable fécondité »17 des femmes précaires, racisées et d’anciens pays colonisés. Ces discours légitiment la mainmise sur le « ventre des femmes »18 par des politiques natalistes racistes et coloniales, qui placent sous contrôle la reproduction des communautés minorisées. Haraway, en problématisant les destructions environnementales via le concept de surpopulation, ne serait-elle pas en train de reconduire ces violences ?

Haraway connaît les violences que cette question charrie19. Précisons donc immédiatement ce que l’autrice ne fait pas : elle ne s’attache pas à formuler des « solutions » toutes faites et tout-terrain pour ce problème, et elle ne pose pas cette question dans une perspective législative – il n’est pas question de soutenir des politiques antinatalistes (dont on connaît le racisme20) de limitation du nombre d’enfants. Le geste harawayen ici est plutôt celui d’ouverture d’une interrogation que, selon l’autrice, les féminismes décoloniaux doivent s’approprier, après l’avoir trop longtemps laissée aux politiques réactionnaires, à l’environnementalisme blanc et aux experts du développement.

Pour ça, Haraway fait appel à la puissance de dénaturalisation des féminismes : à l’instar de ce que ces derniers ont fait des liens entre sexe/genre, « Make Kin » est un appel à la dénaturalisation des liens entre parenté et biologie, et entre parenté et espèce21. C’est en ce sens que le dernier chapitre de Staying with the Trouble propose une fabulation : l’histoire des cinq générations successives de Camilles (p. 25), né·es dans une communauté où chaque enfant est apparenté·e à au moins trois parents humain·es, et à une espèce menacée de disparition. Dans le cas des Camilles, il s’agit d’un papillon Monarque. La tâche des Camilles successif·ves est d’en prendre soin, y compris lorsque cette espèce disparaît. « Faire des parents » pour Haraway est encore une proposition de décentrement du regard. Elle nous incite à regarder ailleurs et autre chose que le modèle euro-américain de la famille nucléaire hétéropatriarcale, et à imaginer d’autres possibles : comment les sociétés minorisées nous apprennent-elles à faire des parents autrement ? Comment multiplier les liens de parenté, y compris avec celles et ceux que le racisme, le sexisme, la destruction environnementale ont fait disparaître (p. 53 ; p. 189) ?

Dans la communauté des Camilles, chaque nouvelle naissance est aussi rare que précieuse. Cela est lié à ce que Haraway appelle « liberté reproductive » (p. 75) – « le pouvoir de mettre au monde des enfants qui vont devenir des adultes responsables et en bonne santé, ou de ne pas le faire » (p. 75). Cette définition est indissociable de la « justice reproductive », notion pensée au cœur de luttes de militantes, pour la plupart racisées et précarisées, qui ont souligné que la problématisation de la reproduction ne doit pas seulement se limiter au choix de faire ou de ne pas faire d’enfants, mais doit comprendre la possibilité de faire grandir ses enfants dans un environnement viable (avec une nourriture et de l’eau non toxiques, un air respirable, un accès à un logement sain, etc.).

Ces questions dessinent le plan à partir duquel Haraway parle de « surpopulation » : elle souligne que l’augmentation du nombre d’humain·es sur Terre rendra celle-ci invivable, en particulier pour celles et de ceux dont les corps sont déjà exposés aux injustices reproductives (élevage intensif et déforestations ; grandes monocultures, pesticides et les destructions qui y sont associées). En outre, Haraway souligne que la question de la surpopulation ne peut pas se poser dans les mêmes termes selon qu’on parle de « peuples qui subissent des génocides ou des stérilisations forcées » (p. 76) ou de « ceux qui pourront se permettre plus d’enfants qui épuiseront la Terre de manière extravagante » (p. 76). La façon dont Haraway problématise la surpopulation est résolument antiraciste et décoloniale. Cependant, comme le souligne Michelle Murphy, en dialogue avec Haraway, le concept de surpopulation pour penser les destructions environnementales risque de détourner notre attention du fait que ce sont l’accumulation du capital, les complexes militaro-industriels et les colonialismes qui ont produit les dévastations environnementales qu’on connait22 Si Haraway formule les problèmes avec une grande justesse, l’usage mainstream du terme « surpopulation » est actuellement indissociable de la perpétuation de fantasmes racistes, sexistes et coloniaux, qui légitiment les violences de ces systèmes d’oppression, et donnent bonne conscience à celles et ceux qui polluent le plus.

