Reporterre
8–11 minutes
mardi 14 janvier 2025
Bien manger sans se ruiner : un village expérimente la Sécurité sociale de l’alimentation
vendredi 15 novembre 2024
Inondations en Espagne : 2 scientifiques (climatologue et géographe) s'expriment sur les faits, les causes... et expriment leurs émotions !!!
Source : https://www.youtube.com/watch?v=fqioyjOkf1c
Ça me détend tellement que des scientifiques disent à la fois les faits scientifiques et partagent leurs émotions... empathie empathie empathie...
00:00 : Introduction 02:34 : Que racontent les inondations en Espagne ? 06:27 : Le sentiment d’impuissance et la colère des scientifiques 12:56 : Comment le dérèglement climatique intensifie les orages 16:56 : Des inondations aggravées par une urbanisation brutale 24:48 : Les conséquences du climatoscepticisme au pouvoir / l’impréparation 29:05 : « Les valeurs du RN sont incompatibles avec la transition » L’extrême droite et l’écologie 42:05 : Le traumatisme des victimes de catastrophes climatiques 44:32 : S’adapter à une France à +4°C ? 51:13 : Comment s’adapter ? Nous avons les solutions 55:35 : Conclusion
De Paloma Moritz avec Christophe Cassou, climatologue et Magali Reghezza, géographe.
mercredi 6 novembre 2024
La transition écologique bute sur la difficulté de l’action publique à assumer les divergences d’intérêt : "L’écologie ne nous rassemble pas, elle nous divise"
Source : https://partieprenante.com/transition-ecologique-pourquoi-on-ny-arrive-pas/
La suite en plus développé : https://www.atelier-territoires.logement.gouv.fr/IMG/pdf/attitudes_transition_extrait-bouger-les-lignes_vf_pdf_1_.pdf.pdf
Transition écologique : pourquoi on n’y arrive pas
Publié le Nicolas Rio et Manon Loisel - Temps de lecture : 8 min.Extraits :
L’inefficacité des démarches stratégiques sur les politiques de transition découle de leur dépolitisation.
[...]
La question n’est pas uniquement d’estimer combien ça coûte, mais surtout de savoir qui va payer. Doit-on faire financer l’amélioration de la qualité de l’air par les ménages (souvent précaires) qui roulent en diésel ? La lutte contre l’artificialisation des sols va-t-elle se faire aux dépens de la retraite des agriculteurs (qui comptent sur la plus-value foncière de l’extension urbaine pour financer leurs vieux jours) ? La transition écologique est aussi et avant tout un sujet d’allocation de la ressource, et de sa redistribution.
Alors que tout le monde s’accorde à dire que la transition écologique doit aussi être sociale, la question redistributive reste un angle mort des politiques mises en œuvre. Les choses commencent doucement à bouger au niveau national, comme en témoigne le rapport Mahfouz/Pisani-Ferry. Au niveau local, on en est encore loin. Quand est-ce qu’on parlera fiscalité locale dans les plans climat ?
Que faire une fois ces constats posés pour éviter de sombrer un peu plus dans l’écoanxiété ? No sé. Mais à ce stade, on se dit que notre planche de salut viendra plus de la lucidité du doute que de la recherche de solutions. Pris dans l’agitation permanente face à l’urgence climatique, nous éprouvons le besoin de prendre du recul sur l’impuissance des collectivités et de l’Etat à amplifier la transition. D’ouvrir l’espace du doute de manière plus collective pour développer nos capacités d’auto-défense contre le greenwashing de l’action publique.
Texte complet
lundi 4 novembre 2024
mercredi 9 octobre 2024
Série documentaire: "Vers la résilience alimentaire", d'après le guide rédigé par Les Greniers d'Abondance
Source : https://www.youtube.com/watch?v=QLsCRCLqb9k&list=PLXevgjr3k1ILPEYqQw4YVGjO4U4TvtovA&index=1
Voies de résilience
n°1 – Augmenter la population agricole .................................................................49
n°2 – Préserver les terres agricoles..........................................................................61
n°3 – Favoriser l’autonomie technique et énergétique des fermes ........................71
n°4 – Diversifer les variétés cultivées et développer l’autonomie en semences ....81
n°5 – Adopter une gestion intégrée de la ressource en eau...................................91
n°6 – Évoluer vers une agriculture nourricière.......................................................101
n°7 – Généraliser l’agroécologie ...........................................................................111
n°8 – Développer des outils locaux de stockage et de transformation ................121
n°9 – Simplifer et raccourcir la logistique et l’achat alimentaire ..........................131
n°10 – Manger plus végétal...................................................................................143
n°11 – Recycler massivement les nutriments.........................................................153
dimanche 15 septembre 2024
Nouveaux récits
Plusieurs initiatives de mise en récit pour de nouveaux imaginaires...
Les fictions de Reporterre
Source : https://reporterre.net/Les-fictions-de-Reporterre-249
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
- Fiction 1 : Tulpa is the new IA, par Corinne Morel Darleux
- Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
- Fiction 3 : Les disparus d’Abet, par Laura Nsfaou
- Fiction 4 : Le Parleterre, par Li-Cam
- Fiction 5 : La révolution, c’est de l’eau, par Wendy Delorme
La France à +2°c
Source : https://lafrancea2degres.fr/
Les impacts du changement climatique sont déjà visibles en France et dans le monde, et continueront de s’accroître. Pour pouvoir s’y préparer, il est essentiel de mieux se représenter ces conséquences.
À travers ces courtes histoires thématiques, mêlant ressources scientifiques et fiction, projetez-vous dans les chamboulements de la vie quotidienne induits par un réchauffement climatique à +2°C.
ÇA SENT LE SAPIN
LES LARMES SÈCHES
Dans sa coopérative agricole, comment Tino pourra continuer de nourrir le monde sans eau ?
LE CALME APRÈS LA TEMPÊTE
Récit de Salma, médecin au cœur des urgences. Chaleur, pandémies… Faire face.
DANSE AVEC LES VAGUES
Anapa et Poe accueillent leur cousin Soan en Polynésie pour un vaste programme de relocalisation.
LE STREAMER ET LE PAPILLON
ROULE QUI PEUT
The Shift Project
Source : https://theshiftproject.org/resilience-des-territoires/
https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2022/10/TSP_SRT_Cahiers_CAMPAGNES_WEB.pdf
Replay et support PPT de la présentation
Travailler mieux, un recueil de propositions
Source : https://laviedesidees.fr/Travailler-mieux-un-recueil-de-propositions
Conditions de travail difficiles, perte de sens, manque de reconnaissance, accidents et maladies professionnelles, les maux du travail sont nombreux. Fondé sur les acquis des sciences du travail, le recueil de propositions « travailler Mieux » vise à répertorier les mesures susceptibles d’améliorer la qualité du travail en France.
jeudi 23 mai 2024
dimanche 18 février 2024
samedi 2 décembre 2023
Faut-il en finir avec les locations immobilières ?
Source : https://mrmondialisation.org/finir-locations-immobilieres/
Symbole de la société capitaliste de classes, la location immobilière permet à une minorité d’individus de s’enrichir en exploitant le travail de millions de citoyens. À l’heure où le logement représente une part de plus en plus conséquente du portefeuille des foyers, la question du droit à la propriété et la limitation des locations se pose très sérieusement.
lundi 31 juillet 2023
Docu : L'anticipation, on verra ça plus tard
Source : https://www.youtube.com/watch?v=GUDXtV-ND8o
Etes-vous
prêts pour la prochaine catastrophe majeure ? Et si la gestion
collective, Etatique et Citoyenne, de notre sécurité civile était la
meilleure façon de faire société ensemble ?
Tout commence par une question : lorsque surviendra la prochaine catastrophe majeure sur notre territoire, sur qui compterez-vous pour la gérer, pour assurer votre survie, répondre à vos besoins essentiels ? Le citoyen est théoriquement sensé être le premier acteur de sa sécurité civile, pour autant, cette question est un point aveugle de notre époque et du débat public. Dès lors qu’on pose le problème comme cela, deux angles d’attaque émergent : notre Etat est-il à la hauteur dans la gestion des catastrophes majeures d’une part, et le citoyen est-il conscient de son rôle dans la sécurité civile de son Etat ?
jeudi 28 janvier 2021
Centralisée et autoritaire, la gestion de la crise sanitaire n'est pas plus efficace
Source : Reporterre
De conseils de défense impénétrables en allocutions télévisées, la gestion verticale de la crise sanitaire par l’État attise la défiance tandis que la banalisation de l’état d’urgence sanitaire tend à affaiblir le pouvoir des députés. Pourtant, des exemples de gestion de crise démocratique et transparente existent.
