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dimanche 26 octobre 2025

Le laboratoire des résistances

Source: https://www.labodesresistances.fr/


 

Par résistances, nous entendons les structures, personnes, idées, actions, qui ont pour intention de contribuer à démanteler les systèmes de domination qui structurent nos sociétés (capitalisme, classisme, patriarcat ou sexisme, racisme, colonialisme, validisme, spécisme, fascisme), et à construire des racines plus justes et vivantes.

Les cultures de résistance, qui sont multiples et évolutives, sont les représentations, valeurs, stratégies et pratiques qui portent ces mouvements.

Notre raison d'être, c’est d'améliorer la connaissance sur toutes ces formes de résistances et leurs liens, de la diffuser, et de contribuer à renforcer leur efficacité.

Nous sommes des militant·es qui avançons avec nos têtes, nos coeurs et nos corps, avec plein de détermination et aussi plein de doutes, et surtout avec la joie de se relier et de faire ce qui nous semble juste et digne, tout au fond de nos cœurs.

Bienvenue au labo des résistances !


dimanche 11 mai 2025

Le tekmil : « Nous analysons non pas le moment mais l’Histoire ; non pas l’individu mais la société ».

 Source : https://serhildan.org/le-tekmil-un-outil-de-reflexion-collective/

Il n’est pas de révolution possible sans remettre en question la personnalité des individus, construite par des systèmes oppressifs : capitalistes, patriarcaux, racistes, validistes… Au sein du mouvement kurde, le tekmil est un outil qui permet, à travers la pratique de la critique/autocritique, de s’engager dans une démarche permettant de mettre en accord personnalité et idées.
Ce texte a été rédigé par des volontaires engagé.es au Rojava dans le groupe Tekoşîna Anarşîst (Lutte anarchiste). Il propose un point de vue particulier sur le t
ekmil, qui permet d’en découvrir les principes, mais n’a pas vocation à être généralisé. Le mouvement kurde, qui a théorisé et pratiqué le tekmil, insiste sur la nécessité d’une formation pratique à celui-ci. Le tekmil ne peut être un simple outil sans connexion à une éthique militante, et à un système de valeurs bien définies.

Qu’est-ce que c’est ?

Le tekmil est un instrument de réflexion collective. Les racines historiques de ce que nous connaissons sous le nom de tekmil remontent aux traditions communistes autoritaires, telles que le stalinisme. Toutefois, Mao a été le premier, parmi ces traditions, à accorder autant d’importance aux méthodes de critique et d’autocritique. En résumé, nous pouvons affirmer que la critique et l’autocritique ont été précieuses pour les mouvements révolutionnaires en général, et n’ont jamais été étrangères aux mouvements révolutionnaires non autoritaires en général. Dans le contexte du Rojava, tekmil peut être traduit par  » rapport  » – en outre, on peut retracer le développement et la transformation de ce sens en fonction de la situation. Néanmoins, il est utile de garder à l’esprit la traduction littérale – l’humilité et la brièveté sont valorisées dans le tekmil. Il contient de nombreux codes culturels, mécanismes et présupposés idéologiques, et il nécessite une compréhension et une base philosophique et idéologique solide.

Cet article transmet une expérience spécifique de l’organisation anarchiste au Rojava et ne représente pas nécessairement ou ne s’étend pas à toutes les autres pratiques du tekmil dans toutes les structures révolutionnaires au Kurdistan et au-delà. Nous ne voulons pas donner l’impression que nous sommes « porteurs des connaissances les plus exactes sur le tekmil » et que nous voulons « vous dire comment ça marche vraiment ». Au contraire, notre position et notre expérience viennent de et avec humilité, et nous aimerions partager ce que nous avons appris à travers nos interactions avec le mouvement révolutionnaire dans le nord-est de la Syrie. Il faut comprendre que ce texte est écrit à travers le prisme de l’organisation anarchiste internationaliste au Rojava – nous ne prétendons pas avoir le point de vue le plus objectif, et notre position comporte aussi ses propres limites. Nos expériences peuvent différer de celles d’autres internationalistes qui ont appris à connaître le tekmil dans ce contexte, ainsi que du vécu de celles et ceux pour qui le Kurdistan, les langues et la culture locales sont natives. Ce que nous pouvons et voulons, c’est partager nos propres expériences et perspectives sur le tekmil. 

Dans les structures révolutionnaires du Kurdistan, le tekmil est utilisé comme un outil de réflexion et d’analyse collective. Le tekmil évalue la socialisation dans nos sociétés, l’influence de la mentalité capitaliste et patriarcale sur nos personnalités, et traite de nos actions, de nos approches les uns envers les autres dans le format de la camaraderie et de la vie collective, et des idées que nous voulons mettre en pratique. L’une des principales parties du tekmil est la critique. Dans la plupart des communautés d’où nous venons, la critique est souvent perçue comme une attaque ou une déclaration négative. La philosophie du tekmil considère la critique comme un cadeau que les camarades s’offrent mutuellement avec les meilleures intentions du monde. Dans un telle perspective, la critique est ce qui nous permet de grandir en tant qu’individus, de travailler sur nos défauts – même si la critique peut être très difficile à écouter et à accepter. La critique peut également être difficile à exprimer. La mission du tekmil est de nous rapprocher de la réalisation de nos idées en nous-mêmes et autour de nous, et de nous éloigner de la mentalité du capitalisme et du patriarcat. Au lieu de cette dernière, le tekmil aide à développer la mentalité des personnes qui luttent pour la libération, et qui aspirent à être des révolutionnaires. Cela signifie changer l’état d’esprit et la personnalité en fonction des idées pour lesquelles nous nous battons.