 « I want to live in worlds that are not supposed to be »

Pour nous raconter la réhabilitation et le soin à l’heure du Chthulucène, Haraway relaie l’histoire des peuples Navajo et Hopi de Black Mesa, histoire pleine de contradictions, notamment dans le rapport entre ces peuples et l’industrie minière : celle-ci est à la fois la perpétuation du colonialisme et de sa destruction des terres et des eaux, et elle est la principale source de revenus pour ces peuples (p. 283). Que faire de cette contradiction ? Habiter le trouble, c’est « hériter d’histoires complexes » (p. 53), assumer que nous y sommes, dans le trouble, mais également que nous en sommes (p. 89). Nous y sommes, car nous vivons dans des mondes troubles et troublants – sixième extinction des espèces, projets extractivistes qui perpétuent des violences coloniales, racistes et hétéropatriarcales, détricotage des acquis sociaux, politiques migratoires mortifères… Nous en sommes, dans la mesure où le monde que nous habitons, et la façon dont nous l’habitons, ont été façonnées par les mises à mort du Plantationocène. Rien ni personne n’échappe au trouble : tout et tout·es sommes traversé·es par des histoires de violences et de résistances, que nous charrions avec nous, que nous incorporons (p. 89).

Haraway nous invite donc à prendre ce trouble à bras le corps. Cela n’implique pas l’acceptation passive de l’état des choses : habiter le trouble implique plutôt de se rendre capable de réponse face à ces temps douloureux, et ce en sachant que toute réponse se fait à partir des contradictions d’une situation, c’est-à-dire en composant avec ses troubles. Ainsi, lorsque des jeunes militant·es mettent en place la Black Mesa Water Coalition contre la destruction résultant de l’industrie minière, il n’est pas possible pour elles et eux de faire fi de toutes les contradictions qui se sédimentent dans la situation actuelle des peuples Navajo et Hopi23. Hériter d’histoires complexes, c’est dans ce cas lutter conjointement pour le soin de la terre, la mise en place d’un autre type d’économie, et la prise de pouvoir par ces peuples sur leurs propres conditions de vie, contre le colonialisme américain.Les pratiques de réhabilitation et de soin dans les ruines, comme celles des communautés Navajo et Hopi, font exister des mondes qui, si on ne s’en tenait qu’aux tendances lourdes de notre temps (p. 95), n’auraient pas lieu d’être : l’existence même de ces pratiques défie les rapports de pouvoir producteurs de ruines. C’est en ce sens qu’Haraway cite l’artiste Tanya Tagaq : « je veux vivre dans des mondes qui ne sont pas censés exister »24. Pour l’autrice, habiter le trouble, c’est donc aussi en susciter : « our task is to make trouble »25. Notre tâche est de troubler les façons dont le Plantationocène organise des mises à mort environnementales, racistes, coloniales, hétéropatriarcales. Trouble dans le genre, trouble dans l’espèce, trouble dans la parenté, trouble dans la nation coloniale. Voilà l’enjeu de la proposition harawayenne telle que la relaie Habiter le trouble avec Donna Haraway : troubler le business as usual de tout ce qui a produit, et continue de produire, les ruines de nos mondes, tout en sachant qu’il n’y a pas de garantie, pas de certitude que « demain sera meilleur ». Pas d’optimisme naïf dans la proposition harawayenne, pas d’harmonie retrouvée avec qui ou quoi que ce soit, pas de promesse de rédemption (p. 314). Habiter le trouble, c’est accepter la précarité des gestes, des récits et des pratiques de soin et de réhabilitation déployées pour composer avec les ruines.