C’est sous les ors du Salon Murat que le « PC Jupiter » a établi ses quartiers d’hiver. Trop étroit, le bunker présidentiel ne permettait pas la distanciation physique de rigueur. C’est donc au rez-de-chaussée de l’Élysée que se tient le Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN). Installé en mars 2020, celui-ci se réunit désormais avec la régularité hebdomadaire d’un Conseil des ministres. Ses invités sont triés sur le volet : le chef de l’État, le Premier ministre, les ministres des Armées, de l’Intérieur, de la Santé et le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, y ont un rond de serviette. Les autres ministres peuvent être invités à s’y exprimer, mais leur présence n’est pas systématique. Autour de la table, vingt à trente spécialistes partagent informations, réflexions et propositions pour endiguer l’épidémie. Parmi eux, les treize membres du conseil scientifique, composé de scientifiques, de médecins, d’un sociologue, d’un anthropologue, d’une responsable de l’organisation ATD-Quart Monde et récemment d’un vétérinaire. Tous sont sous le sceau du secret défense, qui punit jusqu’à sept ans de prison et 100.000 euros d’amende la divulgation de ces échanges. Au terme du Conseil, Emmanuel Macron décrète la stratégie adoptée.
Confinement, couvre-feu, attestation. En moins d’un an, le vocabulaire du quotidien s’est enrichi d’un lexique autoritaire. Au fil des allocutions télévisées, les restrictions décidées en Conseil de défense s’accumulaient au motif légitime de préserver des vies. Opacité et verticalité semblent être les maître-mots de cette gestion de crise. Sociologue, Laurence Créton-Cazanave a participé à des recherches « embarquées » au sein de différentes institutions chargées de gérer les crises entre 2015 et 2018. Elle a observé le travail des acteurs du centre de crise zonal (préfecture de police) et de la cellule de crise interministérielle de Beauvau lors de la COP21, de la coupe d’Europe 2016 et des attentats du 13 novembre. « La cellule de crise, par définition, réunit un petit groupe de professionnels. Elle n’est pas faite pour durer un an et demi, observe-t-elle. Cette crise met le doigt sur notre modèle de gestion de crise, qui est un modèle d’urgence. Dans l’urgence, on n’a pas le temps d’intégrer les citoyens. Là, on est sur une crise qui rouvre complètement l’assemblée convoquée. On ne peut pas gérer le Covid sans lier tout le monde, vu qu’on a une crise multidomaines, multifactorielle, qui touche le travail, l’école, la santé… On devrait élargir le nombre de gens qui gèrent, et ils le réduisent. »
« On assiste à une banalisation des régimes d’exception qui deviennent le fonctionnement normal de nos institutions »
Cette contraction des pouvoirs autour de l’Élysée marginalise également le rôle du Parlement. Les députés et sénateurs sont déjà essorés par les discussions en procédure accélérée et la présence plafonnée à la moitié des effectifs de chaque groupe. Et ils voient en plus l’Élysée avoir recours aux ordonnances dans des domaines qui devraient relever de leurs attributions. « On a l’impression d’être dans un monde parallèle, l’essentiel du pays est confronté au Covid et à la réponse qu’on y apporte, et rien ne passe par l’Assemblée nationale, fulmine le député (La France insoumise) de la Somme François Ruffin. Le Premier ministre a annoncé un couvre-feu il a quinze jours, il n’y a pas eu de discussion à l’Assemblée ! Le président réfléchit, mais les représentants de la nation ne sont pas associés à cette réflexion. » Cerise sur le palais Bourbon, l’état d’urgence sanitaire limite davantage ses compétences que l’état d’urgence « classique ». « Dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, le Parlement est appelé à intervenir au bout d’un mois et non douze jours ; il n’est pas informé de toutes les mesures adoptées au titre de l’état d’urgence sanitaire alors qu’il l’est quand l’urgence est sécuritaire », explique Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Lyon 3.
Le pouvoir conféré par cet état d’urgence est d’autant plus prégnant qu’il est impossible d’en discerner l’horizon : « Un état d’exception doit être limité dans le temps. Or l’état d’urgence a été activé le 23 mars, puis prorogé. Le dispositif de "sortie de l’état d’urgence sanitaire" a permis l’essentiel des restrictions aux droits et libertés. Puis l’état d’urgence sanitaire a de nouveau été déclaré en octobre, a été prorogé une première fois et en passe de l’être à nouveau. » La juriste poursuit :
On assiste à une banalisation des régimes d’exception qui deviennent le fonctionnement normal de nos institutions. »
Afin de veiller au grain sur les libertés et droits fondamentaux, le groupe de réflexion Génération Libre a répertorié les restrictions décrétées pendant l’épidémie. « Ce tableau sert à recenser où en est l’état des restrictions, à s’assurer qu’elles seront levées lorsque la pandémie se terminera, et à ce qu’il n’y ait pas un glissement de certaines mesures dans le droit commun », renseigne Vincent Delhomme, chercheur associé au sein du groupe. Un souci du détail issu de l’expérience : « À la sortie du précédent état d’urgence, nous avons eu le droit au passage dans le droit commun d’un certain nombre d’exceptions qui ont été pérennisées. Il faut s’assurer que ça ne soit pas le cas cette fois. » Selon le chercheur, ce ne sont pas les mesures les plus liberticides qui vont perdurer, il s’agit donc d’être vigilants sur les plus discrètes. « C’est notamment le cas sur les données médicales : les médecins font remonter des données auprès du gouvernement et les employeurs peuvent être informés que leurs employés ont le Covid. Cela changerait totalement notre rapport à la santé. »
« Il n’y a pas d’avantage comparatif très clair entre pays centralisé et décentralisé »
Comparée à ses voisins européens, aux restrictions plus ou moins souples, la France fait figure autoritaire. « Le pays se caractérise par un haut niveau de centralisation et d’autoritarisme, avec des décisions extrêmement fortes comparées à nos voisins allemands, hollandais ou danois. Les décisions et les contraintes françaises sont beaucoup plus importantes et soudaines », analyse Raul Magni-Berton, professeur de sciences politiques à Sciences Po Grenoble. Le chercheur, qui effectue un travail de comparaison de la gestion de la crise sanitaire entre les États européens, souligne les différentes nuances d’états d’urgence : « En Pologne, on ne déclare pas l’état d’urgence, mais on applique des mesures strictes qui en sont dignes. Cela dépend beaucoup de la facilité des constitutions à le déclarer. »
Les pays mus par une gestion décentralisée — à l’instar de la Belgique ou de l’Allemagne — obtiennent-ils de meilleurs résultats que la France dans leur gestion de l’épidémie ? Pour le politologue, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions : « Il n’y a pas d’avantage comparatif très clair entre pays centralisé et décentralisé. Le pays décentralisé permet une gestion plus adaptée aux circonstances locales. Mais un pays centralisé favorise la coordination entre les différents territoires. » D’autant que la crise tend à rapprocher ces deux extrêmes. « Pendant la première vague, les pays décentralisés s’en sortaient mieux. Maintenant, c’est moins évident. Régulièrement, dans les pays centralisés, quand il y a beaucoup de morts, que la gestion est difficile, il y a des protestations pour décentraliser. À l’inverse dans les pays décentralisés, quand on atteint ces situations difficiles, il y a des manifestations pour centraliser. »
Pour Raul Magni-Berton, la crise a surtout un effet révélateur des carences de l’État français, dont le système électoral majoritaire tranche avec la nécessité de cohésion de ses partenaires européens. La différence est ainsi institutionnelle : « En Allemagne, en Hollande ou en Suède, il y a des systèmes électoraux proportionnels, aucun parti ne peut gouverner seul et la coalition représente 51 % de la population. On est obligé de prendre en compte d’autres vues et de choisir des décisions consensuelles, y compris dans la tempête. En France, il y a une disproportion extrême et unique dans l’histoire : environ 14 % de votants inscrits ont voté pour l’actuelle coalition au gouvernement, qui a 62 % des sièges. Or l’enjeu central dans une telle crise, c’est que les gens se comportent de manière coordonnée. » Et si le gouvernement est peu représentatif, un « cercle vicieux » se met en place : « quand les gens n’ont pas confiance dans les mesures prises, ils ne les suivent pas ; les paliers sanitaires restrictifs suivants seront alors plus durs, et les gens auront encore moins confiance. »
Grenoble expérimente un comité de liaison citoyen
Comment construire cette adhésion ? « Il n’y a rien dans la littérature sociologique sur comment intégrer les citoyens au sein des cellules de crise », constate Laurence Créton-Cazanave. Ou plutôt, pas encore. Une expérimentation a germé à Grenoble sous la houlette de la mairie écologiste : celle d’un comité de liaison citoyen dédié au Covid-19. Une trentaine d’habitants et représentants d’acteurs locaux tirés au sort se réunissent un samedi par mois avec les représentants de la ville. Objectif, associer la société civile à la gestion de la crise via une « convention citoyenne Covid-19 ». Y sont abordées des questions du quotidien : l’ouverture des marchés alimentaires, l’isolement et la solitude, la réouverture des commerces, les vaccins…
Ce dispositif a été imaginé par Pierre-André Juven, nouvel adjoint Europe Écologie — Les Verts (EELV) en charge de la santé, inspiré par les recommandations du Conseil scientifique dans une note révélée en avril par Mediapart et intitulée « L’urgence sociétale, l’inclusion et la participation de la société à la réponse du Covid-19 ». Son auteur, le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy, y spécifiait la nécessité d’une « démocratie sanitaire » pour regagner la confiance des Français. « Les élus en charge de la gestion de crise au printemps avaient identifié le fait que, dans une période aussi critique, les décisions sont vite centralisées », explique l’élu, qui aborde son premier mandat après une carrière de sociologue chargé de recherche au CNRS. Pour lui, un comité de liaison « a encore plus de sens au niveau local. Ce n’est pas parce qu’on est en situation de crise que les modalités doivent être suspendues. On a besoin d’échanger de façon très forte avec les habitants, de voir les priorités, de mettre les avis en discussion, de construire ensemble une partie de la gestion de crise ».
