Depuis fin mai, le manque d’eau et les canicules à répétition ont profondément bouleversé l’ensemble de l’agriculture française, avec des impacts différents selon les filières et les régions.
Vert a compilé les chiffres remontés par les filières et les services de l’État pour dresser le panorama de cet été désastreux.
Retourner à la terre, c’est réinventer un rapport
au monde, où la contrainte peut devenir source d’émancipation, assure
notre chroniqueur néopaysan Mathieu Yon. « Il nous manque une poétique du temps long », dit-il.
Les paysans représentaient trois actifs sur dix dans la population française de 1955. Ils ne sont plus que deux sur cent en 2020 ! Plan social massif, « ethnocide des paysans »
ou modernisation de l’agriculture... Les causes de cet effondrement
varient selon le milieu social et syndical qui les énoncent. Mais toutes
ces explications me donnent parfois le sentiment de passer sous silence
un autre élément : celui de la transformation radicale de notre rapport
à l’espace.
Ce ne sont pas seulement la concentration des terres, celle de la
distribution alimentaire, ou le manque de compétitivité des fermes qui
expliquent la disparition des paysans. Cela vient aussi d’un
bouleversement de notre manière d’habiter, ou plutôt de consommer le
monde. Comment réinventer un rapport au monde dans lequel la limite et
la contrainte puissent devenir des sources d’émancipation ?
Le choix d’une vie paysanne serait une piste de réponse. Trop souvent, le travail quotidien, dimanches compris, le peu de vacances,
le faible revenu, la retraite dérisoire, les aléas de production, de
vente, la fluctuation des prix, la concurrence parfois déloyale…
viennent briser l’élan optimiste et volontaire d’un retour à la terre.
Pourtant, cette vie paysanne se réduit-elle à sa dimension économique ? Ou renferme-t-elle d’autres secrets, qui se découvrent peu à peu, au fil du temps ?
La poétique du potage de courges
Hier soir, je préparai un potage de courges, carottes et persil du
champ, que je fis mijoter avec le faitout de mamie pendant deux heures,
sur le poêle à bois. Les chênes et les acacias qui chauffaient la maison
et cuisaient le repas, nous les avions bûcheronnés à l’automne,
choisissant les arbres déjà morts dans les bois entourant les champs. En
regardant le feu à travers la vitre du poêle, je ressentais une
satisfaction un peu naïve, quelque chose de plein, comme si ma vie
faisait partie d’un cycle, même s’il s’agissait d’une simple ponctuation
sur les lignes du temps.
Ce n’était pas le grand soir, mais à cet instant, je crois que
j’étais heureux. Ce bonheur pouvait-il être contagieux, ou serait-il
renvoyé à un mode de vie anachronique, comme un vestige du passé dont on
aime à se rappeler l’existence ?
« Une vie paysanne implique de se laisser contraindre par la terre »
Aujourd’hui, nous sommes nombreux à chercher une cabane, perdue dans
la forêt, les mots ou les souvenirs. Ces lieux de répit me réconfortent,
moi aussi. Mais on passe rarement sa vie entière dans ces refuges,
quelques années tout au plus, comme Henry David Thoreau. Je crois qu’il
nous manque une poétique du temps long, pour que nos retraits du monde
deviennent des modes de vie. Cette expérience de la longue durée,
est-elle compatible avec la recherche permanente d’une liberté de
mouvement ?
Une vie paysanne implique de se laisser contraindre par la terre, et
ce quels que soient les aménagements et les astuces mis en place dans
les fermes. Lorsque mon travail diminue en hiver, j’augmente mon temps
de lecture et d’écriture. Pourtant, les légumes de mon champ m’obligent
toujours à une présence quasi quotidienne. L’astreinte géographique ne
disparaît pas. Une part irréductible se maintient.
Comment rendre cette part à nouveau désirable ? Au fond, c’est une question profondément écologique. J’ai exploré ses contours, dans un livre publié récemment (Sortir de l’accélération, pour une écologie du temps)
(éd. Nouvelle cité, septembre 2024), et j’ai fait une découverte très
simple : contraindre notre rapport à l’espace dilate notre rapport au
temps.