Une brève histoire du tekmil

Pour comprendre comment le tekmil a évolué vers sa forme actuelle, nous devons nous pencher sur son histoire dans le contexte du Parti des travailleurs du Kurdistan. Pourquoi parlons-nous du PKK sur ce sujet ? Nous sommes des anarchistes, et le parti n’est pas la méthode d’organisation de notre mouvement. Cependant, cela n’enlève rien au fait qu’il y a des leçons à tirer de l’histoire du PKK pour nous aussi. La même chose peut être dite de tout mouvement révolutionnaire en général. De plus, le PKK n’est pas un parti dans le sens d’une participation au cadre organisationnel de l’État, mais il peut être considéré comme une forme d’organisation d’une lutte anti-étatique et anti-coloniale. Le PKK ne vise pas à être élu, il n’essaie pas non plus de changer le système de l’intérieur.

Le développement du tekmil en tant que tel, sous la forme que nous observons en tant qu’anarchistes internationalistes au Rojava, est inséparablement lié à l’histoire du développement du PKK. Par conséquent, pour mieux comprendre le tekmil, il est utile de se pencher également sur cette partie de l’histoire, aussi contradictoire qu’elle puisse nous paraître. Souvent, c’est des contradictions que nous pouvons tirer les leçons les plus précieuses. D’autres cultures ou mouvements ne sont pas étrangers à la réflexion collective. Elle a été utilisée de diverses manières dans le monde, par exemple, la « révision de vie » dans les organisations catholiques de Catalogne, après la guerre civile espagnole. Ou encore le « bâton de parole » des peuples autochtones dans les terres colonisées des Amériques. Les processus de réflexion collective sont inhérents à la plupart des communautés, sous une forme ou une autre. une forme ou une autre. On peut attribuer au tekmil dont nous discutons maintenant 4 étapes de développement, liées de manière similaire aux 4 étapes de développement du PKK.

Comment le tekmil s’est-il développé au sein du PKK ?

1973-1983 : La forme du tekmil n’est pas claire. Des réunions étaient organisées. C’était une période de développement de normes et de systèmes organisationnels.

1983-1993 : Le début du conflit armé avec la Turquie, jusqu’au cessez-le-feu. La base du tekmil existe, mais les besoins militaires l’emportent sur le travail analytique et idéologique nécessaire. Une mentalité patriarcale progresse.

1993 : La première trêve entre le PKK et la Turquie intervient. La guerre a eu un effet toxique sur les structures organisationnelles. Le PKK se concentre sur le développement de l’analyse organisationnelle et politique. Des structures autonomes pour les femmes se développent progressivement. Les hommes avaient une grande influence, la lutte telle qu’ils la concevaient était souvent réduite à la libération nationale et à une ligne marxiste-léniniste dure. Les femmes de l’organisation critiquaient l’approche patriarcale et la pensée militaire, et insistaient sur le développement de l’analyse de la personnalité et du progrès. De cette période, nous pouvons citer quelque chose qui a été le résultat idéologique du débat et du travail organisationnel et qui est devenu la célèbre citation, provenant du 5ème Congrès du PKK en 1995 : « 5% de notre lutte est contre notre ennemi, 95% est contre nous-mêmes. » Le tournant a également été la critique ferme du marxisme-léninisme.

1993-2002 : En 2002, le PKK change officiellement de paradigme idéologique, passant au confédéralisme démocratique. L’approche intro-organisationnelle commence à inclure non seulement une analyse de la personnalité, mais aussi la manière dont cette analyse est réalisée. Les structures autonomes de femmes déjà en place à cette époque s’éloignent du positivisme pour se concentrer sur la morale et l’éthique. La construction du concept de personnalité révolutionnaire tel que nous le connaissons aujourd’hui commence à cette époque – et cela a influencé la philosophie du tekmil.

Le tekmil en pratique

Il est important de comprendre les codes culturels du tekmil et sa structure. En les connaissant, vous pourrez vous faire une idée générale de ce à quoi ressemble le tekmil. La plupart des points ci-dessous sont communs à tout tekmil, mais il existe des différences.

Ainsi, nous pouvons lister les points suivants :

– Les participants.es sont assis en cercle égalitaire ou sous une autre forme qui ne suggère pas de hiérarchie.

– La culture tekmil suppose également que les participants ne mangent pas, ne boivent pas (uniquement lorsque c’est nécessaire), ne fument pas, ne parlent pas entre eux, ne s’amusent pas et ne s’assoient pas de manière décontractée.