dimanche 8 mars 2020

Un road trip philosophique à la découverte de l’écoféminisme

Source : https://reporterre.net/Un-road-trip-philosophique-a-la-decouverte-de-l-ecofeminisme


Dans « Être écoféministe — Théories et pratiques », Jeanne Burgart Goutal restitue la richesse et la diversité des théories développées par cette mouvance née il y a plus de quarante ans en alternant reportage et analyse.
 

Présentation du livre par son éditeur :

Oppression des femmes et destruction de la nature seraient deux facettes indissociables d’un modèle de civilisation qu’il faudrait dépasser : telle est la perspective centrale de l’écoféminisme. Mais derrière ce terme se déploie une grande variété de pensées et de pratiques militantes.

Rompant avec une approche chic et apolitique aujourd’hui en vogue, ce livre restitue la richesse et la diversité des théories développées par cette mouvance née il y a plus de quarante ans : critique radicale du capitalisme et de la technoscience, redécouverte des sagesses et savoir-faire traditionnels, réappropriation par les femmes de leur corps, apprentissage d’un rapport intime au cosmos…

Dans ce road trip philosophique alternant reportage et analyse, l’auteure nous emmène sur les pas des écoféministes, depuis les Cévennes où certaines tentent l’aventure de la vie en autonomie, jusqu’au nord de l’Inde, chez la star du mouvement Vandana Shiva. Elle révèle aussi les ambiguïtés de ce courant, où se croisent Occidentaux en quête d’alternatives sociales et de transformations personnelles, ONG poursuivant leurs propres stratégies commerciales et politiques, et luttes concrètes de femmes et de communautés indigènes dans les pays du Sud.

Jeanne Burgart Goutal est agrégée de philosophie et professeure de yoga, elle mène depuis près de dix ans une recherche sur l’écoféminisme, mêlant approche théorique et vécue. Elle est l’auteure de plusieurs textes de référence sur le sujet, notamment dans Féminismes du XXIe siècle (PUR, 2017) et dans le Dictionnaire des féministes (PUF, 2017).

    Être écoféministe — Théories et pratiques, de Jeanne Burgart Goutal, aux éditions L’Echappée, 2020, 320 p., 20 euros.


vendredi 10 janvier 2020

Ecueils et limites de la gouvernance partagée

Les écueils, les limites et les idées reçues de la gouvernance partagée.
Vous laisser croire que la gouvernance partagée est une histoire sans écueil serait une mauvaise farce. Allons regarder dans le trou de serrure pour ne pas succomber à la tentation d’échapper aux travers qu’elle peut aussi mettre en exergue.


Ecueils et limites de la gouvernance partagée from Universite du Nous - UdN on Vimeo.

[...]
Le rapport au temps est souvent mis à mal dans ce type de démarche. En effet l’acceptation de nos balbutiements du début, le besoin d’efficience immédiate que notre époque a tendance à valoriser sera mis à mal. C’est vrai ! Prendre une décision à plusieurs, avec l’engagement de trouver le consentement des membres du cercle peut paraître long et fastidieux. Mais c’est souvent dans l’oubli du temps et de l’énergie que nous dépensions à débattre, à chercher à nous convaincre, à nous influencer... l’énergie que nous déployions dans le mélange des affects de nos Je avec le projet ou l’organisation.
Et puis que voulons-nous ? Continuer sur le chemin autocratique ? Rester sur la notion de majorité ?
Ne pas changer ? La gouvernance partagée est un choix alternatif à ce que nous souhaitons quitter.
Notre volonté d’efficacité totale, notre conditionnement au toujours plus, au toujours mieux, notre recherche de perfection sera à revisiter pour leurs redonner une place plus ajustée. Néanmoins, mon expérience dans la durée me confirme que la pratique, finit par honorer ses promesses, y compris
celle du résultat.
[...]