Si les champs devenaient des incarcérations joyeuses, nous faisant
éprouver les clôtures de la terre et les limites du corps, l’usure de
l’esprit et des mains, alors nous céderions un peu de l’arrogance de la
modernité. Pourquoi n’y a-t-il pas davantage de paysans ? Pourquoi le renouvellement des générations n’a-t-il pas lieu ?
Parce que nous voulons échapper aux lieux qui nous obligent et aux
poids de la terre, au bois qu’il faut fendre et au temps qui file entre
nos doigts.
Les paysans écrivent des paysages, dans une grammaire difficile, avec
des mots et des colères à plusieurs épaisseurs, auxquelles la société
devient sourde. Ce ne sont pas les seuls à ne pas être entendus. Une
multitude de métiers invisibles attendent, eux aussi, d’être lus, afin
de partager leur quotidien lumineux, à travers quelques phrases
ordinaires.
L214 a enquêté sur le plus grand syndicat agricole français, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), qui prône une agriculture productiviste et intensive.
À l’aide d’images d’archives, d’interviews d’éleveurs et de synthèses graphiques, les épisodes explorent de multiples facettes de ce syndicat faiseur de ministres. Il met en lumière sa restructuration de l’agriculture, ses conflits d’intérêts, mais aussi les conséquences désastreuses de son action pour les éleveurs, l’environnement et les animaux.
Le 12 décembre 2024, The Shift Project et The Shifters présentaient les résultats de la Grande Consultation des Agriculteurs.
Cette grande consultation est composée d'étude qualitative suivie d’une enquête quantitative ayant recueilli l’avis de 7 711 agriculteurs et agricultrices sur l’avenir de leur secteur.
La Grande Consultation des Agriculteurs révèle que la grande majorité des agriculteurs sont prêts à accélérer la transition environnementale de leur secteur : plus de 80 % des répondants souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables, et seulement 7 % déclarent ne pas souhaiter s’engager ou accélérer la transition de leur exploitation.
Les classes sociales face à l'écologie avec Cédric Durand et Clément Sénéchal
Comment expliquer que l’écologie échoue encore à se définir comme une véritable force politique et une cause sociale ? Analyser les rapports de classes pourrait-il nous aider à comprendre ce qui retarde la bifurcation écologique ? Une politique de planification écologique qui ne pourra se faire sans les classes populaires. Les calottes glaciaires fondent. Les catastrophes liées aux conditions climatiques se font plus fréquentes et plus intenses. Les écosystèmes sont menacés et les réfugiés climatiques déjà une réalité. Les climatologues sont formels : la Terre se réchauffe à un rythme soutenu, et l’humanité ne pourra en éviter les conséquences tant les objectifs pour limiter ce réchauffement sont déjà dépassés. Si une large part de la population est convaincue de la nécessité d’une transition écologique, force est de constater que l’écologie échoue pourtant à fédérer. Souvent décriée, elle est source de tous les maux à en croire les populistes. « Pourquoi l’écologie perd toujours ? » s'interroge 𝐂𝐥𝐞́𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐒𝐞́𝐧𝐞́𝐜𝐡𝐚𝐥 dans son livre à paraître, après dix années passées chez @greenpeacefr. Pourquoi certaines personnes parmi les plus précaires – celles et ceux qui sont touchés de plein fouet par les conséquences du dérèglement climatique, tournent-elles le dos à l’écologie ? Dans le même temps, les capitalistes verdissent leurs discours pour plaire à la bourgeoisie, n’ayant rien à gagner d’un bouleversement du système. Et si les rapports de classes pouvaient nous aider à comprendre ce qui retarde la bifurcation écologique ? Un virage à 180° dans les modes de production est pourtant nécessaire, virage que le marché, seul, ne prendra pas. Une telle transition requiert une politique de planification écologique ambitieuse, c’est ce que propose l’économiste 𝐂𝐞́𝐝𝐫𝐢𝐜 𝐃𝐮𝐫𝐚𝐧𝐝 dans 𝐶𝑜𝑚𝑚𝑒𝑛𝑡 𝑏𝑖𝑓𝑢𝑟𝑞𝑢𝑒𝑟, ouvrage qu’il co-signe avec 𝐑𝐚𝐳𝐦𝐢𝐠 𝐊𝐞𝐮𝐜𝐡𝐞𝐲𝐚𝐧. Un changement de paradigme qui ne se fera pas, rappelle-t-il, sans les classes populaires. Une rencontre programmée par 𝐎𝐥𝐢𝐯𝐢𝐞𝐫 𝐌𝐚𝐫𝐭𝐢𝐧𝐚𝐮𝐝 et modérée par 𝐉𝐮𝐥𝐢𝐞 𝐆𝐚𝐜𝐨𝐧, journaliste.