– Chacun est censé s’asseoir ou se tenir debout à un niveau égal, de manière « respectueuse ». Imaginez comment vous vous assiériez ou vous mettriez debout si vous vouliez montrer du respect à vos camarades par votre position même, par votre corps.

– L’espace entre les personnes dans le tekmil est généralement propre, sans désordre, qu’il s’agisse d’une table ou d’un tapis, peu importe. Il est ouvert à la réflexion et à la participation.

– Des vêtements propres et une apparence généralement soignée sont les bienvenus dans le tekmil, et les chapeaux sont retirés. L’essence de cet élément culturel est l’idée que l’état intérieur d’une personne ainsi que ses idées, ses intentions et ses attitudes envers les autres se reflètent dans son apparence extérieure, et vice versa.

 

Quelle est la séquence des interactions durant le tekmil ?

– Le tekmil est lancé par le modérateur. Il permet aux participants qui le souhaitent de parler dans l’ordre et note brièvement l’essentiel de ce qui est dit dans le tekmil.

– Tous les participants doivent avoir un cahier ou quelque chose pour prendre des notes. Le tekmil implique un processus de réflexion et de préparation, c’est pourquoi les éléments du tekmil ne sont pas notés 10 minutes avant le tekmil, mais continuellement lorsque la réflexion ou la pensée s’impose. Une façon importante de se préparer au tekmil peut être de réserver un moment spécial pour cela, un jour ou plus avant le tekmil.

– Les participants peuvent lever la main pour s’exprimer. Avec la permission de l’animateur, on peut commencer à exposer ses arguments. Vous ne pouvez parler qu’une seule fois des points d’autocritique et de critique, et une seule fois des suggestions.

– Après que l’autocritique et la critique ont été exprimées par tous ceux qui voulaient s’exprimer, vous pouvez rassembler les suggestions dans une liste, puis les discuter une par une.

– À la fin de la discussion, le modérateur résume le tekmil. Le but est de passer en revue les thèmes de la critique et de l’autocritique, et de leur donner une forme commune, de les présenter dans une vue d’ensemble. L’animateur peut donner un point de vue sur ce qu’il voit et essayer de faire ressortir ce à quoi il faut penser, réfléchir et travailler.

– Il est également possible de passer en revue les décisions prises à propos des propositions, de rappeler les tâches entreprises et les décisions collectives.

Donc, la structure du tekmil en bref :

        • Autocritique.
        • Critique
        • Suggestions
        • Évaluation

Conseils pour le tekmil

Ces conseils sont le fruit de l’expérience accumulée en matière de tekmil, et soulignent ses caractéristiques ainsi que l’importance de ses principes de base. 

– S’il existe une structure ou un groupe autonome non masculin, il doit avoir son propre tekmil séparé. S’assurer qu’une telle structure a du temps à consacrer à son tekmil autonome (plutôt que de l’organiser comme un surcroît de travail) est la tâche de l’ensemble du groupe ou de l’organisation, et pas seulement de sa partie autonome. Le tekmil autonome sans les hommes n’est pas une activité supplémentaire, facultative, mais un tekmil tout aussi important. Pourquoi est-elle importante ? Parce que dans un espace mixte, nous pouvons observer une dynamique différente qui est souvent dominée par un comportement patriarcal. Un tekmil autonome sans hommes peut ouvrir des portes qui ne seraient pas autrement accessibles aux participants non masculins du tekmil, et leur permettre de créer leur propre solidarité et esprit dans la lutte pour changer la mentalité patriarcale. Ceci, à son tour, peut apporter des approches, des réflexions et des solutions plus progressistes à l’ensemble du collectif. Il peut également créer un espace pour l’analyse, la discussion ou la critique de quelque chose qui, pour quelque raison que ce soit, est mieux discuté dans un espace sans hommes – ou il peut servir tout autre objectif ou signification que la structure autonome détermine pour elle-même.

L’objectif principal du tekmil autonome est de permettre aux camarades non-homme cis-genre de faire des critiques et des analyses plus profondes dans un cadre où ces critiques ne peuvent pas être utilisées par des camarades hommes cis-genre pour diviser ces camarades. Cela permet un espace pour que les critiques dirigées vers les camarades hommes soient apportées par la structure autonome plutôt que par un individu non-homme ci-genre. Cela empêche l’exploitation du conflit par les camarades hommes, car un seul individu ne peut être désigné comme porteur de la critique. Cela donne donc plus de pouvoir aux camarades non-hommes cis-genres et plus de force au moment de la critique.