Initié en novembre, le comité de liaison a connu trois séances et en prévoit trois nouvelles. L’expérience semble prometteuse après une première période de rodage. « Ce dispositif fait apparaître des problèmes et des solutions que les élus n’avaient pas envisagées, relève Laurence Créton-Cazanave, observatrice de ces sessions. Ce qui est épatant, c’est que les citoyens n’ont pas de problème à soulever des questions qui leur paraissent importantes. Les gens étaient très critiques sur le dispositif lors des premières séances. En face, les élus ont eu une vraie capacité à entendre et à s’ajuster. C’est un apprentissage par l’équipe municipale, de comment formuler les questions, comment mettre en place un dispositif qui satisfait tout le monde. » Pour Pierre-André Juven, « il y a une infusion de la décision politique par la multiplicité des réunions citoyennes. À force de lire les comptes-rendus, les élus sont plus sensibles aux préoccupations des gens et proposent de consulter le comité citoyen sur tel ou tel point. »
Au Parlement, l’idée d’une intégration de citoyens à la gestion de crise fait des émules. « Je veux proposer une convention citoyenne sur le coronavirus, qu’on mette ensemble des commerçants, des soignants, des gens de la culture... et qu’on ait une discussion sur les réponses apportées, sur ce à quoi on peut renoncer et ce que nous ne pouvons pas sacrifier », déclare François Ruffin. À L’Élysée aussi, l’idée d’une concertation semble avoir fini par s’installer. Début janvier, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a tiré au sort trente-cinq citoyens représentatifs chargés de faire remonter les préoccupations de l’opinion publique sur la campagne de vaccination. Une ambition qui laisse beaucoup d’acteurs sceptiques : la convention citoyenne sur le climat a laissé un souvenir amer des expériences de démocratie participative du gouvernement. Un premier rapport d’étape doit être présenté le 23 février. Sera-t-il lu dans les salons du « PC Jupiter » ?
samedi 29 août 2020
Idée lecture : Dominer. Enquête sur la souveraineté de l'État en Occident
Source : https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Dominer-9782348042140.html
Pierre DARDOT, Christian LAVAL
Il est courant de déplorer le déclin de la souveraineté de l’État-nation, qui semble devoir être aujourd’hui supplantée par la puissance du capital mondial. Restaurer la verticalité de l’État et son autorité serait ainsi la seule voie pour contester le globalisme néolibéral. C’est contre cette illusion, encore trop répandue à gauche, que Pierre Dardot et Christian Laval ont entamé ce long parcours dans l’histoire complexe et singulière de l’État occidental moderne, depuis sa naissance à partir du modèle de l’Église médiévale jusqu’à son rôle actuel d’État-stratège dans la concurrence mondiale.
Comprendre les aléas et les détours de cette construction, c’est mettre à nu les ressorts d’une domination sur la société et sur chacun de ses membres qui est fondamentalement de l’ordre de la croyance : les « mystères de l’État », le culte de sa continuité qui oblige ses représentants par-delà leur succession, la sacralité dont ces derniers aiment à s’entourer dans l’exercice de leurs fonctions, autant d’éléments qui ont pu changer de forme, mais qui demeurent au principe de sa puissance. En retraçant cette généalogie, il s’agit pour les auteurs de montrer que l’on ne peut répondre aux défis de la mondialisation capitaliste et du changement climatique sans remettre en cause cet héritage. Car l’invocation de la souveraineté « nationale » est devenue l’alibi de l’inaction climatique et de la perpétration des écocides.
Pour affronter ces enjeux globaux, il est indispensable de s’attaquer à un tel régime d’irresponsabilité politique qui dispense les gouvernants de rendre des comptes aux citoyens. C’est dire qu’il faut ouvrir la voie à un au-delà de la souveraineté étatique.
dimanche 10 mai 2020
Appel des soignants : la plus grande menace sur notre santé est le réchauffement climatique
La dégradation des conditions de vie sur Terre, à cause de la pollution et du réchauffement climatique, aura des conséquences délétères sur la santé, expliquent les autrices et auteurs de cette tribune. En tant que soignantes et soignants, ils soutiennent le plan de sortie de crise proposée par la Convention citoyenne pour climat.
Les soignants à l’origine de cet appel — docteur Alicia Pillot, médecin généraliste, Cathy Faitg, cadre sage-femme et docteur Claire Carré, médecin généraliste — expliquent que leur « démarche n’est reliée à aucun parti politique ». L’appel a déjà reçu le soutien d’associations comme Asef, Sera ou FNE.
Nous traversons une crise sanitaire d’une ampleur extraordinaire. Cette crise du Covid-19 met nos vies en péril, et vient nous rappeler que la santé est notre bien le plus précieux. Elle nous invite à admettre avec humilité notre vulnérabilité, mais aussi à reconnaître avec courage et honnêteté nos responsabilités. Par-dessus tout, ces temps étranges et suspendus nous donnent l’occasion de prendre du recul sur nos choix individuels et collectifs. Et cette confrontation collective à la mort vient nous questionner sur le sens profond de nos vies et de notre Histoire.
En tant que soignants, nous sommes en première ligne pour affronter l’épidémie. Nous sommes chaque jour qui passe présents aux côtés des malades, de leurs familles, des personnes âgées, isolées ou fragiles. Nous côtoyons l’angoisse, la détresse vitale et parfois la mort. Certains d’entre nous paient de leur vie cet engagement professionnel.
Alors, regardons en face ce qui nous met en danger.
