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dimanche 11 mai 2025

Le tekmil : « Nous analysons non pas le moment mais l’Histoire ; non pas l’individu mais la société ».

 Source : https://serhildan.org/le-tekmil-un-outil-de-reflexion-collective/

Il n’est pas de révolution possible sans remettre en question la personnalité des individus, construite par des systèmes oppressifs : capitalistes, patriarcaux, racistes, validistes… Au sein du mouvement kurde, le tekmil est un outil qui permet, à travers la pratique de la critique/autocritique, de s’engager dans une démarche permettant de mettre en accord personnalité et idées.
Ce texte a été rédigé par des volontaires engagé.es au Rojava dans le groupe Tekoşîna Anarşîst (Lutte anarchiste). Il propose un point de vue particulier sur le t
ekmil, qui permet d’en découvrir les principes, mais n’a pas vocation à être généralisé. Le mouvement kurde, qui a théorisé et pratiqué le tekmil, insiste sur la nécessité d’une formation pratique à celui-ci. Le tekmil ne peut être un simple outil sans connexion à une éthique militante, et à un système de valeurs bien définies.

Qu’est-ce que c’est ?

Le tekmil est un instrument de réflexion collective. Les racines historiques de ce que nous connaissons sous le nom de tekmil remontent aux traditions communistes autoritaires, telles que le stalinisme. Toutefois, Mao a été le premier, parmi ces traditions, à accorder autant d’importance aux méthodes de critique et d’autocritique. En résumé, nous pouvons affirmer que la critique et l’autocritique ont été précieuses pour les mouvements révolutionnaires en général, et n’ont jamais été étrangères aux mouvements révolutionnaires non autoritaires en général. Dans le contexte du Rojava, tekmil peut être traduit par  » rapport  » – en outre, on peut retracer le développement et la transformation de ce sens en fonction de la situation. Néanmoins, il est utile de garder à l’esprit la traduction littérale – l’humilité et la brièveté sont valorisées dans le tekmil. Il contient de nombreux codes culturels, mécanismes et présupposés idéologiques, et il nécessite une compréhension et une base philosophique et idéologique solide.

Cet article transmet une expérience spécifique de l’organisation anarchiste au Rojava et ne représente pas nécessairement ou ne s’étend pas à toutes les autres pratiques du tekmil dans toutes les structures révolutionnaires au Kurdistan et au-delà. Nous ne voulons pas donner l’impression que nous sommes « porteurs des connaissances les plus exactes sur le tekmil » et que nous voulons « vous dire comment ça marche vraiment ». Au contraire, notre position et notre expérience viennent de et avec humilité, et nous aimerions partager ce que nous avons appris à travers nos interactions avec le mouvement révolutionnaire dans le nord-est de la Syrie. Il faut comprendre que ce texte est écrit à travers le prisme de l’organisation anarchiste internationaliste au Rojava – nous ne prétendons pas avoir le point de vue le plus objectif, et notre position comporte aussi ses propres limites. Nos expériences peuvent différer de celles d’autres internationalistes qui ont appris à connaître le tekmil dans ce contexte, ainsi que du vécu de celles et ceux pour qui le Kurdistan, les langues et la culture locales sont natives. Ce que nous pouvons et voulons, c’est partager nos propres expériences et perspectives sur le tekmil. 

Dans les structures révolutionnaires du Kurdistan, le tekmil est utilisé comme un outil de réflexion et d’analyse collective. Le tekmil évalue la socialisation dans nos sociétés, l’influence de la mentalité capitaliste et patriarcale sur nos personnalités, et traite de nos actions, de nos approches les uns envers les autres dans le format de la camaraderie et de la vie collective, et des idées que nous voulons mettre en pratique. L’une des principales parties du tekmil est la critique. Dans la plupart des communautés d’où nous venons, la critique est souvent perçue comme une attaque ou une déclaration négative. La philosophie du tekmil considère la critique comme un cadeau que les camarades s’offrent mutuellement avec les meilleures intentions du monde. Dans un telle perspective, la critique est ce qui nous permet de grandir en tant qu’individus, de travailler sur nos défauts – même si la critique peut être très difficile à écouter et à accepter. La critique peut également être difficile à exprimer. La mission du tekmil est de nous rapprocher de la réalisation de nos idées en nous-mêmes et autour de nous, et de nous éloigner de la mentalité du capitalisme et du patriarcat. Au lieu de cette dernière, le tekmil aide à développer la mentalité des personnes qui luttent pour la libération, et qui aspirent à être des révolutionnaires. Cela signifie changer l’état d’esprit et la personnalité en fonction des idées pour lesquelles nous nous battons.

Une brève histoire du tekmil

Pour comprendre comment le tekmil a évolué vers sa forme actuelle, nous devons nous pencher sur son histoire dans le contexte du Parti des travailleurs du Kurdistan. Pourquoi parlons-nous du PKK sur ce sujet ? Nous sommes des anarchistes, et le parti n’est pas la méthode d’organisation de notre mouvement. Cependant, cela n’enlève rien au fait qu’il y a des leçons à tirer de l’histoire du PKK pour nous aussi. La même chose peut être dite de tout mouvement révolutionnaire en général. De plus, le PKK n’est pas un parti dans le sens d’une participation au cadre organisationnel de l’État, mais il peut être considéré comme une forme d’organisation d’une lutte anti-étatique et anti-coloniale. Le PKK ne vise pas à être élu, il n’essaie pas non plus de changer le système de l’intérieur.

Le développement du tekmil en tant que tel, sous la forme que nous observons en tant qu’anarchistes internationalistes au Rojava, est inséparablement lié à l’histoire du développement du PKK. Par conséquent, pour mieux comprendre le tekmil, il est utile de se pencher également sur cette partie de l’histoire, aussi contradictoire qu’elle puisse nous paraître. Souvent, c’est des contradictions que nous pouvons tirer les leçons les plus précieuses. D’autres cultures ou mouvements ne sont pas étrangers à la réflexion collective. Elle a été utilisée de diverses manières dans le monde, par exemple, la « révision de vie » dans les organisations catholiques de Catalogne, après la guerre civile espagnole. Ou encore le « bâton de parole » des peuples autochtones dans les terres colonisées des Amériques. Les processus de réflexion collective sont inhérents à la plupart des communautés, sous une forme ou une autre. une forme ou une autre. On peut attribuer au tekmil dont nous discutons maintenant 4 étapes de développement, liées de manière similaire aux 4 étapes de développement du PKK.

Comment le tekmil s’est-il développé au sein du PKK ?

1973-1983 : La forme du tekmil n’est pas claire. Des réunions étaient organisées. C’était une période de développement de normes et de systèmes organisationnels.

1983-1993 : Le début du conflit armé avec la Turquie, jusqu’au cessez-le-feu. La base du tekmil existe, mais les besoins militaires l’emportent sur le travail analytique et idéologique nécessaire. Une mentalité patriarcale progresse.

1993 : La première trêve entre le PKK et la Turquie intervient. La guerre a eu un effet toxique sur les structures organisationnelles. Le PKK se concentre sur le développement de l’analyse organisationnelle et politique. Des structures autonomes pour les femmes se développent progressivement. Les hommes avaient une grande influence, la lutte telle qu’ils la concevaient était souvent réduite à la libération nationale et à une ligne marxiste-léniniste dure. Les femmes de l’organisation critiquaient l’approche patriarcale et la pensée militaire, et insistaient sur le développement de l’analyse de la personnalité et du progrès. De cette période, nous pouvons citer quelque chose qui a été le résultat idéologique du débat et du travail organisationnel et qui est devenu la célèbre citation, provenant du 5ème Congrès du PKK en 1995 : « 5% de notre lutte est contre notre ennemi, 95% est contre nous-mêmes. » Le tournant a également été la critique ferme du marxisme-léninisme.

1993-2002 : En 2002, le PKK change officiellement de paradigme idéologique, passant au confédéralisme démocratique. L’approche intro-organisationnelle commence à inclure non seulement une analyse de la personnalité, mais aussi la manière dont cette analyse est réalisée. Les structures autonomes de femmes déjà en place à cette époque s’éloignent du positivisme pour se concentrer sur la morale et l’éthique. La construction du concept de personnalité révolutionnaire tel que nous le connaissons aujourd’hui commence à cette époque – et cela a influencé la philosophie du tekmil.

Le tekmil en pratique

Il est important de comprendre les codes culturels du tekmil et sa structure. En les connaissant, vous pourrez vous faire une idée générale de ce à quoi ressemble le tekmil. La plupart des points ci-dessous sont communs à tout tekmil, mais il existe des différences.

Ainsi, nous pouvons lister les points suivants :

– Les participants.es sont assis en cercle égalitaire ou sous une autre forme qui ne suggère pas de hiérarchie.

– La culture tekmil suppose également que les participants ne mangent pas, ne boivent pas (uniquement lorsque c’est nécessaire), ne fument pas, ne parlent pas entre eux, ne s’amusent pas et ne s’assoient pas de manière décontractée.

– Chacun est censé s’asseoir ou se tenir debout à un niveau égal, de manière « respectueuse ». Imaginez comment vous vous assiériez ou vous mettriez debout si vous vouliez montrer du respect à vos camarades par votre position même, par votre corps.