« L’objectif principal du tekmil autonome est de permettre aux camarades non-homme cis-genre de faire des critiques et des analyses plus profondes dans un cadre où ces critiques ne peuvent pas être utilisées par des camarades hommes cis-genre pour diviser ces camarades. »

– Le tekmil peut avoir une forme plus courte, destinée aux situations dans lesquelles la cohérence, la brièveté et la clarté sont nécessaires. Dans le contexte du Rojava, on peut parler de  » tekmil militaire  » – par exemple, un tel tekmil est utilisé au front, après ou avant les opérations de combat. Le tekmil militaire a la même apparence, mais il est tenu en position debout, en cercle, et se caractérise par sa rapidité, sa brièveté – liées à la nature de l’environnement (la ligne de front). Cependant, la forme courte de la critique ne doit pas être confondue avec un manque de camaraderie, ou d’amour pour les camarades, qui sont les fondements de toute critique, quelle que soit la situation. Dans le contexte d’autres pays et de situations moins dangereuses, le tekmil court peut être appliqué dans des situations d’actions et d’activités différentes qui nécessitent un travail d’équipe cohérent et impliquent un certain degré de risque et la nécessité d’un bref processus de critique et de réflexion sur place.

– Essayez de surmonter votre ego. La critique est un cadeau.

– Empathie, amour et respect. Donnez et recevez, pensez aux sentiments des autres.

– Un environnement respectueux et sérieux fait partie intégrante du tekmil. Une telle atmosphère se caractérise notamment par l’absence de blagues, de cigarettes, de nourriture et de boisson.

– Parlez sans ambiguïté, de manière compacte et claire. Le plus souvent, il n’y a pas de besoin absolu de détails dans la critique. L’explication excessive des choses et des situations et l’approfondissement de la critique ne sont pas la même chose.

– Méfiez-vous d’un langage fort ou des déclarations telles que « c’est évident », « tout le monde le sait/le sent/le pense/le fait », « fou », « dégoûtant », etc. Réfléchissez à la manière dont notre façon de nous exprimer contribue à créer des liens et à favoriser la compréhension, ou à créer une séparation entre les camarades. La critique et l’autocritique doivent aider à progresser et à se développer, et non à rabaisser les gens.

– Lorsque nous formulons des critiques, il est bon non seulement de souligner les lacunes de l’approche de nos camarades, mais aussi de leur offrir une perspective et des moyens de surmonter ces lacunes. Cela nous aide également à considérer la personne que nous critiquons de manière subjective, de son point de vue, et à nous concentrer sur la manière dont nous pouvons tous travailler pour améliorer notre militantisme.

– La critique doit être formulée à la 3e personne par rapport aux autres. Il est utile de voir la critique et son sujet comme un sujet d’analyse exposé ouvertement devant tout le monde dans le tekmil. La critique à la troisième personne aide la personne critiquée à penser à elle-même de manière dépersonnalisée, à accepter plus facilement la critique et à la considérer de manière plus objective. Au contraire, la 2e personne est associée à une approche plus personnelle, donnant l’impression de s’adresser non pas au collectif mais à l’individu.

– Le tekmil en tant que processus n’est pas guidé par l’émotion. La philosophie du tekmil suggère que l’émotion ne peut être la base de la critique. Néanmoins, l’émotion est très importante et ne peut être exclue de ce que nous faisons. Les émotions font partie de nous, de la dynamique collective et des relations. Mais la façon dont nous gérons les émotions, la façon dont nous les exprimons, l’impact que nous avons les uns sur les autres dans le champ émotionnel, le sens que nous leur donnons et l’impact qu’elles ont sur ce que nous faisons est un sujet de réflexion. Bien que les émotions soient toujours avec nous et en nous, ce que nous mettons dans le tekmil devrait toujours être basé uniquement sur des idées, des valeurs, des principes, l’analyse et la réflexion. D’autre part, donner un sens aux émotions et en prendre soin est un travail nécessaire et permanent de l’ensemble du collectif, de chacun d’entre nous. Premièrement, nous devons travailler sur la manière dont nous partageons (ou non) les émotions, dont nous assumons (ou non) la responsabilité de nos propres émotions et de celles des autres, dont nous nous soutenons (ou non) les uns les autres, et sur les schémas de genre, de classe ou de race de ces dynamiques. Deuxièmement, nous pouvons créer et cultiver des espaces et des moments dédiés à la prise en charge collective des émotions, dans le prolongement de la suggestion précédente.

– Dans vos critiques, nommez les personnes et les choses de manière précise.

– Le tekmil nécessite une préparation et une réflexion approfondie au préalable. Cette préparation peut se traduire par la mise par écrit de vos pensées. Le manque de préparation entraîne une perte de concentration dans le tekmil, la répétition et l’oubli de la critique.

– Ne répondez pas aux critiques. Non seulement verbalement, mais il est également important de surveiller l’expression de votre corps et vos gestes. Il y a des moments où les personnes qui donnent ou reçoivent des critiques sont dans une position vulnérable. Des gestes comme rouler les yeux, soupirer, être impatient, ricaner, etc. peuvent avoir un effet négatif sur la personne qui donne ou reçoit la critique, ainsi que sur les émotions des personnes concernées.

– Ne répétez pas une critique qui a déjà été formulée.

– N’ayez pas peur du silence.