Il est grand temps de prendre en compte le réchauffement climatique et la pollution environnementale à la hauteur de leurs conséquences sur notre santé
Comme tant d’autres (Sras, VIH, Ebola), il est probable que le Sars-CoV-2 provienne d’un rapprochement entre espèces animales et humaine. Nos pratiques agricoles intensives, l’élevage industriel, l’urbanisation, le trafic d’espèces sauvages, la mondialisation à outrance, le tourisme de masse conduisent à la déforestation, à la réduction des espaces naturels et donc au déséquilibre ou à la destruction des écosystèmes et de leurs biodiversités. Nous favorisons la transmission des agents infectieux présents chez les animaux sauvages vers l’être humain, mais aussi la transmission interhumaine. Sans changement dans notre prédation sur la vie sauvage et notre organisation socio-économique, les pandémies se répéteront…
Il faut aussi souligner que le danger de cette maladie ne tient pas seulement à la virulence du Sars-CoV-2 pour l’être humain. En dehors du risque lié à l’âge, ce virus est plus dangereux pour les personnes atteintes de maladies chroniques : asthme, diabète, maladies cardiovasculaires, cancers, obésité… Or, nous savons que ces maladies sont favorisées par nos modes de vie, et notre exposition permanente aux différents polluants environnementaux. Non seulement ces polluants nous rendent plus vulnérables à des maladies émergentes, mais ils ont encore bien d’autres conséquences dramatiques pour notre santé : baisse de la fertilité, maladies neurodégénératives, puberté précoce, malformations génitales, baisse du quotient intellectuel, troubles du spectre autistique, hyperactivité… Pire, leurs conséquences épigénétiques auront des effets retardés sur plusieurs générations. Il est grand temps de prendre en charge ces questions environnementales à la hauteur de leurs conséquences sur notre santé, certes plus sournoises qu’une pandémie, mais probablement plus graves en définitive.
Par-dessus tout, il semble encore nécessaire de rappeler que la plus grande menace qui pèse sur notre santé et notre avenir est le réchauffement climatique. Nous nous exposons au danger le plus grave qui soit : la pénurie d’eau et la baisse des rendements agricoles. Avec la répétition des canicules, le réchauffement des eaux de surface, la dégradation de la qualité de l’air, le développement d’espèces vectrices de maladies, nous risquons de voir se multiplier les maladies infectieuses et les maladies chroniques, sans compter les traumatismes psychiques liés à la répétition des catastrophes naturelles à craindre.
Quel sens notre métier de soignant a-t-il face à des maladies dont les causes ne sont pas combattues ?
Malgré les alertes des scientifiques, nous y voilà. Cette crise sanitaire nous confronte à la réalité, et ça fait mal. Disons-le franchement, depuis l’avertissement de Rachel Carson en 1962 (dans Printemps silencieux), les rapports successifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) depuis 1988, qu’avons-nous fait d’autre que de poursuivre la dégradation de la nature et l’augmentation des émissions de gaz à effets de serre au nom de la croissance ? Aujourd’hui, la Terre subit sa sixième extinction de masse malgré toutes les actions possibles pour éviter le pire. Comment pouvons-nous espérer en sortir indemnes ? Il est grand temps d’agir ensemble, dans la solidarité, au-delà de nos différences.
Aussi, nous, soignantes et soignants, invitons les ONG et les associations qui ne l’ont pas encore fait, les élus et les citoyens à soutenir la contribution réalisée par la Convention citoyenne pour le climat à la sortie de crise. Pourquoi, nous direz-vous ?
Parce que cette convention citoyenne a été créée après tirage au sort de 150 citoyens de tous horizons, âgés de 16 à 80 ans. En seulement six mois, ils ont appris à appréhender les problématiques liées au réchauffement climatique, et leurs conséquences sur le vivant.
Parce que leurs propositions sont fondées sur trois effets cumulatifs recherchés : « Un effet positif sur le climat, un effet positif sur l’activité économique à court ou moyen terme dans un esprit de justice sociale, ainsi qu’un effet sur la santé et le bien-être des populations. »
Parce qu’en plus de la réduction des gaz à effets de serre, ces propositions auront des conséquences bénéfiques sur la qualité de l’air, la réduction de la pollution de l’eau et des sols, sur notre alimentation, et donc sur notre santé.
Une des bases de la médecine n’est-elle pas « mieux vaut prévenir que guérir » ? Quel sens a et aura encore notre métier de soignant face à des maladies dont les causes ne sont pas combattues par nos choix politiques ? Quelle médecine pourrons-nous espérer faire demain dans un monde caniculaire et incertain ?
À l’heure où cette pandémie de Covid-19 nous oblige à envisager des changements profonds, les citoyens français sont légitimes à exiger une politique pour un avenir durable, préservant notre santé et notre environnement.
Nous, professionnels de santé, appelons tous les soignants de France et au-delà des frontières, les ONG et les associations, les élus et l’ensemble des citoyens, à une mobilisation massive et constructive pour soutenir la contribution de la Convention citoyenne pour le climat au plan de sortie de crise.
Leur travail doit nous servir de base pour nous rassembler, et pour contraindre nos dirigeants à instaurer une politique de développement durable et de respect du vivant pour les générations futures.
Il y a urgence. Et c’est une urgence vitale.
dimanche 1 mars 2020
Guide du municipalisme
Guide du municipalisme
Pour une ville citoyenne, apaisée, ouverte
Ada Colau, Barcelona En Comú (coord.), Debbie Bookchin
De plus en plus, nos villes sont devenues le lieu où sévissent la spéculation, les exclusions de toutes sortes et la ségrégation sociale. Pourtant, de l’Espagne aux États-Unis et à l’Afrique du Sud, en passant par le Chili, le Rojava syrien, la Serbie, la Pologne ou la France, des groupes renversent cette logique et inventent une nouvelle manière de vivre ensemble. Ce mouvement de démocratie radicale, qui s’ancre au niveau local mais se connecte au monde, place les citoyens au centre des décisions publiques et de la sauvegarde de l’intérêt général. Il réintroduit la démocratie directe en s’appuyant sur des valeurs sociales, féministes, écologiques et solidaires pour ouvrir le champ politique et en faire un espace d’émancipation et de transformation.
Le municipalisme s’impose comme une alternative politique aux traditionnelles formes d’organisation et de pouvoir fondées sur la verticalité, la centralisation et le patriarcat. Ce guide est le fruit de la collaboration de plus de 140 maires, conseillers municipaux et militants du monde entier, tous investis dans le mouvement municipaliste mondial.
Coordonné par la Commission internationale de Barcelona En Comú, il présente :
– les bases théoriques du municipalisme et le rôle qu’il peut jouer, notamment dans la féminisation de la politique et la lutte contre l’extrême droite ;
– les outils pour préparer une candidature municipaliste, développer un programme participatif, rédiger un code éthique ou financer une campagne politique ;
– des exemples de politiques de transformation mises en œuvre dans des municipalités du monde entier en matière de logement, d’espace public ou de démocratie participative ;
– un répertoire des 50 principales plateformes municipales dans le monde.
mercredi 4 septembre 2019
Lettre de chercheur.es aux jeunes et moins-jeunes
Source : https://lundi.am/Lettre-de-chercheur-es-aux-jeunes-et-moins-jeunes-qui-se-sont-mobilise-es-les?
« Notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? »
S’il fallait reconnaître un mérite à la catastrophe annoncée que constitue le réchauffement climatique, c’est celui de rendre inévitablement politique la question de notre environnement et de nos modes de vie. Alors que la tradition universitaire française et probablement mondiale voudrait que seules les sciences sociales se mêlent aux débats de société, de plus en plus de chercheurs en sciences dites « dures » rentrent dans la mêlée.
Nous publions ici une tribune émanant de plusieurs chercheurs participant à un Atelier d’écologique politique, communauté pluridisciplinaire de scientifiques travaillant ou réfléchissant aux multiples aspects liés aux bouleversements écologiques. Dans l’objectif de tisser des liens entre des connaissances dispersées et de réfléchir à la façon de les partager avec l’ensemble de la société, afin d’oeuvrer avec elle aux moyens de réorienter notre trajectoire en changeant en profondeur les modes de fonctionnement socio-économiques actuels.
Astronomes, physiciens, archéologues, historiens et chercheurs en sciences cognitives nous l’annoncent sans détour : le rêve d’une humanité d’immortels « servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale » ne se réalisera pas.
Ils proposent à contrario, de tout reprendre à zéro et de « commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre ».