– L’espace entre les personnes dans le tekmil est généralement propre, sans désordre, qu’il s’agisse d’une table ou d’un tapis, peu importe. Il est ouvert à la réflexion et à la participation.

– Des vêtements propres et une apparence généralement soignée sont les bienvenus dans le tekmil, et les chapeaux sont retirés. L’essence de cet élément culturel est l’idée que l’état intérieur d’une personne ainsi que ses idées, ses intentions et ses attitudes envers les autres se reflètent dans son apparence extérieure, et vice versa.

 

Quelle est la séquence des interactions durant le tekmil ?

– Le tekmil est lancé par le modérateur. Il permet aux participants qui le souhaitent de parler dans l’ordre et note brièvement l’essentiel de ce qui est dit dans le tekmil.

– Tous les participants doivent avoir un cahier ou quelque chose pour prendre des notes. Le tekmil implique un processus de réflexion et de préparation, c’est pourquoi les éléments du tekmil ne sont pas notés 10 minutes avant le tekmil, mais continuellement lorsque la réflexion ou la pensée s’impose. Une façon importante de se préparer au tekmil peut être de réserver un moment spécial pour cela, un jour ou plus avant le tekmil.

– Les participants peuvent lever la main pour s’exprimer. Avec la permission de l’animateur, on peut commencer à exposer ses arguments. Vous ne pouvez parler qu’une seule fois des points d’autocritique et de critique, et une seule fois des suggestions.

– Après que l’autocritique et la critique ont été exprimées par tous ceux qui voulaient s’exprimer, vous pouvez rassembler les suggestions dans une liste, puis les discuter une par une.

– À la fin de la discussion, le modérateur résume le tekmil. Le but est de passer en revue les thèmes de la critique et de l’autocritique, et de leur donner une forme commune, de les présenter dans une vue d’ensemble. L’animateur peut donner un point de vue sur ce qu’il voit et essayer de faire ressortir ce à quoi il faut penser, réfléchir et travailler.

– Il est également possible de passer en revue les décisions prises à propos des propositions, de rappeler les tâches entreprises et les décisions collectives.

Donc, la structure du tekmil en bref :

        • Autocritique.
        • Critique
        • Suggestions
        • Évaluation

Conseils pour le tekmil

Ces conseils sont le fruit de l’expérience accumulée en matière de tekmil, et soulignent ses caractéristiques ainsi que l’importance de ses principes de base. 

– S’il existe une structure ou un groupe autonome non masculin, il doit avoir son propre tekmil séparé. S’assurer qu’une telle structure a du temps à consacrer à son tekmil autonome (plutôt que de l’organiser comme un surcroît de travail) est la tâche de l’ensemble du groupe ou de l’organisation, et pas seulement de sa partie autonome. Le tekmil autonome sans les hommes n’est pas une activité supplémentaire, facultative, mais un tekmil tout aussi important. Pourquoi est-elle importante ? Parce que dans un espace mixte, nous pouvons observer une dynamique différente qui est souvent dominée par un comportement patriarcal. Un tekmil autonome sans hommes peut ouvrir des portes qui ne seraient pas autrement accessibles aux participants non masculins du tekmil, et leur permettre de créer leur propre solidarité et esprit dans la lutte pour changer la mentalité patriarcale. Ceci, à son tour, peut apporter des approches, des réflexions et des solutions plus progressistes à l’ensemble du collectif. Il peut également créer un espace pour l’analyse, la discussion ou la critique de quelque chose qui, pour quelque raison que ce soit, est mieux discuté dans un espace sans hommes – ou il peut servir tout autre objectif ou signification que la structure autonome détermine pour elle-même.

L’objectif principal du tekmil autonome est de permettre aux camarades non-homme cis-genre de faire des critiques et des analyses plus profondes dans un cadre où ces critiques ne peuvent pas être utilisées par des camarades hommes cis-genre pour diviser ces camarades. Cela permet un espace pour que les critiques dirigées vers les camarades hommes soient apportées par la structure autonome plutôt que par un individu non-homme ci-genre. Cela empêche l’exploitation du conflit par les camarades hommes, car un seul individu ne peut être désigné comme porteur de la critique. Cela donne donc plus de pouvoir aux camarades non-hommes cis-genres et plus de force au moment de la critique.

« L’objectif principal du tekmil autonome est de permettre aux camarades non-homme cis-genre de faire des critiques et des analyses plus profondes dans un cadre où ces critiques ne peuvent pas être utilisées par des camarades hommes cis-genre pour diviser ces camarades. »

– Le tekmil peut avoir une forme plus courte, destinée aux situations dans lesquelles la cohérence, la brièveté et la clarté sont nécessaires. Dans le contexte du Rojava, on peut parler de  » tekmil militaire  » – par exemple, un tel tekmil est utilisé au front, après ou avant les opérations de combat. Le tekmil militaire a la même apparence, mais il est tenu en position debout, en cercle, et se caractérise par sa rapidité, sa brièveté – liées à la nature de l’environnement (la ligne de front). Cependant, la forme courte de la critique ne doit pas être confondue avec un manque de camaraderie, ou d’amour pour les camarades, qui sont les fondements de toute critique, quelle que soit la situation. Dans le contexte d’autres pays et de situations moins dangereuses, le tekmil court peut être appliqué dans des situations d’actions et d’activités différentes qui nécessitent un travail d’équipe cohérent et impliquent un certain degré de risque et la nécessité d’un bref processus de critique et de réflexion sur place.

– Essayez de surmonter votre ego. La critique est un cadeau.

– Empathie, amour et respect. Donnez et recevez, pensez aux sentiments des autres.

– Un environnement respectueux et sérieux fait partie intégrante du tekmil. Une telle atmosphère se caractérise notamment par l’absence de blagues, de cigarettes, de nourriture et de boisson.

– Parlez sans ambiguïté, de manière compacte et claire. Le plus souvent, il n’y a pas de besoin absolu de détails dans la critique. L’explication excessive des choses et des situations et l’approfondissement de la critique ne sont pas la même chose.

– Méfiez-vous d’un langage fort ou des déclarations telles que « c’est évident », « tout le monde le sait/le sent/le pense/le fait », « fou », « dégoûtant », etc. Réfléchissez à la manière dont notre façon de nous exprimer contribue à créer des liens et à favoriser la compréhension, ou à créer une séparation entre les camarades. La critique et l’autocritique doivent aider à progresser et à se développer, et non à rabaisser les gens.

– Lorsque nous formulons des critiques, il est bon non seulement de souligner les lacunes de l’approche de nos camarades, mais aussi de leur offrir une perspective et des moyens de surmonter ces lacunes. Cela nous aide également à considérer la personne que nous critiquons de manière subjective, de son point de vue, et à nous concentrer sur la manière dont nous pouvons tous travailler pour améliorer notre militantisme.

– La critique doit être formulée à la 3e personne par rapport aux autres. Il est utile de voir la critique et son sujet comme un sujet d’analyse exposé ouvertement devant tout le monde dans le tekmil. La critique à la troisième personne aide la personne critiquée à penser à elle-même de manière dépersonnalisée, à accepter plus facilement la critique et à la considérer de manière plus objective. Au contraire, la 2e personne est associée à une approche plus personnelle, donnant l’impression de s’adresser non pas au collectif mais à l’individu.

– Le tekmil en tant que processus n’est pas guidé par l’émotion. La philosophie du tekmil suggère que l’émotion ne peut être la base de la critique. Néanmoins, l’émotion est très importante et ne peut être exclue de ce que nous faisons. Les émotions font partie de nous, de la dynamique collective et des relations. Mais la façon dont nous gérons les émotions, la façon dont nous les exprimons, l’impact que nous avons les uns sur les autres dans le champ émotionnel, le sens que nous leur donnons et l’impact qu’elles ont sur ce que nous faisons est un sujet de réflexion. Bien que les émotions soient toujours avec nous et en nous, ce que nous mettons dans le tekmil devrait toujours être basé uniquement sur des idées, des valeurs, des principes, l’analyse et la réflexion. D’autre part, donner un sens aux émotions et en prendre soin est un travail nécessaire et permanent de l’ensemble du collectif, de chacun d’entre nous. Premièrement, nous devons travailler sur la manière dont nous partageons (ou non) les émotions, dont nous assumons (ou non) la responsabilité de nos propres émotions et de celles des autres, dont nous nous soutenons (ou non) les uns les autres, et sur les schémas de genre, de classe ou de race de ces dynamiques. Deuxièmement, nous pouvons créer et cultiver des espaces et des moments dédiés à la prise en charge collective des émotions, dans le prolongement de la suggestion précédente.

– Dans vos critiques, nommez les personnes et les choses de manière précise.

– Le tekmil nécessite une préparation et une réflexion approfondie au préalable. Cette préparation peut se traduire par la mise par écrit de vos pensées. Le manque de préparation entraîne une perte de concentration dans le tekmil, la répétition et l’oubli de la critique.