– En s’appuyant sur le fait que tekmil est un lieu formel réservé à la critique, il peut devenir difficile de donner et de recevoir des critiques… en dehors du tekmil. Le tekmil privilégie des qualités telles que l’humilité et la capacité d’écouter, de donner et de recevoir, ces qualités ne doivent pas se limiter au tekmil. Par conséquent, les critiques exprimées en dehors du cadre formel du tekmil doivent être acceptées de la même manière, dans un esprit de camaraderie – en écoutant attentivement. Dans le même temps, les critiques doivent également être formulées en dehors du tekmil lorsque cela est possible. Ne réservez pas tout ce que vous avez à dire pour ce seul moment. Le tekmil est aussi une espace ouvert pour permettre d’exprimer des critiques qui semblent difficiles à formuler dans la vie de tous les jours, mais ne prenez pas l’habitude de n’utiliser le tekmil que lorsque vous voulez faire un retour à quelqu’un et de rester fermé dans le cas contraire. Par exemple, cela peut devenir une dynamique malsaine, si les camarades accumulent les critiques qu’ils ont jusqu’au jour où il y a le tekmil et ne travaillent pas à développer cette compétence dans la vie de tous les jours. Néanmoins, pensez à vous exprimer correctement, de manière sérieuse et valorisante, et si cela ne vous semble pas possible sans la structure du tekmil, faites-le plutôt à ce moment-là.

– Dans la critique qui vous est faite, recherchez ne serait-ce que 1% d’auto-réflexion et de réflexion par rapport à 99% de contre-arguments. Même si la critique était basée sur des hypothèses fausses, ou sur ce que vous pensez être une vision déformée des événements, elle est basée sur une vision de la réalité et des événements de vos camarades. Avant de commencer à clarifier la situation, vous devriez au moins réfléchir à ce qui a conduit à cette critique, et respecter le fait qu’un camarade essaie de vous faire le cadeau de la critique avec les meilleures intentions – et croire en ces intentions, et non dans l’idée qu’ils veulent vous attaquer avec des mots. Réfléchissez à l’origine de tous les contre-arguments que vous pouvez trouver – peut-être l’ego blessé ? Donner une critique à quelqu’un peut être très difficile. Réfléchissez à quel point vous vous rendez disponible ou accessible à la critique. Appréciez la contribution et les efforts du camarade. Si ce qui est dit nécessite encore des éclaircissements, attendez le lendemain ou plus tard et discutez-en avec la personne qui vous a critiqué – non pas pour « rétablir la vérité » – mais d’abord pour mieux comprendre pourquoi le/la camarade a perçu quelque chose de cette façon, et pour mieux comprendre l’essence de la critique elle-même.

– S’accorder du temps pour la réflexion est une bonne chose. Réfléchissez à la manière et au moment de présenter votre critique. Il ne s’agit pas forcément de l’approche libérale qui consiste à retarder et à remettre à plus tard le processus de critique parce qu’il est difficile à formuler. Lorsqu’il s’agit de choisir le bon moment pour émettre une critique, vous devez évaluer comment la critique s’inscrit dans la situation générale autour de vous et du groupe, quelle est l’ambiance. Il ne s’agit pas de formuler la critique sous la forme la plus simple possible, mais plutôt de déterminer s’il y a encore du travail à faire avant et après la critique. Cette approche vise à rendre la critique non pas la plus facile, mais aussi efficace et utile que possible.

– Ne vous excusez pas pour vos lacunes. Travaillez dessus. Cependant, ne passez pas à côté du moment où des excuses sont encore nécessaires – sans pour autant renoncer à travailler sur vos défauts parce que des excuses ont été présentées.

– Toute critique comporte sa part d’autocritique, et vice versa. La vie collective et le travail en commun impliquent que nous sommes responsables les uns des autres et que nous créons notre réalité ensemble. Nous n’existons pas complètement séparés et isolés les uns des autres. Par conséquent, l’origine de chaque erreur, de chaque défaut, peut être vue et analysée en relation avec tous les autres camarades. Par exemple, lorsque vous écoutez une critique adressée à quelqu’un dans le collectif, pensez – pourquoi n’avez-vous pas soutenu ce camarade pour qu’il trouve une solution à tel ou tel problème, pour qu’il trouve un point de vue différent, pour qu’il change son comportement, pour qu’il se développe d’une certaine manière ? De cette manière, tout le monde peut trouver quelque chose à réfléchir pour lui-même dans toute critique ou autocritique exprimée dans le tekmil.

– En plus de ce dernier point, les critiques que vous entendez dans un tekmil donné à quelqu’un d’autre, vous pouvez également les appliquer à vous-même et réaliser quelque chose en vous. Il peut donc être utile d’écouter chaque critique attentivement et avec un esprit réfléchi, même si elle ne s’adresse pas à vous. Souvent, ce qui a été montré en exemple à un autre camarade est quelque chose que chacun peut travailler en lui-même. C’est parce que la dynamique dans laquelle nous agissons est souvent informée par le système oppressif dans lequel nous avons tous appris à agir.

– Des variations structurelles sont possibles avec une section « Mise à jour ». C’est au choix du collectif pratiquant le tekmil.