Face au changement climatique , des citoyens et citoyennes, des agriculteurs de différents secteurs, accordent leurs voix pour décider ensemble des transformations justes de l’usage de leurs terres. Une expérience scientifique a été réalisée dans le cadre du programme européen “Just Scapes" pour des paysages justes dans la vallée de l’Arac, en Ariège. Ce documentaire raconte cette histoire.
Diplômé FIAL et Docteur en philosophie (ISP), Thomas De Praetere est le fondateur et CEO de Dokeos, une plate-forme d'apprentissage en ligne destinée aux entreprises.
Spécialiste de la pensée logique, Thomas De Praetere pose un regard réfléchi sur le monde avec l’ambition de le rendre meilleur par le jeu via la formation en ligne, sa société forme des entreprises dans leur responsabilité sociétale notamment, Total Energie.
Alors la RSE, Impact ou Illusion ? Découvrez une conversation passionnante sur les enjeux de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), nous explorons les défis de la communication autour du changement climatique, l'importance de l'argumentation, et les solutions pratiques pour inciter les entreprises à s'engager réellement.
Et nous allons encore plus loin : est-ce que toute la communication autour des questions écologiques est dans l'erreur depuis le début ? Faut-il, changer de méthode ?
Conditions de travail difficiles, perte de sens, manque de
reconnaissance, accidents et maladies professionnelles, les maux du
travail sont nombreux. Fondé sur les acquis des sciences du travail, le
recueil de propositions « travailler Mieux » vise à répertorier les
mesures susceptibles d’améliorer la qualité du travail en France.
Un outil libre et gratuit au service de la transition agricole et alimentaire dans les territoires, né du rapprochement de CRATer et PARCEL.
Raconter les enjeux des territoires
Changement climatique, agriculture, alimentation... sont des sujets complexes. Territoires Fertiles vous aide à comprendre ces enjeux à différentes échelles : commune, PNR, EPCI, département...
Encourager le passage à l’action
Nous racontons et valorisons des histoires de transition qui émergent des territoires, pour inspirer les porteurs de projet et favoriser les échanges d’expérience.
Outiller les porteurs de projet
Diagnostic, argumentaire, méthodologie… Territoires Fertiles met à disposition des ressources et des données territorialisées pour vous faire gagner du temps.
Créateur de la première boulangerie solaire, Arnaud Crétot milite pour un accès intermittent à l’énergie. Dans cette tribune, il donne les clés pour adopter cette méthode au « potentiel colossal ».
Arnaud Crétot est le créateur de la boulangerie solaire NeoLoco. Il est artisan ingénieur et auteur du livre La boulangerie solaire — Un exemple pour un futur radieux (Terre vivante).
Et si les un peu riches, les riches, les très riches et les super riches ne faisaient pas partie de la même classe ?
Appréhender la différence
Pour compter jusqu'à 100 000, il faut un peu plus de 12 heures... Pour compter jusqu'à 1 million, il faut 11 jours... Pour compter jusqu'à 1 milliard, il faut 31 ans.