Le constat
ll y a quelques analyses que nous souhaiterions vous livrer. La première consiste en la réponse à une question très simple, que nombreux.ses parmi vous se sont certainement déjà posée : notre mode de vie actuel est-il compatible avec la lutte contre le réchauffement climatique ? Ou en d’autres termes peut-on arriver à vivre comme nous le faisons actuellement en nous passant d’énergies fossiles ? La question est simple mais y répondre est compliqué. Pour le faire, il faut passer un temps considérable à lire des rapports du GIEC, lire des articles scientifiques, se documenter sur les énergies renouvelables et réfléchir. Au final, la réponse est relativement simple : c’est non. Ce qui rend les choses très difficiles est l’intermittence des énergies renouvelables, et le fait qu’elles soient extrêmement diluées, et donc nécessitent la couverture d’espaces considérables avec des grosses infrastructures très consommatrices en matériaux pour récupérer de l’énergie, avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer en terme de déchets miniers, perte de biodiversité et artificialisation du monde. Il existe néanmoins quelques possibilités. La première, qui n’est d’ailleurs pas si éloignée de la situation actuelle, est que nous exploitions outrageusement le reste du monde.Il existe effectivement une solution technologiquement possible qui serait qu’une frange ultra- minoritaire de la planète puisse continuer à vivre comme nous aujourd’hui, à condition d’exploiter les travailleurs d’autres pays ou de son propre pays, et de refuser l’accès à ce mode de vie à d’autres, car il ne serait pas compatible avec l’avenir à long terme de la planète. Un Occident qui continuerait son mode de vie et maintiendrait donc l’ensemble du reste du monde dans la pauvreté serait techniquement possible, mais nous serons probablement tous d’accord pour dire que cela ne serait éthiquement pas soutenable. La seconde serait l’utilisation ultra-massive du nucléaire, dans des proportions telles qu’elle n’est envisagée sérieusement par aucun pays, fait de toute façon face au rejet de la majorité des citoyens, et ne pourrait tout au mieux constituer qu’une solution transitoire, en raison de la finitude des réserves d’uranium. La troisième est d’accepter l’intermittence et le fait que nous ne disposerions pas d’énergie à volonté tous les jours, et qu’à certains moments de la journée ou de l’année, on n’en aurait pas ou peu.
Mais finalement, en l’état actuel de nos connaissances, il n’existe pas de solutions technologiques qui permettent à toute la planète d’avoir notre niveau de confort actuel sans mettre en péril le climat et le vivant. Et les gens qui vous disent le contraire se trompent par ignorance, ont fait des erreurs de calcul, ou mentent par intérêt. Les scientifiques et les ingénieurs pourraient être utiles à mettre en place un certain nombre de choses souhaitées par les citoyens et utiles sur le long terme à l’humanité, comme une agriculture résiliente ou un bon système de soins. Mais ce n’est pas la voie qui est très majoritairement suivie. On assiste plutôt à l’heure actuelle à une philosophie très différente en matière d’ingénierie et de recherche scientifique, qui ont toutes deux complètement intégrées une illusoire et dangereuse idée de croissance et de progrès technologiques infinis. La recherche technologique se développe donc actuellement en se basant sur le postulat que demain, l’énergie sera encore très largement abondante, peu chère, et nous permettra de mener à bien des projets pharaoniques. Pourtant, qui peut sérieusement croire que, alors que nous devrions développer les moyens de nous déplacer les plus écologiques possibles, le développement d’un véhicule autonome truffé de capteurs et d’électronique soit une priorité ? Qui rêve encore de conquérir Mars alors que nous ne sommes pas capables de prendre soin de notre planète ? Qui pense encore que, alors qu’il n’a jamais été aussi nécessaire de reprendre en main le destin de l’humanité, nous devrions laisser la gestion de tous nos gestes quotidiens et des objets qui nous entourent à des intelligences artificielles ou à des algorithmes ? Et enfin, qui souhaite encore, alors que les humains ont plus que jamais besoin de retrouver l’humilité nécessaire à la prise de conscience de la finitude de notre planète, de nos ressources et de nos vies, nous vendre un rêve de toute-puissance et d’immortalité ?
Les gens qui nous vendent ce rêve s’imaginent sans doute que leur futur sera celui d’humains immortels, servis et soignés par des robots, buvant des cognac dans des voitures autonomes climatisées tout en se remémorant avec délice leur dernier voyage en navette spatiale. Cette science-fiction pourrait éventuellement devenir réalité mais, même si c’était le cas, nous savons très bien qu’elle ne pourrait être accessible qu’à une ultra-minorité tandis que tout le reste de l’humanité vivrait dans la misère, pour rendre ce rêve possible pour quelques-uns. Et c’est pourtant actuellement précisément ce projet politique, qui consiste en fait à vouloir sauvegarder le mode de vie d’une frange réduite de la population en exploitant le reste du monde qui est à l’œuvre, que ce soit au niveau national comme au niveau mondial. Mais il est désormais de notre devoir de refuser à la fois cette science-fiction et le projet politique associé. Notre rêve pourrait être un vrai rêve populaire, réaliste et humble : que l’immense majorité des habitantes et habitants de Notre Terre puissent dans les siècles à venir continuer à se nourrir, se soigner, à rire et à se divertir, sans avoir à quitter leur terre d’attache, et sans que notre Planète ne sombre dans le chaos. Et les navettes spatiales, les robots assistants et les véhicules autonomes ne participent pas à ce rêve ; au contraire, ils l’en éloignent.
Nous faisons partie de la minorité favorisée
Le problème, dans tout cela, c’est que, dans notre pays, beaucoup parmi nous sommes déjà presque des milliardaires immortels buvant du cognac dans un véhicule climatisé en rêvant de voyages en navette spatiale. Nous pouvons communiquer instantanément avec des gens à l’autre bout du monde, atteindre l’Australie en moins d’une journée, manger de la viande et des denrées provenant d’autres continents presque autant que bon nous semble, et avons une espérance de vie que jamais l’humanité n’a atteinte. La classe moyenne française peut -mais pour combien de temps encore, vu la dynamique de déclassement en cours- vivre dans de vastes maisons bien chauffées et dotées d’une piscine individuelle. Sa voiture est bien entendu dotée de nombreux gadgets électroniques et d’un GPS qui, rappelons-le, nécessite d’envoyer des satellites pour trouver sa route. Lorsqu’elle reçoit ses amis le weekend, elle est censée leur servir une belle portion de saumon d’élevage et de crevettes de Madagascar, dont l’un contribue à une surpêche mortifère dans les océans, et l’autre à la destruction de la mangrove à l’autre bout du monde. Comme le dit Edgar Morin : “Le mot bien-être s’est dégradé en s’identifiant au confort matériel et à la facilité technique que produit notre civilisation. C’est le bien-être des fauteuils profonds, des télécommandes, des vacances polynésiennes, et de l’argent toujours disponible”.Alors, si nous ne pouvons décemment pas conserver sur le long terme l’ensemble de tout cela, une question complexe reste en suspens : que souhaitons nous conserver de tout le luxe que la civilisation du pétrole nous a donné à connaître, à apprécier et qu’elle a même parfois rendu indispensable pour notre simple vie quotidienne ou notre métier ? Puisque nous partageons avec Extinction Rebellion cette envie de parler vrai, nous plaidons pour que, tous ensemble, nous ayons une discussion honnête et franche sur ce que nous souhaitons vraiment pour nous et pour le reste de l’humanité présente et future, à la lumière de ce qu’il est vraiment possible de faire. Souhaitons-nous maximiser notre bien-être présent sans trop nous soucier du long terme et de celui de nos descendants ? Quel degré d’inégalité à l’échelle d’un pays ou du monde sommes-nous capables de tolérer ? Que souhaitons-nous garder ? Notre espérance de vie ? Nos capacités à voyager loin et rapidement ? La société numérique ? L’alimentation carnée ? De vastes lieux d’habitation chauffés ? Les denrées exotiques ? Des piscines individuelles ? Vous le voyez, ces questions sont complexes car elles bousculent le confort qui nous semble avoir été acquis après des décennies de progrès. Elles sont en tout cas bien éloignées des questions faussement naïves auxquelles on nous propose de répondre dans le Grand Débat.