– Ne répondez pas aux critiques. Non seulement verbalement, mais il est également important de surveiller l’expression de votre corps et vos gestes. Il y a des moments où les personnes qui donnent ou reçoivent des critiques sont dans une position vulnérable. Des gestes comme rouler les yeux, soupirer, être impatient, ricaner, etc. peuvent avoir un effet négatif sur la personne qui donne ou reçoit la critique, ainsi que sur les émotions des personnes concernées.

– Ne répétez pas une critique qui a déjà été formulée.

– N’ayez pas peur du silence.

– En s’appuyant sur le fait que tekmil est un lieu formel réservé à la critique, il peut devenir difficile de donner et de recevoir des critiques… en dehors du tekmil. Le tekmil privilégie des qualités telles que l’humilité et la capacité d’écouter, de donner et de recevoir, ces qualités ne doivent pas se limiter au tekmil. Par conséquent, les critiques exprimées en dehors du cadre formel du tekmil doivent être acceptées de la même manière, dans un esprit de camaraderie – en écoutant attentivement. Dans le même temps, les critiques doivent également être formulées en dehors du tekmil lorsque cela est possible. Ne réservez pas tout ce que vous avez à dire pour ce seul moment. Le tekmil est aussi une espace ouvert pour permettre d’exprimer des critiques qui semblent difficiles à formuler dans la vie de tous les jours, mais ne prenez pas l’habitude de n’utiliser le tekmil que lorsque vous voulez faire un retour à quelqu’un et de rester fermé dans le cas contraire. Par exemple, cela peut devenir une dynamique malsaine, si les camarades accumulent les critiques qu’ils ont jusqu’au jour où il y a le tekmil et ne travaillent pas à développer cette compétence dans la vie de tous les jours. Néanmoins, pensez à vous exprimer correctement, de manière sérieuse et valorisante, et si cela ne vous semble pas possible sans la structure du tekmil, faites-le plutôt à ce moment-là.

– Dans la critique qui vous est faite, recherchez ne serait-ce que 1% d’auto-réflexion et de réflexion par rapport à 99% de contre-arguments. Même si la critique était basée sur des hypothèses fausses, ou sur ce que vous pensez être une vision déformée des événements, elle est basée sur une vision de la réalité et des événements de vos camarades. Avant de commencer à clarifier la situation, vous devriez au moins réfléchir à ce qui a conduit à cette critique, et respecter le fait qu’un camarade essaie de vous faire le cadeau de la critique avec les meilleures intentions – et croire en ces intentions, et non dans l’idée qu’ils veulent vous attaquer avec des mots. Réfléchissez à l’origine de tous les contre-arguments que vous pouvez trouver – peut-être l’ego blessé ? Donner une critique à quelqu’un peut être très difficile. Réfléchissez à quel point vous vous rendez disponible ou accessible à la critique. Appréciez la contribution et les efforts du camarade. Si ce qui est dit nécessite encore des éclaircissements, attendez le lendemain ou plus tard et discutez-en avec la personne qui vous a critiqué – non pas pour « rétablir la vérité » – mais d’abord pour mieux comprendre pourquoi le/la camarade a perçu quelque chose de cette façon, et pour mieux comprendre l’essence de la critique elle-même.

– S’accorder du temps pour la réflexion est une bonne chose. Réfléchissez à la manière et au moment de présenter votre critique. Il ne s’agit pas forcément de l’approche libérale qui consiste à retarder et à remettre à plus tard le processus de critique parce qu’il est difficile à formuler. Lorsqu’il s’agit de choisir le bon moment pour émettre une critique, vous devez évaluer comment la critique s’inscrit dans la situation générale autour de vous et du groupe, quelle est l’ambiance. Il ne s’agit pas de formuler la critique sous la forme la plus simple possible, mais plutôt de déterminer s’il y a encore du travail à faire avant et après la critique. Cette approche vise à rendre la critique non pas la plus facile, mais aussi efficace et utile que possible.

– Ne vous excusez pas pour vos lacunes. Travaillez dessus. Cependant, ne passez pas à côté du moment où des excuses sont encore nécessaires – sans pour autant renoncer à travailler sur vos défauts parce que des excuses ont été présentées.

– Toute critique comporte sa part d’autocritique, et vice versa. La vie collective et le travail en commun impliquent que nous sommes responsables les uns des autres et que nous créons notre réalité ensemble. Nous n’existons pas complètement séparés et isolés les uns des autres. Par conséquent, l’origine de chaque erreur, de chaque défaut, peut être vue et analysée en relation avec tous les autres camarades. Par exemple, lorsque vous écoutez une critique adressée à quelqu’un dans le collectif, pensez – pourquoi n’avez-vous pas soutenu ce camarade pour qu’il trouve une solution à tel ou tel problème, pour qu’il trouve un point de vue différent, pour qu’il change son comportement, pour qu’il se développe d’une certaine manière ? De cette manière, tout le monde peut trouver quelque chose à réfléchir pour lui-même dans toute critique ou autocritique exprimée dans le tekmil.

– En plus de ce dernier point, les critiques que vous entendez dans un tekmil donné à quelqu’un d’autre, vous pouvez également les appliquer à vous-même et réaliser quelque chose en vous. Il peut donc être utile d’écouter chaque critique attentivement et avec un esprit réfléchi, même si elle ne s’adresse pas à vous. Souvent, ce qui a été montré en exemple à un autre camarade est quelque chose que chacun peut travailler en lui-même. C’est parce que la dynamique dans laquelle nous agissons est souvent informée par le système oppressif dans lequel nous avons tous appris à agir.

– Des variations structurelles sont possibles avec une section « Mise à jour ». C’est au choix du collectif pratiquant le tekmil.

Pour résumer, on peut définir les tâches suivantes du tekmil :

        • Un processus de construction de la camaraderie et la promotion de relations plus fortes à travers l’autocritique et la critique.
        • Coordination.
        • Développement de sa propre personnalité et recherche de cet épanouissement dans le collectif.
        • Briser la hiérarchie.
        • Combattre la mentalité oppressive.
        • Résoudre les conflits et surmonter l’ego, comprendre l’influence de l’individu sur le collectif et vice versa.
        • Limiter les conversations non constructives.
        • Trouver un développement collectif.
        • Mener des analyses sur une base partagée.
        • Partager les points de vue sur les situations.
        • Créer des personnes capables de vivre dans une société meilleure. Nos approches actuelles sont associées à des systèmes d’oppression tels que le capitalisme, le racisme et le patriarcat.

Les fondements du tekmil

Il est important de mentionner et de souligner les valeurs qui fondent la méthode du tekmil, si l’on veut que sa pratique ait un sens. La pratique du tekmil peut être superficielle et ponctuelle – les gens émettent des critiques et des autocritiques juste pour le plaisir de s’en sortir, ou profitent de l’occasion pour attaquer et rabaisser les autres. Si nous critiquons, c’est par souci de l’autre et de nous-mêmes, pour prendre nos responsabilités et nous entraider.

Ces valeurs sont les suivantes :

        • Compréhension commune et acceptation de la méthode
        • Camaraderie et respect mutuel
        • Humilité et l’amour de l’apprentissage et de l’amélioration de soi.

Une tâche particulière du tekmil est le développement d’une personnalité militante. Ce concept implique :

        • Des valeurs collectives
        • La camaraderie et l’amour comme base des relations.
        • La vie collective au lieu de l’individualisme. L’équilibre entre le collectif et l’individuel
        • L’engagement. Autodiscipline et responsabilité, surmonter les défis et faire de son mieux pour soi-même et pour le collectif.
        • Recherche de solutions plutôt que de problèmes. Avoir l’état d’esprit qu’il est possible de gagner. Si on ne peut pas percevoir une victoire, on ne peut pas gagner.
        • L’humilité, l’écoute et la patience sont des qualités militantes.
        • Pour pouvoir utiliser les outils du tekmil, nous avons besoin de normes et d’accords collectifs. Si nous ne comprenons pas les bases, nous ne comprenons pas la critique. Sans cela, nous émettons des critiques à partir d’une position subjective.

Terminons par une citation d’une déclaration d’A. Öcalan, que les structures révolutionnaires au Kurdistan utilisent pour expliquer les principes et la culture du tekmil.

« Nous analysons non pas le moment mais l’Histoire ; non pas l’individu mais la société ».

lundi 20 janvier 2025

Contraindre notre rapport à l’espace dilate notre rapport au temps

Source : https://reporterre.net/Etre-paysan-Quand-une-vie-de-contraintes-devient-joyeuse


Retourner à la terre, c’est réinventer un rapport au monde, où la contrainte peut devenir source d’émancipation, assure notre chroniqueur néopaysan Mathieu Yon. « Il nous manque une poétique du temps long », dit-il.

Les paysans représentaient trois actifs sur dix dans la population française de 1955. Ils ne sont plus que deux sur cent en 2020 ! Plan social massif, « ethnocide des paysans » ou modernisation de l’agriculture... Les causes de cet effondrement varient selon le milieu social et syndical qui les énoncent. Mais toutes ces explications me donnent parfois le sentiment de passer sous silence un autre élément : celui de la transformation radicale de notre rapport à l’espace.