La seconde édition du Rapport sur les riches en France
dresse un portrait social des privilégiés, à travers les données les
plus récentes sur les revenus et sur le patrimoine. Elle présente aussi
deux éclairages inédits sur le rôle de l’héritage d’une part, et sur les
conditions de vie des riches d’autre part.
En milieu rural, les classes populaires ne se disent pas forcément « écolos », dit la sociologue Fanny Hugues. Mais leurs pratiques de « débrouille » le sont : potager, réparation, autorénovation des maisons...
Il existe déjà des modes de vie très sobres. C’est ce que montrent les travaux de Fanny Hugues, doctorante au Centre d’étude des mouvements sociaux. Elle finalise une thèse provisoirement intitulée « Vivre de peu en zone rurale : récupérer, réparer, autoproduire »,
fondée sur l’observation de la vie quotidienne d’une quarantaine
d’habitants des zones rurales. Des personnes qui ne se retrouvent pas
dans le discours écologique alors que leurs pratiques le sont
profondément, explique la sociologue à Reporterre.
Reporterre — Vous étudiez ce que vous appelez la « débrouille » de certains habitants de zones rurales. Que recouvre-t-elle ?
Fanny Hugues — J’ai choisi le terme de « débrouille » pour qualifier ces modes de vie car c’est celui que les gens utilisaient et qui résume l’idée que l’on « fait avec ce que l’on a ».
Une partie des gens que j’ai suivis trouvent qu’ils ont assez d’argent
pour bien vivre. Chez eux, le travail rémunéré est organisé autour du
travail de subsistance et non l’inverse. Ils travaillent pour gagner
juste ce dont ils ont besoin comme argent. La plupart ont aussi un
capital immobilier. Et surtout, ils ont plein d’autres ressources non
monétaires qui invalident le fait qu’ils vivent « de peu » :
un accès à la nature, des échanges entre voisins, des amis, de la
famille, des savoir-faire, de la récupération à foison, etc.
Il existe plusieurs manières de se débrouiller en milieu rural. Elles
combinent plusieurs pratiques comme la mise en place d’un potager voire
d’une basse-cour, la production de son propre bois de chauffe, la
réparation, l’autoconstruction ou l’autorénovation de sa maison — le
tout avec l’aide des compétences de ses proches. Le recours aux « bonnes affaires » (promos, occasion, discount) en fait aussi partie.
Comment les personnes que vous avez rencontrées s’organisent-elles pour se déplacer ? Adopter un mode de transport écologique en milieu rural est compliqué.
Elles ont des voitures qui ont en moyenne quinze ans, achetées
d’occasion, ou qu’on leur a donné. Elles les réparent avec les moyens du
bord, ou vont chez des mécanos qu’elles connaissent bien. Mais en fait
ces gens roulent peu, parce que ça coûte cher de rouler. Ils groupent
les déplacements, les organisent, ils ne vont jamais exprès à un endroit
en voiture, ne se déplacent pas juste pour acheter une baguette de
pain.
« Ces gens roulent peu, parce que ça coûte cher de rouler »
Ils prennent peu les transports en commun parce qu’il y en a très peu
— seulement un bus le matin et un le soir. Certains font du vélo mais
il faut être en bonne condition physique et savoir effectuer les
réparations nécessaires. Donc ils utilisent surtout la voiture, tout en
ayant des pratiques extrêmement sobres en termes de transport.
Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cette population ?
Déjà, j’ai été socialisée à une partie de ces pratiques. Ensuite,
j’avais déjà fait mon master sur une communauté Emmaüs, puis sur la vie
quotidienne d’une cueilleuse de plantes médicinales. J’ai voulu mener ce
travail à plus grande échelle. En 2018, les Gilets jaunes ont participé
à rendre visibles des pratiques de récupération et d’échanges
auparavant invisibles pour les institutions ou pour des gens qui ne
s’intéressent pas à la vie des classes populaires rurales. J’ai donc
décidé de m’intéresser, non pas aux Gilets jaunes – il y en a seulement
quelques-uns dans mon échantillon —, mais à comment on peut vivre avec
peu d’argent à la campagne, et considérer qu’on s’en sort plutôt bien.