Nous ne prendrons qu’un seul exemple, qui nous tient particulièrement à cœur au sein de l’Atelier : celui des voyages en avion. Dans nos métiers de chercheuses et chercheurs, nous sommes incités très fortement à voyager en avion et certains parmi nous, comme beaucoup de françaises et de français, le prennent également pour nos vacances. Certains parmi nous ont volontairement arrêté les voyages en avion, mais ils sont très loin d’être majoritaires. Pourtant, actuellement, il n’existe aucune voie raisonnable qui permettrait de diminuer de manière significative la contribution de l’aviation au réchauffement climatique, et il n’y en aura aucune à moyen terme, les ingénieurs vous le confirmeront. Nous allons vous donner un chiffre : pour permettre à chaque Français.e de faire un voyage long-courrier par an en avion, il faudrait consacrer 16 départements français à la culture de l’agro-carburant ! Oui 16 ! Bien entendu, on parle là de monocultures et de techniques agricoles hyper-intensives qui ne peuvent qu’à long terme épuiser la terre et détruire la biodiversité. Nous ne pouvons pas nous permettre cela. Ou bien peut-être pourrions-nous, pour obtenir cet agro-carburant, perpétuer la catastrophe écologique et humaine en cours au Brésil, en déforestant l’Amazonie et expulsant les populations autochtones ? Pourquoi faire ? Pour prendre l’avion et aller constater de nos propres yeux les conséquences désastreuses de notre exploitation du monde ? Où pour aller dans des îlots de pseudo-authenticité maintenus artificiellement par des agences de voyages ou des autochtones pour continuer à vendre du tourisme à quelques privilégiés ? Est-ce cela que nous voulons ? Quant aux électro-carburants, moins gourmands en espace, ils nécessiteraient malgré tout, à l’échelle européenne, d’investir 1500 milliards d’euros, de couvrir l’équivalent de 2 fois la République Tchèque (ou 4 départements français pour la seule consommation française) de panneaux solaires et d’éoliennes uniquement pour l’aviation, le tout pour obtenir un carburant qui serait au mieux quatre fois plus cher que du kérosène et ne permettrait, dans le bien improbable meilleur des cas, de réduire la contribution des avions au réchauffement climatique que d’un facteur deux[S. Schemme et al, Fuel 205 198–221 (2017)]. Autant vous dire que les avions ne sont pas près de s’arrêter de voler au kérosène, alors que c’est maintenant qu’il faut diminuer nos émissions. Prendre l’avion est donc un luxe incompatible avec la sauvegarde de la planète sur le long terme, et il est de notre devoir de vous le dire ! Et toute politique basée sur nos connaissances scientifiques devrait arriver à la conclusion qu’il faut suivre trois voies en parallèle en ce qui concerne l’aviation : réduire, réduire et réduire. Et se poser la question de la nécessité vitale ou pas de maintenir cette technologie. Quelle est la vision politique actuelle autour de l’avion ? à l’échelle mondiale, 1500 nouveaux aéroports sont en projet...
Mais un point difficile, et il faut bien le reconnaître, est que, actuellement, très peu de gens sont prêts à arrêter de prendre l’avion, que ce soit chez les jeunes comme chez les moins jeunes. Pour beaucoup, le mot “voyage” est devenu synonyme de “prendre l’avion pour aller sur un autre continent”. De même, nous n’imaginons plus la vie sans internet, alors que cette technologie n’est présente dans notre quotidien que depuis 20 ans. Sans parler des smartphones, qui ne sont pourtant là que depuis 10 ans, et dont certains parmi vous disent pourtant “je n’imagine pas la vie sans”. Le luxe technologique a colonisé notre imaginaire, et nous sommes devenus incapables d’imaginer une autre vie. C’est dire la puissance qu’ont les forces qui nous entraînent vers une seule et même manière de voir les choses.
Deux propositions... pour commencer
Comment sommes-nous arrivés là ? La société dans laquelle nous vivons nous incite à faire toutes ces dépenses luxueuses à travers la publicité : cette dernière cherche à envahir nos vies jusqu’aux pissotières des bars, et cherche à communiquer avec les smartphones pour proposer des publicités personnalisées, alors que nous cherchons simplement à nous promener paisiblement dans la rue. Alors, plus que jamais, à l’aube de la catastrophe écologique, refuser ce que la société de surconsommation attend de nous devient un impératif. Il nous faut plus que jamais réfléchir à ce qui relève du luxe, et ce qui relève du besoin. Nous devons faire en sorte que le luxe, réservé à une minorité, disparaisse, mais que toute la population puisse satisfaire ses besoins essentiels. Nous devons donc en premier lieu supprimer toute la machinerie publicitaire qui nous fait passer le luxe pour des besoins fondamentaux. L’interdiction totale de la publicité est donc la première mesure que nous proposons pour la transition écologique, car nous ne voyons pas un seul, nous disons bien pas un seul, point positif pour notre société à son existence. Notez bien que nous disons publicité, et pas information. Les informations utiles aux consommateurs peuvent et doivent rester présentes dans les endroits où l’on y accède volontairement. La publicité, qui consiste à imposer une incitation perverse non désirée à surconsommer, doit tout simplement disparaître de nos vies.Par ailleurs, plus que jamais, la société doit devenir égalitaire car, dans un monde où les ressources et l’énergie vont mécaniquement être amenées à se raréfier, les inégalités vont devenir de plus en plus difficiles à être éthiquement supportables pour les franges les plus aisées, et physiquement supportables pour les franges les plus pauvres. On nous répondra que les inégalités sociales sont intrinsèques aux sociétés humaines. Ceci est un mensonge, bien pratique pour justifier la mainmise de la richesse part quelques-uns. Il existe de nombreux exemples de sociétés humaines ayant vécu, parfois pendant des millénaires, dans des sociétés égalitaires, sans pouvoir, sans rapport de domination, et au sein desquelles les ressources étaient partagées. L’accumulation de richesse était dévalorisée socialement, et l’entraide était la norme. Les inégalités ne sont pas intrinsèques à la nature humaine, elles sont le résultat d’une culture que nous avons le devoir de remettre en question !
Alors, comment pourrait-on mettre en place un vrai régime égalitaire, qui réponde aux besoins de tous, et empêche l’accumulation de luxe qui gaspille nos précieuses ressources et le futur de notre planète ? Dans certains projets politiques, on parle souvent de limitation des salaires ou de taxation des successions. Ces mesures sont intéressantes mais insuffisantes, car des moyens ont toujours été trouvés pour contourner les politiques de répartition et accumuler de la richesse ; il suffit de regarder les statistiques de répartition des richesses pour s’en persuader. Il nous faut proposer un projet politique qui fasse tout simplement perdre son sens à l’accumulation de richesses. Ce que nous proposons ici est différent : il s’agit du contrôle social de la nature de la production. Le système capitaliste repose sur la propriété privée et la liberté d’entreprendre. Nous ne remettons ici nullement en cause la liberté d’entreprendre, mais nous remettons en cause vigoureusement la liberté d’entreprendre, de produire, et de vendre n’importe quoi. Ce qui doit être mis en vente et proposé à l’achat au citoyen doit répondre à un certain nombre de principes et doit être évalué par des assemblées dédiées. Le premier de ces principes est que ce produit doit impérativement prendre soin de la planète, des humains et des autres êtres vivants, tant dans ses matériaux, son mode de production, que dans sa finalité. Il ne s’agit pas juste de répondre à quelques normes, nous voyons bien que cela ne fonctionne pas : il s’agit de passer à un mode de production par autorisation des citoyens, en considérant tous les aspects que l’introduction d’un nouveau produit a sur l’ensemble de la société et sur les sociétés à venir. Le second principe est que tout produit ou service vendu au grand public doit impérativement pouvoir être acheté par le plus grand monde. Ce faisant, l’accumulation de richesses perdra tout son sens, puisque la richesse ne servira plus.