Ce ne sont pas seulement la concentration des terres, celle de la distribution alimentaire, ou le manque de compétitivité des fermes qui expliquent la disparition des paysans. Cela vient aussi d’un bouleversement de notre manière d’habiter, ou plutôt de consommer le monde. Comment réinventer un rapport au monde dans lequel la limite et la contrainte puissent devenir des sources d’émancipation ?

Le choix d’une vie paysanne serait une piste de réponse. Trop souvent, le travail quotidien, dimanches compris, le peu de vacances, le faible revenu, la retraite dérisoire, les aléas de production, de vente, la fluctuation des prix, la concurrence parfois déloyale… viennent briser l’élan optimiste et volontaire d’un retour à la terre. Pourtant, cette vie paysanne se réduit-elle à sa dimension économique ? Ou renferme-t-elle d’autres secrets, qui se découvrent peu à peu, au fil du temps ?

La poétique du potage de courges

Hier soir, je préparai un potage de courges, carottes et persil du champ, que je fis mijoter avec le faitout de mamie pendant deux heures, sur le poêle à bois. Les chênes et les acacias qui chauffaient la maison et cuisaient le repas, nous les avions bûcheronnés à l’automne, choisissant les arbres déjà morts dans les bois entourant les champs. En regardant le feu à travers la vitre du poêle, je ressentais une satisfaction un peu naïve, quelque chose de plein, comme si ma vie faisait partie d’un cycle, même s’il s’agissait d’une simple ponctuation sur les lignes du temps.

Ce n’était pas le grand soir, mais à cet instant, je crois que j’étais heureux. Ce bonheur pouvait-il être contagieux, ou serait-il renvoyé à un mode de vie anachronique, comme un vestige du passé dont on aime à se rappeler l’existence ?

« Une vie paysanne implique de se laisser contraindre par la terre »

Aujourd’hui, nous sommes nombreux à chercher une cabane, perdue dans la forêt, les mots ou les souvenirs. Ces lieux de répit me réconfortent, moi aussi. Mais on passe rarement sa vie entière dans ces refuges, quelques années tout au plus, comme Henry David Thoreau. Je crois qu’il nous manque une poétique du temps long, pour que nos retraits du monde deviennent des modes de vie. Cette expérience de la longue durée, est-elle compatible avec la recherche permanente d’une liberté de mouvement ?

Une vie paysanne implique de se laisser contraindre par la terre, et ce quels que soient les aménagements et les astuces mis en place dans les fermes. Lorsque mon travail diminue en hiver, j’augmente mon temps de lecture et d’écriture. Pourtant, les légumes de mon champ m’obligent toujours à une présence quasi quotidienne. L’astreinte géographique ne disparaît pas. Une part irréductible se maintient.

Comment rendre cette part à nouveau désirable ? Au fond, c’est une question profondément écologique. J’ai exploré ses contours, dans un livre publié récemment (Sortir de l’accélération, pour une écologie du temps) (éd. Nouvelle cité, septembre 2024), et j’ai fait une découverte très simple : contraindre notre rapport à l’espace dilate notre rapport au temps.

Si les champs devenaient des incarcérations joyeuses, nous faisant éprouver les clôtures de la terre et les limites du corps, l’usure de l’esprit et des mains, alors nous céderions un peu de l’arrogance de la modernité. Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de paysans ? Pourquoi le renouvellement des générations n’a-t-il pas lieu ? Parce que nous voulons échapper aux lieux qui nous obligent et aux poids de la terre, au bois qu’il faut fendre et au temps qui file entre nos doigts.

Les paysans écrivent des paysages, dans une grammaire difficile, avec des mots et des colères à plusieurs épaisseurs, auxquelles la société devient sourde. Ce ne sont pas les seuls à ne pas être entendus. Une multitude de métiers invisibles attendent, eux aussi, d’être lus, afin de partager leur quotidien lumineux, à travers quelques phrases ordinaires.

mardi 19 novembre 2024

Notre régime de croissance : individualisme et naturalisme


« La croissance n’est pas une valeur en soi de notre société, mais en quelque sorte le résultat fatal de la forme horizontale de ses institutions. Elle n’est pas le résultat d’un investissement culturel opéré par des puissances maléfiques. Elle découle directement de la libération des particules élémentaires décrétée par l’horizontalisme : une fois « désolidarisés » de la société, les individus sont naturellement amenés à s’engager sur la voie de la croissance, en raison du sentiment de précarité accru par l’isolement. »

Onofrio Romano, Towards a Society of Degrowth, Routledge (2020), p. 91.

Dans ce séminaire inspirant, Onofrio Romano s'inspire de Georges Bataille pour revisiter le concept de décroissance. Il démontre que le problème n’est pas la rareté mais l’abondance d’énergie qui pèse sur le vivant ; la solution ne passe pas par une sobriété utilitariste mais par une reprise de confiance envers l’art de la dépense improductive.

Le régime de croissance dans la modernité : 

  • précarisation mobilisante
  • dépense privée
Le contre-régime de décroissance :
  • protection désactivante (via des structures "providence")
  • dépense collective

vendredi 1 novembre 2024

Mise en récit : repères et ressources

 Source : https://fabriquedestransitions.net/recherche/mise-en-recits

La mise en récits par Julian Perdrigeat

Au-delà du "storytelling", la mise en récits est un outil stratégique pour conduire le changement et repenser le fonctionnement de nos organisations. Découvrez les cinq dimensions de l'approche narrative et la manière dont ils peuvent servir les transitions.



lundi 29 juillet 2024

FLECHA SELVAGEM

Source : https://www.youtube.com/playlist?list=PLYysvnBmz4S32JaJupR9X815Kp5OkK3YE

La flèche sauvage est un film qui projette le SAUVAGE dans le langage audiovisuel, un rêve qu'AILTON KRENAK avait pour reporter la fin du monde.  

C'est un audiovisuel qui n'a pas généré de nouvelles images. Une expérience fruit des temps que nous traversons, dans laquelle nous devons apprendre à gérer le plus possible et, malgré cela, continuer à rechercher la beauté.  

La flèche ouvre la voie à de nouvelles questions, c'est une manière de propager les contenus dont nous parlons dans SAUVAGE. Ils s’adressent au grand public et sont également une invitation aux écoles, universités, points culturels et projets d’éducation communautaire à accéder à des récits plus pluriversifs.  

Ils sont disponibles sur notre chaîne YouTube sous-titrés en anglais et en français et sont accompagnés de CARNETS SAUVAGES à lire et télécharger gratuitement avec des informations complémentaires, des propositions d'activités et des activations. 

Chaque flèche est composée d'un récit dans la voix d'AILTON KRENAK avec un scénario écrit par ANNA DANTES.  

Une myriade irradiante d’images « composées » à partir de diverses archives indigènes, artistiques et scientifiques, ainsi que d’animations et de musiques originales.

Série en sept épisodes.










lundi 22 janvier 2024

Manifeste des Peuples du Sud

Manifeste des Peuples du Sud

Au nom de la transition vers les énergies vertes, les pays les plus riches ont accentué leur course aux métaux critiques. Cette croissance des besoins amplifie l'extractivisme dans le Sud Global. A rebours de cette orientation mortifère, ce court manifeste appelle à une transition énergétique écosociale.

Collectif
5 janvier 2024

Lire le manifeste et le signer


 

dimanche 21 janvier 2024

Le dépassement est essentiellement une crise du comportement humain

Source : https://obsant.eu/blog/2024/01/17/la-crise-comportementale-de-lhomme-est-a-lorigine-du-dereglement-climatique/


Chaleur record, émissions record, consommation record de combustibles fossiles. Un mois après la Cop28, le monde est plus éloigné que jamais de ses objectifs collectifs en matière de climat. Selon des recherches récentes, la « crise comportementale » de l’homme, terme inventé par une équipe interdisciplinaire de scientifiques, est à l’origine de tous ces problèmes.

« Nous avons procédé à notre propre ingénierie sociale de la même manière que nous avons procédé à la géo-ingénierie de la planète », explique Joseph Merz, auteur principal d’un nouvel article selon lequel le dérèglement climatique serait un symptôme du dépassement écologique, lui-même causé par l’exploitation délibérée du comportement humain.


samedi 24 septembre 2022

Des savoirs indigènes pour inventer de nouveaux mondes

 

 Source : https://reporterre.net/Des-savoirs-indigenes-pour-inventer-de-nouveaux-mondes


 

Face à l’idéologie du développement captant les ressources de la planète, d’autres mondes sont possibles. Dans « Plurivers », une centaine d’alternatives sont mises en avant. Ne reste qu’à les relier.


dimanche 18 septembre 2022

Déconstruire nos croyances sur l’économie du don

Source : https://mrmondialisation.org/deconstruire-nos-croyances-sur-leconomie-du-don

Définition du don et du potlatch

Le don semble se référer à une prestation volontaire, libre, gratuite et désintéressée. Or, malgré les apparences, les analyses du sociologue montrent que les échanges sous forme de don sont en réalité obligatoirement faits et rendus, contraints et intéressés.

Le potlatch repose sur trois obligations qui constituent son essence : celle de donner, de recevoir et enfin de rendre.

« Il a fallu la victoire du rationalisme et du mercantilisme pour que soient mises en vigueur, et élevées à la hauteur de principes, les notions de profit et d’individu».