Pour résumer, on peut définir les tâches suivantes du tekmil :

        • Un processus de construction de la camaraderie et la promotion de relations plus fortes à travers l’autocritique et la critique.
        • Coordination.
        • Développement de sa propre personnalité et recherche de cet épanouissement dans le collectif.
        • Briser la hiérarchie.
        • Combattre la mentalité oppressive.
        • Résoudre les conflits et surmonter l’ego, comprendre l’influence de l’individu sur le collectif et vice versa.
        • Limiter les conversations non constructives.
        • Trouver un développement collectif.
        • Mener des analyses sur une base partagée.
        • Partager les points de vue sur les situations.
        • Créer des personnes capables de vivre dans une société meilleure. Nos approches actuelles sont associées à des systèmes d’oppression tels que le capitalisme, le racisme et le patriarcat.

Les fondements du tekmil

Il est important de mentionner et de souligner les valeurs qui fondent la méthode du tekmil, si l’on veut que sa pratique ait un sens. La pratique du tekmil peut être superficielle et ponctuelle – les gens émettent des critiques et des autocritiques juste pour le plaisir de s’en sortir, ou profitent de l’occasion pour attaquer et rabaisser les autres. Si nous critiquons, c’est par souci de l’autre et de nous-mêmes, pour prendre nos responsabilités et nous entraider.

Ces valeurs sont les suivantes :

        • Compréhension commune et acceptation de la méthode
        • Camaraderie et respect mutuel
        • Humilité et l’amour de l’apprentissage et de l’amélioration de soi.

Une tâche particulière du tekmil est le développement d’une personnalité militante. Ce concept implique :

        • Des valeurs collectives
        • La camaraderie et l’amour comme base des relations.
        • La vie collective au lieu de l’individualisme. L’équilibre entre le collectif et l’individuel
        • L’engagement. Autodiscipline et responsabilité, surmonter les défis et faire de son mieux pour soi-même et pour le collectif.
        • Recherche de solutions plutôt que de problèmes. Avoir l’état d’esprit qu’il est possible de gagner. Si on ne peut pas percevoir une victoire, on ne peut pas gagner.
        • L’humilité, l’écoute et la patience sont des qualités militantes.
        • Pour pouvoir utiliser les outils du tekmil, nous avons besoin de normes et d’accords collectifs. Si nous ne comprenons pas les bases, nous ne comprenons pas la critique. Sans cela, nous émettons des critiques à partir d’une position subjective.

Terminons par une citation d’une déclaration d’A. Öcalan, que les structures révolutionnaires au Kurdistan utilisent pour expliquer les principes et la culture du tekmil.

« Nous analysons non pas le moment mais l’Histoire ; non pas l’individu mais la société ».

mardi 7 février 2023

Docu Ni Dieu, ni maître - Livres 3 et 4

Ni Dieu ni maître, une histoire de l’anarchisme - Livre 3 - Des fleurs et des pavés (1944-1969)

Source : https://video.ploud.fr/w/25pWjk6TJL1kUv49TddmbP

Ni Dieu ni maître une histoire de l'anarchisme - Livre 4 - Les réseaux de la colère (1965-2012)

Source : https://video.ploud.fr/w/q4ud4Un1efBepmaYxN4Tzf

 

Livres 1 et 2

 https://video.ploud.fr/w/8SoDoFDMNqZPCfdYnWw63Y


dimanche 10 avril 2022

De Nuit Debout aux Gilets Jaunes : La Tyrannie de l'Horizontalité

Source : https://organisez-vous.org/tyrannie-horizontalite-article/

 

Jo Freeman [Crédit : Carol Moore]

 

Depuis plusieurs années, « l’horizontalité » est à la mode. De Nuit Debout aux Gilets Jaunes en passant par les Assemblées Générales étudiantes, de nombreux militants choisissent désormais de s’affranchir de représentants, de chaîne hiérarchique ou encore de structures formelles de fonctionnement. Ces choix, qui font aujourd’hui débat, sont difficiles à analyser sans appareil conceptuel.

Dans ce contexte, Marjorie Maquet, traductrice chevronnée, a accompli un très gros travail pour nous offrir une traduction fluide et ciselée de « La Tyrannie de l’Horizontalité », article culte de la féministe américaine Jo Freeman, dont la réflexion sur la structure des mouvements sociaux et leur quête d’horizontalité est plus que jamais d’actualité.

Afin d’introduire ce texte [dont la traduction complète est maintenant disponible sur notre site], nous reproduisons ici une courte note introductive, ainsi que quelques morceaux choisis qui nous semblent les plus utiles aux militants d’aujourd’hui. Bonne lecture !

Jo Freeman, c’est qui ?