mercredi 1 janvier 2020

Les sociétés matriarcales

Source : https://www.desfemmes.fr/essai/les-societes-matriarcales/


Heide Goettner-Abendroth - Les sociétés matriarcales
Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde
Traduit de l’anglais par Camille Chaplain

Dans cet ouvrage pionnier, fondateur des Recherches matriarcales modernes, Heide Goettner-Abendroth propose une nouvelle approche méthodologique du concept de matriarcat, revisitant ainsi l’histoire de l’humanité tout entière. Dans un aller-retour permanent entre le terrain et la théorie, elle offre une vue d’ensemble des sociétés matriarcales dans le monde, faisant apparaître que celles-ci ont non seulement précédé le système patriarcal, apparu seulement vers 4 000- 3 000 ans avant notre ère, mais qu’elles lui ont survécu jusqu’à ce jour sur tous les continents.

Elle montre que les sociétés matriarcales, loin d’être une image inversée du patriarcat, comme le prétend l’idéologie dominante dont l’autrice fait une critique radicale, sont des sociétés d’égalité et de partage entre les sexes. D’où l’utilité de leur étude pour aider les femmes et les peuples autochtones en particulier à penser une alternative au système de domination patriarcal et colonisateur.



Article de Télérama par Clara Delente, janv 2020
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"Il n'est pas question qu'un sexe prenne l'ascendant sur l'autre. [...] La maternité est centrale et ses valeurs adoptées par tous : l'éducation, le soin et la recherche de paix régissent la vie sociale. [...] Il est impensable que quiconque se retrouve livré à lui-même ou en situation de pauvreté. [...] On y observe une économie de partage et de distribution, plutôt que d'accumulation. Chacun reçoit la même part, et ceux qui obtiennent un peu plus partagent avec les autres. [...] Politiquement les décisions ne sont pas prises par des dirigeants, masculins ou féminins, mais par consensus. Sur le plan culturel, le souci des autres, l'attention qui leur est accordée s'étend à l'ensemble de la planète : il ne viendrait pas à l'esprit de ces peuples d'abîmer leur environnement, car ils savent qu'ils ne survivraient pas à cette destruction.
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Les premières structures matriarcales ont été observées autour de 13000 avant notre ère, alors que le premier exemple d'un patriarcat abouti date de 2400 av JC en Europe. Les époques paléolithiques et néolithiques étaient matriarcales. [...] Ce qui avait commencé comme une gestion de crise a finalement perduré, sans doute parce que les chefs ont pris goût à cette nouvelle forme de société. C'est ainsi que sur plusieurs siècles l'Europe s'est patriarcalisée. Le patriarcat est nécessairement impérial et colonial puisqu'il nait de la violence des uns à l'encontre des autres. [...] Ils ont développé l'idée que la violence est formidable, puisqu'elle permet de soumettre des peuples entiers ! [...] Des sociétés qui favorisent la paix peuvent aisément être conquises par la violence.
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Les peuples matriarcaux méprisent la violence autant que nous la glorifions. [...] Les féminicides, les infanticides, les mutilations génitales n'existent pas. Il n'y a pas d'exploitation entre les individus. Les enfants sont d'ailleurs considérés comme des êtres sacrés, parce qu'en eux se réincarnent les ancêtres disparus.
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Pensez aux écologistes, aux luttes féministes ou anticolonialistes : ces courants de pensée alternatifs existent déjà et promeuvent sans le savoir des idée matriarcales. Il leur reste à trouver un point de jonction entre eux. Le matriarcat articule toutes ces idées, et pourrait permettre de rassembler demain celles et ceux qui les défendent. Soit énormément de monde. En tous cas assez pour constituer un vrai contre pouvoir face au patriarcat."