Relation fusionnelle entre personnes et objets

Contrairement aux sociétés qui nous ont précédées, les sociétés modernes distinguent nettement droits personnels et droits réels, de même que les personnes et les choses, ainsi que l’obligation ou la prestation non gratuite et le don. 

Sa définition de la relation personnes-objets des sociétés antérieures

« il y a mélange de liens spirituels entre les choses qui sont à quelque degré de l’âme et les individus et les groupes qui se traitent à quelque degré comme des choses ».  

La morale du don toujours en vigueur

« une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-même stationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l’obligation et de la liberté mêlés. »

Nous accordons par ailleurs toujours une attache sentimentale aux objets malgré la morale marchande qui domine nos comportements.

Le neveu d’Émile Durkheim voit ainsi dans nos sociétés se mettre en place plusieurs principes socialistes de résistance à la froideur absolue des échanges entre individus, telle que la législation de l’assurance sociale

Retour à la morale des autres sociétés

En effet, le partage du travail dans la société du don a un sens profondément social, contrairement au néolibéralisme qui isole l’individu et le dissocie de son travail qui sert de profits à autrui. Or l’économie de l’échange et du don n’entre pas dans les cadres économiques de l’utilitarisme.

Autrefois, le don entrait dans le cadre d’une notion hybride selon l’anthropologue, à l’intersection entre des prestations libres, gratuites et des échanges intéressés, utiles.

la morale moderne et utilitariste centrée sur l’individu et le profit, est profondément inégalitaire et surtout socialement regrettable pour les êtres humains.

 

Références bibliographiques :

  1. Sociologie-Ethnologie. Auteurs et textes fondateurs. (ss dir) d’Alain Gras. Publications de la Sorbonne, 2003. Via https://fr.wikipedia.org/wiki/Marcel_Mauss
  2. Mauss, Marcel. Sociologie et anthropologie. Presses Universitaires de France, 2004.
  3. Sahlins Marshall. Philosophie politique de l’ « Essai sur le don ». In: L’Homme, 1968, tome 8 n°4. pp. 5-17.

 

mercredi 2 mars 2022

Sauvages, naturelles, vivantes, en libre évolution… quels mots pour déprendre la terre ?

Source : https://www.terrestres.org/2022/02/10/sauvages-naturelles-vivantes-en-libre-evolution/

Lors d’un débat mouvant, des personnes issues des mondes de la paysannerie, du militantisme et de la recherche s’interrogent sur les avantages et les inconvénients d’une série de formules pour désigner, au sein de collectifs de lutte plus larges, des terres qui seraient retirées de tout rapport productif et largement soustraites à l’emprise humaine.

Marine Fauché · Virginie Maris · Clara Poirier
10 février 2022
Temps de lecture : 18 minutes

Lire l'article sur le site de la revue Terrestres

 

mercredi 1 décembre 2021

Articuler nos luttes politiques et notre lien au sensible

Source : http://www.mycelium.cc/2021/05/05/les-luttes-politiques-et-notre-lien-au-sensible-peuvent-trouver-des-lieux-de-convergence/


Cet article est téléchargeable en PDF via le lien suivant

Rencontre avec Laura, membre de Terr’Eveille et chercheuse en sociologie de l’environnement, et Aurel, membre de FEROS et étudiant en études environnementales.

Propos recueillis par Julien Didier (Mycélium)

Laura et Aurel, merci de nous accorder cette interview qui chercher à explorer les ponts que l’on peut créer dans nos mouvements entre deux tendances qu’on peut souvent voir s’opposer : je veux parler d’un côté des approches dites “militantes”, tournées surtout vers une action extérieure, et d’un autre côté des approches plus sensibles, qui mettent en avant une transformation plus intérieure ou intime, comme stratégie de changement social et écologique.

Si ces deux tendances affichent un même attachement à des valeurs d’écologie et de justice sociale, leur rencontre est loin d’être toujours évidente et peut souvent aboutir à de l’incompréhension voire à des affrontements visant à déterminer quelle serait la meilleure stratégie à suivre.

Certains mouvements, dont Mycélium fait partie, ne croient pas à une telle opposition et voient la richesse qu’il y a à les croiser, les faire dialoguer et se répondre. Néanmoins, force est de constater que pratiquer une telle rencontre est loin d’être toujours aisé et soulève de nombreuses questions : comment pouvons-nous construire des espaces où on lutte contre ce qui nous détruit, tout en prenant soin de nous ? N’est-ce pas contre-productif  de se rendre sensible face à des systèmes qui profiteront de notre vulnérabilité ? Quels mouvements ont tenté ces alliances en pratique? C’est pour tenter d’y répondre ensemble que nous vous avons invité.e.s et je vous remercie déjà pour partager vos réflexions et pratiques avec nous !



samedi 20 novembre 2021

L'individualisme, une invention de l'Occident

"L'idée d'une conception relationnelle de la personne est de penser que la personne n'existe qu'à travers ses relations."
Jérôme Baschet 

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/conversation-avec-jerome-baschet

 La Fabrique de l'Histoire par Emmanuel Laurentin


 

Source : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/lindividualisme-une-invention-de-loccident

La Grande Table convie Jérôme Baschet, historien médiéviste et maître de conférences à l’EHESS, qui signe "Corps et âmes : une histoire de la personne au Moyen Âge", chez Flammarion. 

 

mardi 28 septembre 2021

Arbre de la résilience - Film "Une fois que tu sais"

Source : https://www.racinesderesilience.org/arbre-actions
Source : https://www.nourfilms.com/cinema-independant/une-fois-que-tu-sais/

Film "Une fois que tu sais"
Un film de Emmanuel Cappellin en collaboration avec Anne-Marie Sangla

 

Enième film ? Oui et non. Oui parce que vous savez ce qu'il dit, son contenu. Non parce qu'il le dit aussi avec un autre fil, celui de ce que ça nous fait de savoir/vivre avec/continuer. 🙃😲😰🥺😭😫😖😡🤔🤨🤪😜😋😉😌
En allant chercher ce que ça fait aux scientifiques, comment ielles vivent avec.
Et je crois que cet angle est utile.

Alors je vous le conseille, pour le film et aussi beaucoup pour ce doc de ouf! qu'ielles ont pondu :
ça en version A2 : https://www.racinesderesilience.org/arbre-actions
j'adooore (mon cerveau surtout!!!) 🤪

🤓

A faire tourner, organiser des séances... (je vais contacter la prod en leur disant que c'est mort avec le pass personne ne peut voir leur film, qu'il faut qu'ils soient ok qu'on le diffuse dans des petits lieux clando... comme ceux de la Foncière Antidote...


jeudi 19 août 2021

À visage découvert, un employé dénonce l’horreur subie par les cochons d’un élevage de l’Yonne

 

Source : https://lareleveetlapeste.fr/a-visage-decouvert-un-employe-denonce-lhorreur-subie-par-les-cochons-dun-elevage-de-lyonne

Source : L214

 
Au bout de deux ans de travail, profondément choqué par la maltraitance animale, en dépression, il a porté plainte contre l’élevage. Décidé à rendre publiques les images qu’il a filmées, sa demande est nette : la fermeture complète de la porcherie.

 L214 dévoile aujourd’hui une nouvelle enquête concernant un élevage de cochons de l’Yonne. Un employé de l’élevage, qui a travaillé plus de deux ans dans la porcherie, dénonce les sévices graves et les maltraitances commis sur les animaux. Fait rare, il s’exprime à visage découvert. On peut notamment voir sur les images, prises avec son téléphone portable, des truies recevoir de multiples coups de tournevis pour les faire avancer plus vite. Tuméfiées sur tout le corps, des truies agonisent sur le sol en béton de l’élevage. Des jeunes truies ont les dents coupées à la tenaille. Les images montrent également la coupe des queues à vif et le claquage des porcelets.
Des sévices graves et de nombreuses infractions

Cette porcherie, la SCEA des Tremblats II, se trouve dans l’Yonne, sur la commune d’Annay-sur-Serein (près d’Auxerre). C’est un élevage intensif où sont détenues 1 800 truies, le triple de la moyenne française. Elle appartient au groupe Provent-SDPR, implanté en Savoie, qui exploite directement ou indirectement (intégration) une centaine de sites d’élevages de porc, dont 3 maternités de truies

Sur les images, on peut également voir la zone d’équarrissage où sont stockés les cochons morts, de tout âge. Certains cadavres sont littéralement dévorés par les asticots. Une des bennes, d’où émergent des ossements, en est remplie.

La vidéo dévoile aussi une méthode particulièrement cruelle, pratiquée dans les élevages porcins : le claquage des porcelets. Ceux qui sont jugés les moins rentables sont assommés violemment tout juste après leur naissance. Cette opération est censée les tuer rapidement, ce qui est loin d’être toujours le cas.