Lire l'article

Par Jean-Michel Knutsen | 3 février 2019

samedi 20 novembre 2021

Idée-lecture : Comment s’organiser ? Manuel pour l'action collective - Starhawk

Source : https://www.cambourakis.com/tout/sorcieres/comment-sorganiser/


Comment s’organiser ? Manuel pour l'action collective - Starhawk

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Géraldine Chognard
Préface de Isabelle Frémeaux, Jay Jordan

« Ce livre s’adresse à tou·te·s celleux qui pensent que nous pouvons mieux vivre et lutter sans le contrôle des autorités ou des experts ainsi qu’à celleux qui ne supportent plus de voir nos collectifs se déchirer et être paralysés par l’indécision. Nous avons tellement de choses à désapprendre – démanteler les modes de pouvoir hiérarchiques, le sexisme, le racisme, briser l’individualisme existentiel qui pollue nos esprits et nos corps. Nous devons apprendre les compétences qui permettront à nos groupes de travailler de manière fluide, efficace et régénérative. Il ne nous reste plus beaucoup de temps pour renverser la machine de mort pétro-patriarcale, coloniale et capitaliste. Ce manuel a dû attendre dix ans avant d’être traduit en français, espérons qu’il n’en faudra pas encore dix de plus pour que ces mots se traduisent en pratique. Si nous voulons éviter le pire de l’effondrement climatique, nous ne pouvons pas nous permettre de subir éternellement les effets de mauvais processus collectifs, ils sapent nos âmes et détruisent nos mouvements mais, comme tout, ils ne sont pas inévitables. Nous devons juste réapprendre à faire et à vivre ensemble ; ce livre est un fantastique guide à cet effet. On pourrait même l’appeler un guide de survie. »
Extrait de la préface d’Isabelle Frémeaux et Jay Jordan.

Date de parution : 3 novembre 2021

dimanche 25 avril 2021

idée-lecture : Histoire des révoltes populaires en France - Gérard VINDT

 

Source : https://www.editionsladecouverte.fr/histoire_des_revoltes_populaires_en_france-9782348058936

Histoire des révoltes populaires en France
Gérard VINDT

Les révoltes populaires du passé peuvent-elles contribuer à éclairer celles d’aujourd’hui ? La question s’est posée lors du mouvement des Gilets jaunes, qui n’entrait dans aucune grille d’analyse préétablie. Les Gilets jaunes sont-ils des Jacques, des sans-culottes, des poujadistes ? Aller au-delà de ces raccourcis, étudier les apports de l’historiographie des révoltes sur huit cents ans, au fil de l’affermissement et des transformations de l’État moderne, ont paru nécessaire. Des grandes études fondatrices aux recherches récentes des historiens et des sociologues, les approches ont été renouvelées avec l’apparition de mouvements sociaux de milieux populaires en marge ou en rupture avec les corps intermédiaires tels que les syndicats.
Contre qui et contre quoi se lèvent les révoltés ? Qui sont-ils, qui sont-elles ? Comment s’exprime leur révolte ? Face à la révolte, quelles sont les réactions de la société, des autorités ? Les révoltes des Gilets jaunes comme celles des jeunes des quartiers populaires s’inscrivent, avec leurs spécificités, dans une histoire longue des révoltes en France. 




jeudi 28 janvier 2021

Centralisée et autoritaire, la gestion de la crise sanitaire n'est pas plus efficace

Source : Reporterre

De conseils de défense impénétrables en allocutions télévisées, la gestion verticale de la crise sanitaire par l’État attise la défiance tandis que la banalisation de l’état d’urgence sanitaire tend à affaiblir le pouvoir des députés. Pourtant, des exemples de gestion de crise démocratique et transparente existent.

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C’est sous les ors du Salon Murat que le « PC Jupiter » a établi ses quartiers d’hiver. Trop étroit, le bunker présidentiel ne permettait pas la distanciation physique de rigueur. C’est donc au rez-de-chaussée de l’Élysée que se tient le Conseil de défense et de sécurité nationale (CDSN). Installé en mars 2020, celui-ci se réunit désormais avec la régularité hebdomadaire d’un Conseil des ministres. Ses invités sont triés sur le volet : le chef de l’État, le Premier ministre, les ministres des Armées, de l’Intérieur, de la Santé et le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, y ont un rond de serviette. Les autres ministres peuvent être invités à s’y exprimer, mais leur présence n’est pas systématique. Autour de la table, vingt à trente spécialistes partagent informations, réflexions et propositions pour endiguer l’épidémie. Parmi eux, les treize membres du conseil scientifique, composé de scientifiques, de médecins, d’un sociologue, d’un anthropologue, d’une responsable de l’organisation ATD-Quart Monde et récemment d’un vétérinaire. Tous sont sous le sceau du secret défense, qui punit jusqu’à sept ans de prison et 100.000 euros d’amende la divulgation de ces échanges. Au terme du Conseil, Emmanuel Macron décrète la stratégie adoptée.