Parmi les personnes sur lesquelles j’ai centré mon étude, il y a
plusieurs groupes – on appelle cela des fractions de classe en
sociologie. Je distingue les retraités agricoles et les femmes
précarisées, qui ne politisent pas leur mode de vie. Et dans les gens
qui le politisent, il y a des personnes qui appartiennent au pôle
culturel des classes populaires, et des petites classes moyennes.
En quoi le discours écologiste, porté par les politiques, les
médias ou les associations, peut-être perçu comme dominant par les
personnes que vous étudiez ?
Ce que j’appelle – comme d’autres sociologues — l’écologie dominante,
c’est principalement le discours qui incite à être écocitoyen et à
faire des écogestes, comme couper l’eau quand on se brosse les dents ou
éteindre la lumière derrière soi. Cela revient à ramener l’écologie à
l’espace domestique, à l’échelle individuelle et cela passe sous silence
la responsabilité des décideurs publics et des entités économiques. En
plus, les pratiques mises en avant sont surtout urbaines. Par exemple,
avoir des toilettes sèches ou récupérer l’eau de pluie ne font pas
partie de ces écogestes le plus souvent mis en avant. Les personnes que
j’étudie dans le cadre de ma thèse sont, pour la plupart, imperméables à
ce discours, voire le mettent explicitement à distance.
Quel est leur rapport à l’écologie ?
Aucune des personnes que j’ai suivies n’a revendiqué le fait d’être
écolo. Parce que leurs pratiques sont héritées de l’enfance,
intériorisées. Elles me disaient « bah non, je ne suis pas écolo », « c’est du bon sens », « c’est logique », « c’est naturel »,
etc. La plupart de ces personnes ont grandi dans des milieux populaires
où on faisait attention à récupérer, faire durer les choses. Puis ces
pratiques ont perduré parce que ces gens ont toujours des conditions
matérielles d’existence assez restreintes. Donc pour eux, ça va de soi.
Il y a un autre mot qui est beaucoup revenu dans leurs discours, c’est le « respect ».
Si on veut que la nature nous donne, il faut la respecter, ne pas la
polluer. Par exemple, pour les retraités agricoles, ne pas mettre de
produits chimiques dans leur potager en fait partie. Il y a un sens
pratique et un sens moral qui incite à faire durer et à prendre soin de
la nature.
Pour eux, les décideurs politiques — perçus comme des gens qui vivent en ville et font partie des classes supérieures — « ne comprennent pas ce qu’on fait ». Les personnes politisées que j’ai suivies parlent d’une écologie « hors sol », présente uniquement dans les discours, alors qu’eux font de l’écologie pratique.
Pourquoi ces personnes au mode de vie sobre et proche de la nature ne se disent pas écolos ?
Pour le groupe de personnes qui ont un discours politisé, le niveau
d’exigence pratique n’est pas atteint. Ils vont rappeler qu’ils ont une
voiture, diesel ou essence, qu’ils vont encore au supermarché, etc. Pour
eux, pour être écolo, il faut vraiment être un décroissant extrême.
Et puis le discours qui consiste à dire « il faut mettre des panneaux photovoltaïques, acheter tel équipement performant »
ne peut pas s’adresser à des gens qui n’ont pas les moyens, et qui en
plus ont un sens pratique, moral, qui les incite à faire durer les
objets et à récupérer.
Ils ont aussi conscience que les classes supérieures se distinguent avec leurs pratiques écologiques. Ils disent : « Ils vont acheter bio ou un pull en mérinos, mais moi je vais chez Emmaüs et ça va très bien ! »
Pour eux, l’étiquette écologique ne correspond pas à une véritable
écologie pratique. Donc quand d’autres personnes se définissent comme
écolos, ils n’y voient qu’un engagement de façade.