En plus des sévices graves, de nombreuses infractions à la réglementation ont été identifiées dans l’élevage :

    La coupe des queues des porcelets (caudectomie) est systématique (interdit dans l’arrêté du 16 janvier 2003 – annexe I, chap 1er. 8) ;
    Dans la verraterie (salle où sont encagées les truies en début et en fin de gestation), les truies n’ont pas d’accès à l’eau (exigence de l’arrêté du 16 janvier 2003 – annexe I, chap 1er. 7) ;
    Quand les truies sont en groupe, les densités d’élevage sont trop fortes (densité réglementée dans l’arrêté du 16 janvier 2003 – article 3) ;
    Les truies n’ont pas accès à des matériaux manipulables (exigence de l’arrêté du 16 janvier 2003 – annexe I) ;
    Les truies blessées ne sont pas soignées (exigence du code rural – Chapitre VI, article 226.6) ;
    Les dents des cochettes (jeunes truies de plusieurs mois) sont coupées à la tenaille (interdit dans l’arrêté du 16 janvier 2003 – annexe I, chap 1er. 8) ;
    L’aiguillon électrique est utilisé abusivement (réglementé par le règlement européen du 24 septembre 2009  – annexe III, point 1.9).

Une alerte restée sans réponse

Le lanceur d’alerte a souhaité parler des maltraitances avec son responsable. Sans réponse de sa part, il a dénoncé les faits au directeur de l’établissement. Ses signalements sont restés sans suite.

Au bout de deux ans de travail, profondément choqué par la maltraitance animale, en dépression, il a porté plainte contre l’élevage. Décidé à rendre publiques les images qu’il a filmées, sa demande est sans appel :

« Ce que je voudrais, c’est que le responsable ne travaille plus dans ce domaine là, et qu’il ferme la porcherie complètement parce que ça continuera tout le temps. »

Le lanceur d’alerte assure ne jamais avoir vu de contrôle des services vétérinaires dans l’élevage. L214 porte plainte pour sévices graves auprès du procureur d’Auxerre. Sébastien Arsac, directeur des enquêtes et porte-parole de L214, affirme :

« Nous saluons le courage de cet employé qui a décidé de rendre publics les sévices graves commis sur les animaux à la porcherie des Tremblats, dans l’Yonne. Les truies et les porcelets de cet élevage vivent déjà une vie misérable, comme dans la majorité des élevages de cochons (95 % des élevages de cochons sont de type intensif), ils sont en plus violemment maltraités sans réaction de la direction. Exigeons des sanctions pour cet élevage et une interdiction du claquage des porcelets ainsi que la coupe à vif de leur queue. »

Via une pétition en ligne, l’association demande une inspection immédiate de l’élevage, sa mise aux normes et que des sanctions soient prises. La castration à vif des porcelets sera bannie le 1er janvier 2022.

L214 demande au gouvernement que la coupe des queues à vif, source d’extrême souffrance pour les animaux, soit également interdite et que soit aussi proscrit le claquage des porcelets.



lundi 14 juin 2021

La cosmovision andine comme fondement philosophique des droits de la nature

Source : https://notreaffaireatous.org/la-cosmovision-andine-comme-fondement-philosophique-des-droits-de-la-nature/

Par Ilona Suran, membre de Notre Affaire à Tous


 Les droits de la Nature se construisent sur une pensée et croyance indigène qui épouse la vie, et reconnaît, en ce sens, l’interdépendance omniprésente qui lie toutes les entités naturelles entre elles, dont l’humain fait partie. Nous sommes les expressions complémentaires d’un même être vivant, collectif et cyclique, Pachamama.

LA PERTE DE NOS RACINES AU TRAVERS D’UNE CULTURE OCCIDENTALE DESTRUCTRICE

L’Occident se positionne aujourd’hui comme grand garant de la pensée hédoniste, individualiste et utilitariste, et se préoccupe avant tout d’un consumérisme à outrance (1). Il semble délaisser dans une certaine mesure l’importance du lien social, du bien-être humain, de la solidarité, de l’amour et de l’entraide et rejette toute idée d’interdépendance que l’humain pourrait entretenir avec la Nature. L’anthropocentrisme affiché de nos sociétés voit alors l’Homme comme unique sujet moral, seul porteur d’une dignité et de valeur intrinsèque. Il est l’agent central qui régule actions, valeurs et modèles éthiques. Cette vision dualiste dissocie l’humain détenteur d’un esprit, du reste du monde, une somme d’objets « inertes ». Cela se renforce lorsque l’on tend l’oreille aux propos de Descartes et d’Aristote, qui entendaient l’Homme comme l’unique détenteur de la raison, le rendant souverain et la mesure de toutes choses (2). Il est au cœur des préoccupations. À cet égard, François Ost relaie parfaitement cette pensée cartésienne (3) et le fait que la modernité occidentale « a transformé la nature en “environnement” : simple décor au centre duquel trône l’homme qui s’autoproclame “maître et possesseur” »

La culture occidentale pense la terre telle une chose, un bien, que l’on peut dominer, soumettre, exploiter, en méprisant relativement toute souffrance animale et végétale. Et c’est en proclamant l’Homme grand souverain du monde Vivant, que nous nous sommes perdus, éloignés de nos racines. Nous avons oublié que la Nature n’était pas une simple ressource monnayable, mais bien la matrice de toute vie – dont humaine. C’est cet écosystème Terre qui nous berce, nous alimente, nous abrite et nous maintient en vie. Et pourtant, nous sommes en guerre perpétuelle contre la vie, à coups d’insatisfactions permanentes, d’appétits mercantiles, et de méprises humaines. Le capital et la logique du profit ont pris le pas sur tout autre objectif sociétal, menaçant toujours plus les ressources naturelles limitées, la diversité biologique, les écosystèmes et les paysages. Le système capitalo-libéral est en plein processus de destruction des conditions biophysiques de l’existence (4). La pollution fait rage, tandis que le climat s’emballe et la biodiversité crie famine. Balayée d’un revers entaché d’instrumentalisme, la Nature n’est plus, elle est dénaturée de sa substance ; elle n’est plus tant une source de significations métaphysiques grâce à laquelle comprendre, sentir, symboliser esthétiquement et spirituellement, qu’une ressource à exploiter, une « ressource naturelle », violée et désabusée. 

Alors, le modèle de société dans lequel nous sommes inscrits doit être absolument questionné ; la manière dont il évolue et dont il fonctionne ne cesse d’alimenter les inégalités sociales et les destructions environnementales, mettant largement en péril les conditions d’existence sur Terre. Nous devons à tout prix rompre avec cette vision cartésienne et scientiste du monde, repenser les fondements théoriques des sociétés modernes, et nous ouvrir à ces cultures qui pensent la Vie d’une manière toute autre.  

LA COSMOVISION ANDINE, EN HARMONIE AVEC LE VIVANT

Maints peuples à travers le monde sont aux antipodes de cette dérive anthropocentrique, et portent un regard davantage holistique sur la vie et profondément respectueux des équilibres écologiques. La vision d’un monde en harmonie où l’Homme est en fait une composante de la biosphère au sein de laquelle tout organisme vivant évolue. En réalité, à l’image des cosmovisions des peuples autochtones andins, la Nature n’est plus un environnement extérieur à l’humain, elle est l’humain, et l’Homme est Nature (5). Une approche biocentrique qui détrône l’Homme de son piédestal, et l’enracine à son origine.    

Dans un souci de clarté, la sémantique de certains termes relatifs au cosmos doit d’abord être brièvement étudiée. Alors que la cosmologie s’entend par la science des lois générales qui gouvernent l’Univers, cet « ensemble plus ou moins cohérent de représentations portant sur la forme, le contenu et la dynamique de l’Univers : ses propriétés spatiales et temporelles, les types d’être qui s’y trouvent, les principes et puissances qui rendent compte de son origine et de leur devenir » (6). La cosmogonie quant à elle, fondée sur l’oralité et la mémoire, relève d’histoires sacrées, contées pour expliquer la genèse du monde et de l’humanité, elle repose fondamentalement sur des mythes liant croyances et réalités, légitimant les pratiques sociales et justifiant l’ordre du monde et le lien social (7). Dans sa continuité, presque sororale, la cosmovision vient s’affirmer comme une perception de l’Univers, un ensemble de croyances permettant d’analyser et de reconnaître la réalité à partir de l’existence même. Elle est une vérité du monde et du cosmos pensée par une personne, une société ou une culture à une époque donnée, réunissant en soi tous les aspects de la vie, la religion, la politique, la philosophie, la morale, les mœurs et coutumes.

Ainsi, la cosmovision andine s’adosse à des milliers d’années de culture, de croyances, de conquêtes et de civilisations ; elle est un métissage andin s’étendant de la Colombie au Chili, en passant par l’Équateur, le Pérou, la Bolivie et l’Argentine. Malgré cette disparité ethnico-culturelle des civilisations précolombiennes (8), la culture andine tient en beaucoup à celle péruvienne de par le rôle que joueront certains peuples et empires péruviens tout au long de l’histoire. Les peuples originaires quechuas ont alors matérialisé il y a 5000 ans, une manière d’interpréter le monde et de le percevoir, d’abord au sein de la Civilisation de Caral, puis, jusqu’aux Incas, qui survécurent jusqu’alors.