L’an 01
Alors, à l’heure où nous devons imaginer un nouveau futur, un autre rapport à la technologie, une nouvelle évaluation de nos besoins, nous pouvons nous tourner vers nos prédécesseurs, ceux qui avaient refusé de sacrifier leurs rêves et leur environnement au nom du progrès économique, vers tous ceux qui avaient déjà anticipé, depuis deux cents ans, le pétrin dans lequel nous nous trouvons maintenant ! Et ce, alors même qu’il n’était même pas question de réchauffement climatique.Commençons donc cette nouvelle ère de manière rafraichissante, en (re)-regardant le film l’an 01, ou en lisant la B.D. Ce film commence par une décision partagée par toute la population d’arrêter la production industrielle et la consommation de biens inutiles, et par une réflexion sur ce qu’il est indispensable de continuer à produire pour le bonheur de tous. Le mot d’ordre de ce film est “on arrête tout, on réfléchit, et c’est pas triste”. Jamais ces trois mots d’ordre n’auront été autant d’actualité : “On arrête tout”, car un grand nombre de choses qui nous entourent doivent être arrêtées, c’est indispensable. “On réfléchit”, car la situation dans laquelle nous nous trouvons est d’une complexité inouïe, et qu’il n’y a pas de réponse simple à une situation complexe ; “ et c’est pas triste”, car ce que nous allons chercher à mettre en place, c’est une nouvelle manière d’être heureux et d’être bien ensemble, sans pour autant détruire le vivant. A aucun moment nous ne devons laisser la joie nous quitter, car nous pouvons facilement nous débarrasser de beaucoup de choses sans que notre joie nous quitte, au contraire : aller nous baigner dans les lacs et les rivières plutôt que dans la piscine d’un.e pote, louer une maison à la campagne avec 30 ami.es plutôt que d’aller à Bali, se retrouver dans un parc ou un bar plutôt que de zoner sur facebook, dormir avec un gros pull Casimir orange plutôt qu’en T-Shirt, aller bivouaquer en montagne plutôt que d’y faire du ski, raconter des conneries plutôt que de faire des selfies, manger des poires plutôt que des ananas, brasser de la bière dans son salon plutôt que de bosser pour Airbus, rouler à 70 dans une vieille 4L pourrie en chantant plutôt qu’à 140 dans un SUV et son autoradio bluetooth... le Nouveau Monde que nous allons mettre en place sera tout sauf triste. Ce sont les ennemis du vivant qui veulent faire croire que sobriété rime avec tristesse car pour eux, le bonheur nécessite un yacht. Nous serons heureux, et nous n’aurons pas de yacht... et personne n’en aura, car nous aurons décidé de ne plus en produire.
Alors, comme dans l’An 01, nous décidons nous aussi de commencer une nouvelle ère en refusant les technologies qui nous apportent plus d’enfermement que de liberté, en imaginant de nouvelles manières de produire, de nouvelles manières de prendre les décisions qui nous concernent, et de nouvelles manières de communiquer, de voyager, de nous soigner, de mourir, de faire la fête, de travailler et d’apprendre. Car le système politique et économique actuel, nous le voyons tous les jours, est structurellement incapable de prendre en compte le long terme, et il n’est plus capable de se réformer : il se contente de se protéger et de défendre ses serviteurs, tout en priant qu’une révolution n’ait pas lieu, s’emmurant avec son trésor, un fusil à la main. Il ne s’agit pas d’un problème de personnes. Nous pouvons certes être en désaccord avec M. Macron, mais il n’est que la représentation émergeant naturellement de nos règles et de notre système. Alors, si nous devons mettre fin à quelque chose, c’est plus à notre système actuel qu’à la présidence de Macron.
Ce qu’il adviendra de l’humanité dans les années et les siècles qui viennent n’est pas encore écrit : la réponse dépend de nous, aujourd’hui, car nous vivons un moment unique dans l’histoire. Les commentateur.rices ne peuvent pas dire mieux en disant que nous sommes la première génération à subir les effets du changement climatique, et la dernière à pouvoir le limiter à des niveaux encore tolérables pour le bien-être de nos descendants. Alors peut-être que le 15 mars 2019, l’an 01 a commencé. Le jour où la jeunesse s’est révoltée ! Alors, que le nouvel élan qui souffle aujourd’hui ne s’arrête jamais, et longue vie au mouvement du 15 mars !
Signataires :
Frédéric Boone, astronome adjoint, Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie (IRAP), UMR CNRS – UT3.
Guillaume Carbou, maître de conférences en sciences de la communication, Laboratoire Sciences, Philosophie, Humanités (SPH), Université de Bordeaux ; associé au Laboratoire d’études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales (LéRASS), UT3.
Julian Carrey, professeur en physique, Laboratoire de Physique et Chimie des Nano- Objets (LPCNO), UMR CNRS – INSA – UT3.
Jean-Michel Hupé, CR CNRS en sciences cognitives, Centre de Recherche Cerveau et Cognition (CerCo), UMR CNRS – UT3.
Vanessa Léa, CR CNRS en archéologie, laboratoire TRACES, UMR CNRS – Université Toulouse Jean-Jaurès & Laboratoire d’écologie fonctionnelle et environnement (écoLab), UMR CNRS – INP – UT3.
Sébastien Rozeaux, maître de conférences en histoire contemporaine, laboratoire France, Amérique, Espagne – sociétés, pouvoirs, acteurs (FRAMESPA), UMR CNRS – UT2.
mercredi 10 avril 2019
Les gens meurent
En plein Congrès, la jeune députée américaine Alexandria Ocasio-Cortez pousse un coup de gueule sur l'urgence pour son pays d'en faire plus en écologie.
dimanche 13 janvier 2019
Du bon usage de la consultation nationale Par Bruno Latour
https://aoc.media/analyse/2019/01/14/usage-de-consultation-nationale/
Du bon usage de la consultation nationale
Par Bruno Latour
Philosophe et sociologue
Et si derrière la « crise » des gilets jaunes se cachait l’opportunité d’un renouveau politique ? À la veille de l’ouverture du grand débat, Bruno Latour esquisse la possibilité d’une large réflexion sur la mise en œuvre d’une conversion générale du mode de fonctionnement du pays, conciliant enfin défis écologiques et enjeux économiques.
La situation créée par les « gilets jaunes » est une occasion rêvée pour rebondir politiquement : c’est en effet la première fois qu’il devient clair pour tout le monde qu’il existe un lien direct entre transition écologique et justice sociale. Inutile de continuer à opposer économie et écologie : il faut les conjoindre, tout en reconnaissant que c’est ouvrir la boîte de Pandore.
Bien que la désorientation semble générale, le public sent bien le décalage entre les buts que la civilisation s’est donnée jusqu’ici et le lieu matériel où cette même civilisation doit apprendre à résider si elle veut durer. Il suffit pour cela de lire les annonces des scientifiques, tous les jours, dans les journaux. La déconnexion entre ces annonces d’une menace imminente et l’incapacité d’agir à temps et à la bonne échelle pour en prévenir les effets, est la cause profonde de tous les mécontentements actuels. Il ne s’agit pas seulement d’une opposition aux taxes sur l’essence mais d’une crise existentielle sur la direction donnée à la civilisation. (On reconnaît là le parallèle avec la parole fameuse : « C’est une révolte ? – Non sire, c’est une révolution », mais à une tout autre échelle).
La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence.
Comment s’étonner de la souffrance de ceux à qui on ne dit pas – mais ils le sentent parfaitement – que la déconnexion entre le projet de la civilisation et l’état de la planète exige une transformation profonde de leurs modes de vie ? Que le partage des sacrifices va évidemment reposer à nouveau toutes les questions de justice sociale ? Mais qu’il y a là, ce qu’on ne dit jamais sous une forme positive, une formidable occasion, pour tout un peuple, de réinventer ces conditions d’existence ?
Il ne s’agit ni de progresser à l’ancienne, c’est-à-dire à l’aveugle, vers un état de la planète impossible à soutenir, ni de régresser, mais de changer de cap pour faire à nouveau coïncider le pays tel qu’on l’imagine et le territoire réel dont on tire sa prospérité. La civilisation qui s’aperçoit qu’il n’y a plus de terre correspondant à son projet, littéralement, atterrit enfin et s’organise en conséquence. Cette coïncidence, c’est ce qu’on peut appeler le terrestre.
L’objectif est donc le suivant : désigner le terrestre – sol, terre, milieu de vie, « heimat », écosystème, conditions matérielles d’existence, peu importe le nom – comme ce dans quoi doit dorénavant s’ancrer la question du niveau de vie et de la justice sociale. Il ne s’agit pas d’une régression, mais d’une incarnation, enfin réaliste, de la politique dans un monde réel et durable.
Tout le monde a l’air surpris par cette crise, mais personne n’a jamais expliqué au peuple français, clairement et en entrant dans les détails, que les projets traditionnels de développement, émancipation, progrès, prospérité étaient dorénavant liés à la possibilité de trier dans nos pratiques et nos habitudes celles qui étaient compatibles avec ce nouveau territoire et celles qui ne l’étaient pas. Ce retour du territoire, de la terre, du terrestre comme condition d’exercice de la politique n’a jamais été exprimé clairement. (Il n’y a guère que le mot « sol » mais il reste pour le moment un terme d’extrême droite, maurassien, identitaire, sans aucune accroche écologique crédible.)
Le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger.