« Pour les retraités agricoles, l’écologie est devenue une “mode” »
Enfin, pour les retraités agricoles, l’écologie est devenue une « mode » alors qu’ils estiment que leurs pratiques économes sont héritées de plusieurs générations. Ils considèrent avoir « inventé le bio avant le bio » ou encore « la permaculture avant la permaculture »,
avant qu’un label et des stages viennent institutionnaliser certaines
de leurs pratiques. Alors pourquoi apposer une nouvelle étiquette sur
des pratiques que l’on faisait déjà avant ?
Ceux qui portent le discours écologique perçoivent-ils cette sobriété déjà à l’œuvre ?
Le discours écologique dominant laisse souvent penser que les classes
populaires, qu’elles soient rurales ou urbaines, se désintéresseraient
de l’écologie parce qu’elles ne s’en revendiquent pas de manière
explicite. En fait, ce que je montre, c’est qu’il n’y a absolument
aucune indifférence vis-à-vis des questions environnementales. Il y a
juste une reformulation. En d’autres termes et en d’autres pratiques.
Il y a quelque chose qui me gêne beaucoup chez ceux qui portent le
discours écologiste : ils donnent l’impression que les modes de vie
sobres que l’on veut faire advenir n’existent pas encore, qu’on va les
inventer. Mais en fait ils existent déjà et depuis très longtemps ! Mon travail consiste à les visibiliser.
Le mode de vie des personnes que vous avez étudiées est-il majoritaire dans les territoires ruraux où elles vivent ? Ou sont-elles marginales ?
Cela dépend des territoires et des personnes dont il est question. Ce
qui est certain, c’est qu’aucune de ces personnes n’est dominante au
niveau social, politique ou économique sur son territoire. Ce sont des
personnes qui vivent de manière très discrète, et qui s’entraident avec
des personnes qui sont socialement proches. Elles ne se sentent pas
marginalisées car leurs sociabilités sont tournées vers des personnes
qui adoptent des modes de vie similaires.
Néanmoins, certaines craignent que leurs modes de vie soient
fragilisées par l’exode urbain, ou par l’arrivée dans leur voisinage de
classes moyennes-supérieures urbaines au mode de vie consumériste.
Celles-ci ne viennent pas se présenter à elles et elles ne peuvent donc
pas développer ensemble des pratiques d’entraide.
Puisque le discours des dirigeants ne leur parlent pas, pour qui votent ces personnes ?
Pour ceux qui sont politisés et ont plus de capital culturel, s’il
fallait les affilier à un bord politique, ce serait La France insoumise.
Elle est vue comme plus sociale et populaire que les Verts, qui eux,
sont vus comme moins radicaux, sans dimension sociale, et plus proches
des élites. Ainsi, j’ai des enquêtés qui ont participé à la zad de
Sivens [en lutte contre un énorme dans le Tarn] et avaient dans l’idée
que les Verts étaient du côté des décideurs, et de la destruction.
Du côté des femmes précarisées ou des retraités agricoles, certains
votent Rassemblement national. Il n’y a pas de discours raciste, mais
plus l’idée qu’il faut préserver ses acquis, et que le RN
est le parti qui va les y aider. Après, il y a aussi des girouettes,
comme une femme qui a voté Mélenchon au premier tour, puis Le Pen au
deuxième face à Macron.
Etes-vous
prêts pour la prochaine catastrophe majeure ? Et si la gestion
collective, Etatique et Citoyenne, de notre sécurité civile était la
meilleure façon de faire société ensemble ?
Tout commence par une
question : lorsque surviendra la prochaine catastrophe majeure sur notre
territoire, sur qui compterez-vous pour la gérer, pour assurer votre
survie, répondre à vos besoins essentiels ? Le citoyen est théoriquement
sensé être le premier acteur de sa sécurité civile, pour autant, cette
question est un point aveugle de notre époque et du débat public. Dès
lors qu’on pose le problème comme cela, deux angles d’attaque émergent :
notre Etat est-il à la hauteur dans la gestion des catastrophes
majeures d’une part, et le citoyen est-il conscient de son rôle dans la
sécurité civile de son Etat ?