Ce dernier Empire Inca fonde son origine sur certaines légendes dont l’une d’entre elles conte la naissance de deux enfants, Manco Capac et sa sœur-épouse Mama Occlo. Fruits de l’union entre le Père-Soleil, Taita Inti, et la Terre-Mère, Pachamama, ils auraient pour mission de trouver une terre afin d’y bâtir une nouvelle civilisation. Alors s’il a été relativement éphémère (1450-1532) (9), cet Empire a pourtant été le plus vaste de l’Amérique précolombienne. À son apogée, il s’étend le long de la Cordillère des Andes, perché à plus de 2000 m d’altitude au dessus du niveau de la mer, de l’Equateur au Chili, dont Cuzco au Pérou en est la grande capitale, « le nombril du monde ». Cette dynastie disparaît en 1532 vaincu par une troupe d’à peine 200 espagnols, guidés par Francisco Pizzaro, qui profita des mésententes familiales liées aux successions et de la fragilité du peuple, pour tromper l’empereur Atahualpa, et commettre des actes ignobles afin de réduire à néant la civilisation. Malgré la disparition du dernier empereur officiel Inca, les croyances et coutumes se sont perpétuées au fil des siècles, renforçant toujours plus cette vision andine du monde et le soin qu’elle entend porter à la Nature, au Cosmos en vie, et à la relation sacrée qui lie l’être humain et la Terre Mère. Il doit être pourtant mentionné qu’au vu de la colonisation qui s’exécuta dès le XVIe siècle, et dont le grand chelem revenait à évangéliser en masse et soumettre à la guise, les croyances animistes (10) andines et indigènes, si elles ne se sont point éteintes, se sont pratiquées de manière relativement silencieuse. Le rituel millénaire alloué pour la Pachamama, qui d’une manière plus occidentale, peut être apparentée à Gaïa (11), même si elle reste une entité plus complexe et profonde, est l’un des seuls paradigmes archaïques précolombiens qui survécut à l’évangélisation. De ce fait, il est commun de rencontrer ce métissage et cette mosaïque ethnologique au sein de cérémonies pour la Pachamama, où la vierge Marie lui est apparentée, elle est essence d’un tout, elle donne la vie.

En tant qu’interprétation d’un tout, la cosmovision andine est un point de convergence entre les croyances religieuses et sociales, elle prône ce lien sacré qui lie l’être humain et le cosmos, le ciel et la terre. Le Cosmos est vivant et tout y est entrelacé, chaque entité qui le compose. Elle admet que tout prend forme dans ce qu’elle nomme le Illa Teqsi, « Lumière éternelle ; Fondement de Lumière », qui est alors l’énergie par laquelle s’est formé l’Univers, la substance primaire qui l’anime, cette matrice qui lui donne forme et mouvement. Cette énergie omniprésente et positive, qui s’exprime au travers de chaque être, et nous lie, nous humains, à la Terre Mère, la Pachamama, circule sans cesse au sein de la Nature, considérée comme un tout. Une éthique de vie entière que pourrait endosser ce terme salvateur que représente Pachamama. Il est commun de retrouver Pachamama traduite et symbolisée par la Nature, or cela revient à commettre une erreur (12) en ce que le terme « Nature » n’existe nullement au sein des communautés indigènes, il est une construction occidentale vêtue afin de différencier l’être humain du reste sauvage (13). Réduire l’éthique et la pensée Pachamama à cette simple connotation de Nature est un raccourci de mauvais goût qui méconnaît les savoirs des peuples indigènes. 

Pachamama tient à une variété de significations, elle est une notion complexe. Elle n’est point le résultat d’élaborations scientifiques, mais la manifestation du savoir de la culture ancestrale, fruit d’une coexistence des peuples avec le Vivant. Divinité aux racines andines, elle représente l’ensemble des entités humaines et non-humaines, de l’humain, aux animaux; des végétaux, aux rivières, océans jusqu’aux roches et aux étoiles (14). Elle est la Déesse-Mère. « Pacha » est à la fois la terre, la nature, la planète, l’espace de vie, le temps, l’univers, le monde, le cosmos, et bien encore. Ces différents aspects se complètent ; elle est « Espace-temps » et elle est « Univers ». Pacha est le Tout, elle est le Grand Esprit : « Pacha et son esprit ne font qu’un, bien que nous participons tous de son esprit » (15). Tandis que « Mama » est bien entendu la mère, utérus de la vie, qui berce et protège les êtres qu’elle enfante, l’entièreté du Vivant. Pachamama est une véritable intelligence universelle, divine et mystique, elle rythme les croyances spirituelles des peuples ancestraux, qui lui allouent une véritable dévotion estimant ce sacré, cette force divine qu’elle incarne. La culture ancestrale s’organise autour de rites et cultes pour cette entité féminine, entendue dans sa dimension culturelle comme la Terre-Mère, sans pour autant y consacrer un édifice spirituel particulier, car elle est son propre temple, la Nature (16). Une entité reconnue par tous les peuples d’Amérique du sud, qui lui rendent hommage pour la Vie qu’elle porte, la considérant comme « une réalité vivante, une part de leur propre nature humaine, avec laquelle ils maintiennent des échanges et des réciprocités, mais aussi des reconnaissances et identifications mutuelles » (17). Cette conception du macrocosme chez les Incas est sans cesse articulée autour d’une dualité, d’une recherche de l’harmonie des opposés, ce qui revient à accepter l’essence même de l’Univers (18). Autant que la cosmogonie inca incarne l’énergie féminine de Pachamama, elle reconnaît également l’existence d’une force masculine, Pachataita, le Papa Ciel, qui à deux forment cette féconde dualité andine. 

 De même, la sensibilité andine entend que tout élément constitutif du Cosmos est entrelacé, que chaque être est pourvu d’un esprit, qu’il s’agisse de montagnes, de rivières, d’arbres, de plantes, ou même de roches. Elle entend le monde comme une collectivité naturelle regroupant des communautés vivantes, diverses et variables, qui toutes, de par ce lien qui les uni, représentent à la fois leur valeur intrinsèque mais aussi le Tout. En réalité, cela revient à dire qu’en chaque entité, le micro et le macro-cosmos se lient. Par la compréhension de notre for intérieur, de notre propre corps, il nous est alors possible d’entendre l’Univers tout entier ; les Lois de la Nature, ces lois biologiques, sont identiques, peu importe les naissances et les conceptions du Vivant. En ce sens, et afin de bien intégrer les enjeux d’une telle perception du Cosmos, il doit être mentionné cette façon bien particulière qu’a la cosmovision andine de conceptualiser le temps. Il faut alors comprendre que la notion du temps pour ces peuples ancestraux est bien loin de celle occidentale qui se veut rationnelle et qui paradoxalement désire sans modération et à toute allure ; où chaque perturbation vient détrôner l’équilibre d’un écosystème tout entier, perturbant le bien-être de ses composantes. 

La temporalité indigène se rapproche bien plus de celle de la Nature et de ses processus naturels et biologiques, où l’appréciation du temps est toute autre. La cosmovision andine reconnaît alors trois espaces dynamiques et complémentaires qui s’articulent pour former le Cosmos, trois Pachas, Hanan Pacha, Kay Pacha et Uku Pacha. De premier abord, il n’est pas simple d’en cerner le sens. Il est cependant possible d’entendre Uku Pacha comme le temps passé, celui qui a été, ce monde qui n’est plus, mais qui continue pour autant à exister d’une certaine manière ; il est le monde souterrain, celui des morts et des âmes passées, la racine qui soutient un tout, les profondeurs de la terre, mais aussi berceau des semences qui renaîtront, représenté par un serpent. Le Kay Pacha, le royaume humain, de l’immédiat, l’ici et maintenant, où rien n’est statique, et tout est en perpétuel mouvement au gré du temps (19), où tout se matérialise, se voit, se sent et se perçoit, ce qui captive notre conscience. Il est un pont entre la sphère passée et celle à venir, une oscillation éternelle du temps qui entretient cette interrelation cyclique avec les deux Pachas, incarné par une panthère. Hanan Pacha, le royaume supérieur, le monde des cieux, où vivent comme êtres animés, rivières, pierres, arbres et animaux, où interagissent les phénomènes naturels et les dieux andins, symbolisé par un condor. Lié au monde spirituel, il représente ce qui est à venir. L’articulation de ces trois niveaux forment le cosmos, où le micro et le macro-cosmos entretiennent une intime correspondance.