Dépasser le clivage gauche-droite est un immense progrès mais, pour le moment, il ne fait que désorienter encore plus le public tant que l’on ne désigne pas ce vers quoi la société doit dorénavant se diriger. Comme toujours le ni-ni ne mène à rien. Diffuser le mot de « transition » ne rassurera personne tant qu’on ne dit pas vers quoi l’on est appelé à « transiter ». Si l’horizon de la mondialisation ou de la globalisation qui orientait jusqu’ici la politique (progressiste contre réactionnaire) a disparu, il faut une autre orientation qui permette de désigner de nouveaux progressistes et de nouveaux réactionnaires, mais aimantés par une nouvelle définition du territoire français.
Le problème, c’est que le retard dans la prise au sérieux de la mutation climatique fait que personne, pas plus l’État que les citoyens – et encore moins les partis dits écologiques –, n’a d’idée précise et partageable sur ce territoire vers lequel on doit désormais se diriger. On sait qu’il faut ancrer toutes les pratiques dans un sol, que les conditions matérielles doivent être « durables », que l’économie doit être « circulaire », mais on sait aussi que chacun de ces souhaits entre en conflit avec toutes les décisions prises antérieurement sur l’équipement des villes, les choix énergétiques, les engagements internationaux, le droit de propriété, les formes d’agriculture, etc. Réorienter vers le terrestre, c’est, par définition, multiplier les controverses sur tous les sujets possibles de l’existence quotidienne et nationale, sans que l’État possède les réponses.
L’État ne peut pas, dans l’état actuel, savoir quoi faire puisque son organisation administrative est entièrement structurée par l’usage du territoire, de la souveraineté, de l’autorité qui était adapté aux mouvements de modernisation et de développement maintenant mis en péril et suspendus hors-sol par le nouveau régime climatique. Il faut donc recharger l’État de nouvelles tâches et de nouvelles pratiques pour qu’il sache lui-même comment accompagner à nouveau la société civile en voie de réorientation vers le terrestre.
Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés.
La tension actuelle vient de ce que la société civile n’est pas plus capable que l’État de s’organiser vers ce nouveau régime comme on le voit par l’irréalisme des demandes. Il n’est donc pas facile de passer de la plainte à la doléance (terme entendu au sens ancien des « cahiers de doléances » qui décrivaient des territoires en fonction des injustices commises et des moyens d’y remédier par une autre organisation de la fiscalité et du droit). La désorientation est donc générale, d’autant que ce qui reste des anciens partis continue à organiser la dispute selon l’ancien vecteur – identité nationale ou ethnique d’un côté, mondialisation et progrès de l’autre, sans oublier la révolution en costume d’époque enfin, si l’on voulait compléter le désespérant tableau de « l’offre politique ».
En même temps, dans tous les coins de France et sur tous les sujets, d’innombrables initiatives préfigurent un atterrissage vers cette autre forme d’appartenance au territoire. En un sens, les Français ont déjà changé de direction et d’attente, mais personne ne leur a dit ! Du coup, ces initiatives n’ont pas de représentation publique et partagée.
La question actuelle est de savoir si le gouvernement peut se saisir de la crise pour en amplifier l’enjeu. Puisque vous protestez avec raison contre la mauvaise manière de réconcilier écologie et économie, que proposez-vous de mieux ? Est-il possible pour un gouvernement, dont on attend toujours qu’il sache quoi faire, d’accepter le partage d’ignorance ajusté à l’étendue de la crise actuelle ?
Il ne s’agit pas d’une simple concertation même nationale car les sujets sont beaucoup trop polémiques et controversés. La concertation n’a de sens qu’entre citoyens capables d’exprimer leurs intérêts et de les articuler dans un projet de transformation explicite. Or, la désorientation actuelle est beaucoup plus grave : nous avons de la peine à expliciter nos intérêts parce que nous sommes pris dans deux projets de civilisation incompatibles.
Avant qu’une concertation soit efficace, il faut un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique.
Plus gravement, nous ne sommes pas capables de décrire précisément le territoire dont nous dépendons et qui nous permet d’exister et de prospérer (territoire, il est important de le souligner, qui déborde les frontières de l’État-nation comme du maillage administratif). C’est évident pour le climat ou les sources d’énergie ou d’alimentation, mais c’est vrai aussi de toutes les conditions matérielles, eau, biodiversité, transport, éducation, métiers, multinationales, Internet, etc. La limite, le contenu et la composition des terrains de vie, voilà ce qui est le plus compliqué, aujourd’hui, à définir. Ce que la question des migrations met en lumière de façon chaque jour plus dramatique.
Avant qu’une concertation soit efficace, il faut donc un travail de description des territoires de vie, effectué par les citoyens eux-mêmes, qui leur permette de repérer ce qu’ils veulent conserver et ce qu’ils veulent modifier de l’ancien régime climatique. Description forcément controversée, contradictoire, mais indispensable pour redéfinir les missions de l’État.
L’épisode des cahiers de doléances prête à malentendu mais il ne peut pas être passé sous silence parce qu’il offre un précédent unique d’une crise majeure où l’État avoue son ignorance sur ce qu’il faut faire. Il ne faut pas oublier qu’en eux-mêmes les 60 000 cahiers ne menaient aucunement à la Révolution ; ils offrent plutôt un modèle d’injonction (explicite dans la lettre de convocation du 24 janvier 1789) à décrire les abus, la fiscalité, les territoires, l’économie dans un même souffle sans présupposer un cadre préalable. Ce qui se fait au fond spontanément dans la crise actuelle, mais qu’il faut amplifier et généraliser jusqu’à ce que l’entrecroisement des doléances controversées permette de repérer les solutions réalisables. (L’autre parallèle frappant est celui du Brexit qui mobilise informellement pendant deux ans tout un peuple pour passer de la plainte identitaire – « Britain first ! » – à la réalisation progressive des attachements innombrables dont ce même peuple s’aperçoit qu’il ne peut et ne veut pas se passer.) De la plainte à la description des attachements, c’est toute la politique actuelle qui est en jeu.
Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ».
Pour sortir du modèle « cahier de doléances », disons qu’il s’agit d’une « cartographie nationale des controverses » à résoudre lors de l’inévitable transition de la France vers le nouveau régime climatique, selon le principe que les meilleurs experts pour dresser cette carte ce sont les citoyens eux-mêmes directement engagés dans les territoires en mutation ; citoyens simplement accompagnés ou aidés par les administrations qui en attendent les résultats mais ne s’y substituent pas.
En supposant que cette immense prise de risque soit la meilleure réponse à la crise, comment la mener à bien ? Le manque général de confiance envers l’autorité rend impossible le modèle de la convocation par l’État, par un parti, par les préfets, d’une procédure du type « cahier de doléances ». La seule procédure praticable semble devoir procéder en trois temps : faire un appel d’offres auprès des groupements déjà engagés dans la transition vers le terrestre (ONG, militants, associations culturelles, centres de recherche, universités, lieux de culte, écoles d’art, syndicats) afin d’organiser de telles assemblées ; sélectionner ceux qui en semblent capables et dont la qualité de parole ne puisse pas immédiatement être mise en doute ; puis soutenir financièrement et assurer la logistique (Internet, réseau social) de la mobilisation de ceux au service desquels ils ont accepté de se placer. (On peut aussi imaginer de commencer par un territoire volontaire, voire une ville ou un métier.)
Indépendamment des difficultés organisationnelles de cette cartographie des controverses, il y a une question de tonalité : il faut mettre en avant que cette crise offre d’abord une occasion formidable de reprendre l’initiative puisque de toute façon, il faudra bien qu’un pays se lance dans cette conversion générale de son mode de fonctionnement pour réconcilier sa définition du territoire avec ses conditions d’existence. Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi pas la France ? Être le « pays des droits de l’homme » ne suffit plus à son destin : elle doit être le premier pays qui se lance dans cette aventure. Il y a là une question qui est au cœur de la notion de patrie et, en particulier, de la patrie européenne, puisqu’il s’agit bien de reprendre ces vieilles notions de peuple et de sol, si fondamentales pour l’identité, mais en leur donnant un contenu complètement nouveau qui les rattache au monde réel. Encore une fois, il ne s’agit pas de régresser, de s’appauvrir, de décroître, mais de changer de cap pour apprendre à prospérer.
Bruno Latour
Philosophe et sociologue, Professeur émérite au médialab de Sciences Po