L’ÉTHIQUE DE VIE DU BUEN VIVIR

Un concept clé s’attache à cette philosophie autochtone, celui du Buen Vivir, qui désigne le paradigme indigène de vie en harmonie entre les êtres humains et la Nature. Il suppose une vision holistique et intégrée de l’être humain, immergé dans la grande communauté terrestre qui inclut à la fois, l’eau, l’air et le sol, les montagnes, les arbres et les animaux. Il s’agit en réalité d’une véritable relation symbiotique harmonieuse, c’est l’affirmation d’une profonde communion avec cette divinité reconnue et priée, Pachamama, avec toutes les énergies de l’Univers et avec Dieu. Le Buen Vivir ou Sumak kawsay en quechua, est ce que l’on peut appeler une culture de vie, qui pense des nouvelles formes d’organisation et de développement entre les personnes, d’interaction avec le Vivant et de compréhension du monde et de ses relations métaphysiques. Alors l’invocation de Pachamama est naturellement accompagnée de l’exigence de respect à son égard, qui se traduit dans cette norme éthique fondamentale du Sumak kawsay. Et comme le Préambule de la Constitution équatorienne de 2008 le reprend c’est « en célébrant la nature, la Pachamama, dont nous faisons parti et qui est vitale pour notre existence… [que nous décidons de construire] une nouvelle forme de coexistence citoyenne, en diversité et en harmonie avec la nature pour bien-vivre (ou vivre pleinement), le Sumak kawsay » (20). Bien entendu, cette éthique de vie est une construction philosophique portée par de nombreux peuples indigènes, qui ne se borne pas qu’au peuple Inca du Pérou ; ce sont toutes les communautés indigènes andines et d’Amazonie qui représentent cette alternative au développement (21). Ce sont ces peuples traditionnellement marginalisés qui questionnent cette éthique du « vivre meilleur » dans la mesure où le progrès illimité et la mise en compétition des individus induisent des fractures et des inégalités sociales sans précédent, et une destruction meurtrière de notre maison commune, la Terre. Il n’est pas une négation du monde moderne occidental, mais une invitation au dialogue permanent et constructif des savoirs, connaissances et sagesses ancestraux avec la pensée universelle moderne, dans un but de décolonisation continue de la société. Cette éthique pense l’harmonie entre l’ensemble des individus de l’écosystème planétaire, et plus particulièrement entre le monde humain et la sphère dite non-humaine. Une représentation particulière de la vie et de la manière pour nous d’y interagir, qui suppose un régime fondé sur la solidarité et non plus sur un modèle de libre concurrence qui anime un certain cannibalisme économique entre les êtres humains. L’aspiration à une économie sociale et solidaire qui permette une reconnaissance égalitaire et inclusive des différentes formes de travail et de production. Le Buen Vivir se heurte au système d’accumulation capitaliste global qui suce les matières premières – c’est-à-dire la Nature – causant de graves dommages environnementaux, comme entretenant une structure d’exploitation de la main d’œuvre humaine, en contradiction avec de bonnes conditions de travail. Alors s’élève ce paradigme de changement du monde et de ses règles pour construire une société démocratique plus soutenable, juste, égalitaire, libre et certainement, plus humaine. 

L’APPLICATION D’UNE PHILOSOPHIE DE VIE ANCESTRALE AUX THÉORIES MODERNES DU DROIT

Cette doctrine de vie s’immisce de plus en plus au sein des sociétés occidentales, jusqu’à en pénétrer les fondements de son droit. Elle est un enseignement clé des droits de la Nature (22) et un garde-fou essentiel au maintien des bonnes conditions de vie sur Terre. Les sociétés indigènes nous rappellent ce devoir de reconnexion à la terre, à nos lois biologiques délaissées, elles nous interpellent pour un retour profond à la solidarité et à la résilience. Une éthique de vie qui rompt intégralement avec le constitutionnalisme libéral anthropocentrique où l’humain est au cœur des préoccupations. Elle propose un véritable changement de civilisation. C’est d’elle que naît cette volonté d’accorder des droits à l’écosystème Terre et à la communauté du Vivant comme fondement d’une culture de respect profond de la vie, de ses composantes et de ses cycles naturels. Il est essentiel de reconnaître la valeur intrinsèque de chaque entité naturelle, comme l’interdépendance de chacune d’entre elles – humains, végétaux, animaux, minéraux, micro-organismes – afin de consolider le bien-être de l’humanité, de la grande communauté de la vie et des générations futures (23). Le maintien de bonnes conditions d’existence sur Terre en dépend. Alors, le droit invite au voyage pour considérer cette relation affectueuse et viscérale que les communautés indigènes maintiennent avec l’écosystème planétaire, l’appréhendant telle la Terre-Mère, Pachamama, en percevant la nécessité de restaurer sa santé et les écosystèmes qui la composent, de manière holistique et intégrée, de façon systémique (24). 

Pachamama, au sein de laquelle se produit et se réalise la vie, a donc le droit au respect intégral de son existence et au maintien et à la régénération de ses cycles vitaux, de sa structure, de ses fonctions et de ses processus évolutifs. L’estime qui lui est portée passe par la philosophie du Buen Vivir qui se positionne dans la mouvance des droits de la Nature, en ce qu’il prône le respect et l’harmonie avec le Vivant, lui reconnaissant une véritable valeur intrinsèque. Les droits humains, comme les droits de la Terre-Mère sont alors des faces complémentaires de cette philosophie du Bien-Vivre, une solution au dilemme actuel de l’Humanité. Face aux menaces qui pèsent sur les équilibres écologiques et sur l’habitabilité de la Terre, nous devons repenser d’urgence les fondements juridiques de nos sociétés de manière éco voire biocentrée (25) et accompagner l’émergence d’un mouvement de déplacement du droit de l’environnement vers un droit écologique. 

Le droit environnemental qui entend protéger l’environnement sous l’égide d’une vision anthropocentrée, se confronte au droit écologique qui appréhende la science juridique telle un instrument permettant de protéger les écosystèmes pour eux-mêmes, dont l’Homme n’en serait plus le coeur, mais l’une de ses composantes, au même titre que le reste des entités naturelles. Il paraît nécessaire d’admettre comme nouvelle valeur pivot, la valeur intrinsèque du Vivant, dont le droit d’une manière générale doit pouvoir s’universaliser autour de cette notion et reconnaître comme sujet ultime de droit, la biosphère. Le paradigme juridique des droits de la Nature appréhende alors la Terre comme la source des lois naturelles qui régissent la vie, où l’être humain n’est ni créateur, ni acteur principal, mais une entité comme les autres. Tout ce qui vient de la Création (26), tous les êtres qui ont une vie ne sont plus de simples objets, ils sont de véritables sujets, et peuvent être dotés d’une personnalité juridique. Un nouveau modèle se dessine et pense la reconnaissance de droits aux écosystèmes et à la biocénose, où chaque entité de la biosphère a une valeur propre en ce qu’elle joue un rôle dans le fonctionnement et la régénération des écosystèmes et de ses cycles. 

Alors en soit, défendre la Nature, cela revient à défendre le droit de la Nature à être Nature. Cette nouvelle mouvance du droit se forge depuis les traditions ancestrales indigènes qui prônent que l’existence de chaque membre de la communauté indivisible de la vie est interdépendante de celle de l’ensemble, et donc que toute atteinte portée contre la Nature, est en réalité une atteinte que l’on porte à l’humanité elle-même. Alors inéluctablement, défendre le droit de la Nature à exister, c’est défendre plus efficacement encore les droits fondamentaux de l’Homme, tels que son droit à la vie, à la sûreté, à la santé ou à l’alimentation (27). Cette relation viscérale qui lie la culture ancestrale à la Nature est un réel savoir traditionnel, transmis d’abord oralement puis qui récemment tend à s’institutionnaliser (28) au travers de la Constitution Fédérale de l’Équateur (29) et de la législation fédérale de la Bolivie (30). En effet, les pays qui comptent une large part d’indigènes au sein de leur population sont forcément les plus enclins à reconnaître constitutionnellement l’entité de Pachamama et la doctrine de vie du Buen Vivir. Ces deux États d’Amérique latine sont de grands pionniers et symbolisent cette ouverture juridico-légale qui souhaite dépasser ces normes occidentales surannées pour reconnaître de véritables personnalités aux éléments naturels et aux biotopes qui les abritent. Les droits de la Nature prennent leur force au sein de la cosmovision andine et de sa philosophie du Buen Vivir qui invitent à l’équilibre harmonieux et respectueux entre les êtres humains et le reste du Vivant. Le point essentiel tend vers cette prise de conscience selon laquelle nous sommes intégrés dans un Tout interdépendant dont chaque élément participe d’un rôle spécifique au sein de l’écosystème Terre. Un Tout, qui est intrinsèquement pénétré par une force cosmique et divine, matrice même de la Vie, régulièrement représentée comme Dieu, ici sous-entendu sans distinction religieuse particulière. 

 Alors en soit, les droits de la Nature, ce n’est pas tant une révolution, mais plutôt un dialogue inter-culturel. Cette façon de considérer la Nature comme détentrice d’une personnalité, d’une dignité se devant d’être respectée, ce n’est pas vraiment novateur. Les peuples premiers la pensent et la respectent ainsi depuis des siècles ; ils produisent leurs propres normes juridiques selon ces principes directeurs. Or, de par cette tradition occidentale colonialiste qui exclut, les droits élaborés par les « minorités » tels que ces peuples primaires sont empêchés d’être absorbés par le droit positif (31). Ils restent lettre morte aux portes de la mondialisation. Alors, faire revivre ce paradigme qui entend donner des droits aux éléments naturels, c’est se doter d’une philosophie déjà bien en vie, et l’adapter pour y repenser les matrices théoriques de la conception du droit positif. C’est alors rompre avec ces fondements d’exclusion des groupes subalternes, marginaux, et redonner légitimité à leur savoir, leur éthique et leur sagesse. C’est créé – enfin – un vrai dialogue entre cultures, dépasser cette dichotomie Homme/Nature, comme nombre de peuples l’ont déjà fait, et reconnaître que le droit peut en effet être pluraliste.