Confinement, couvre-feu, attestation. En moins d’un an, le vocabulaire du quotidien s’est enrichi d’un lexique autoritaire. Au fil des allocutions télévisées, les restrictions décidées en Conseil de défense s’accumulaient au motif légitime de préserver des vies. Opacité et verticalité semblent être les maître-mots de cette gestion de crise. Sociologue, Laurence Créton-Cazanave a participé à des recherches « embarquées » au sein de différentes institutions chargées de gérer les crises entre 2015 et 2018. Elle a observé le travail des acteurs du centre de crise zonal (préfecture de police) et de la cellule de crise interministérielle de Beauvau lors de la COP21, de la coupe d’Europe 2016 et des attentats du 13 novembre. « La cellule de crise, par définition, réunit un petit groupe de professionnels. Elle n’est pas faite pour durer un an et demi, observe-t-elle. Cette crise met le doigt sur notre modèle de gestion de crise, qui est un modèle d’urgence. Dans l’urgence, on n’a pas le temps d’intégrer les citoyens. Là, on est sur une crise qui rouvre complètement l’assemblée convoquée. On ne peut pas gérer le Covid sans lier tout le monde, vu qu’on a une crise multidomaines, multifactorielle, qui touche le travail, l’école, la santé… On devrait élargir le nombre de gens qui gèrent, et ils le réduisent. »

« On assiste à une banalisation des régimes d’exception qui deviennent le fonctionnement normal de nos institutions »

Cette contraction des pouvoirs autour de l’Élysée marginalise également le rôle du Parlement. Les députés et sénateurs sont déjà essorés par les discussions en procédure accélérée et la présence plafonnée à la moitié des effectifs de chaque groupe. Et ils voient en plus l’Élysée avoir recours aux ordonnances dans des domaines qui devraient relever de leurs attributions. « On a l’impression d’être dans un monde parallèle, l’essentiel du pays est confronté au Covid et à la réponse qu’on y apporte, et rien ne passe par l’Assemblée nationale, fulmine le député (La France insoumise) de la Somme François Ruffin. Le Premier ministre a annoncé un couvre-feu il a quinze jours, il n’y a pas eu de discussion à l’Assemblée ! Le président réfléchit, mais les représentants de la nation ne sont pas associés à cette réflexion. » Cerise sur le palais Bourbon, l’état d’urgence sanitaire limite davantage ses compétences que l’état d’urgence « classique ». « Dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, le Parlement est appelé à intervenir au bout d’un mois et non douze jours ; il n’est pas informé de toutes les mesures adoptées au titre de l’état d’urgence sanitaire alors qu’il l’est quand l’urgence est sécuritaire », explique Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Lyon 3.

Le pouvoir conféré par cet état d’urgence est d’autant plus prégnant qu’il est impossible d’en discerner l’horizon : « Un état d’exception doit être limité dans le temps. Or l’état d’urgence a été activé le 23 mars, puis prorogé. Le dispositif de "sortie de l’état d’urgence sanitaire" a permis l’essentiel des restrictions aux droits et libertés. Puis l’état d’urgence sanitaire a de nouveau été déclaré en octobre, a été prorogé une première fois et en passe de l’être à nouveau. » La juriste poursuit :

On assiste à une banalisation des régimes d’exception qui deviennent le fonctionnement normal de nos institutions. »

Afin de veiller au grain sur les libertés et droits fondamentaux, le groupe de réflexion Génération Libre a répertorié les restrictions décrétées pendant l’épidémie. « Ce tableau sert à recenser où en est l’état des restrictions, à s’assurer qu’elles seront levées lorsque la pandémie se terminera, et à ce qu’il n’y ait pas un glissement de certaines mesures dans le droit commun », renseigne Vincent Delhomme, chercheur associé au sein du groupe. Un souci du détail issu de l’expérience : « À la sortie du précédent état d’urgence, nous avons eu le droit au passage dans le droit commun d’un certain nombre d’exceptions qui ont été pérennisées. Il faut s’assurer que ça ne soit pas le cas cette fois. » Selon le chercheur, ce ne sont pas les mesures les plus liberticides qui vont perdurer, il s’agit donc d’être vigilants sur les plus discrètes. « C’est notamment le cas sur les données médicales : les médecins font remonter des données auprès du gouvernement et les employeurs peuvent être informés que leurs employés ont le Covid. Cela changerait totalement notre rapport à la santé. »

« Il n’y a pas d’avantage comparatif très clair entre pays centralisé et décentralisé »

Comparée à ses voisins européens, aux restrictions plus ou moins souples, la France fait figure autoritaire. « Le pays se caractérise par un haut niveau de centralisation et d’autoritarisme, avec des décisions extrêmement fortes comparées à nos voisins allemands, hollandais ou danois. Les décisions et les contraintes françaises sont beaucoup plus importantes et soudaines », analyse Raul Magni-Berton, professeur de sciences politiques à Sciences Po Grenoble. Le chercheur, qui effectue un travail de comparaison de la gestion de la crise sanitaire entre les États européens, souligne les différentes nuances d’états d’urgence : « En Pologne, on ne déclare pas l’état d’urgence, mais on applique des mesures strictes qui en sont dignes. Cela dépend beaucoup de la facilité des constitutions à le déclarer. »

Les pays mus par une gestion décentralisée — à l’instar de la Belgique ou de l’Allemagne — obtiennent-ils de meilleurs résultats que la France dans leur gestion de l’épidémie ? Pour le politologue, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions : « Il n’y a pas d’avantage comparatif très clair entre pays centralisé et décentralisé. Le pays décentralisé permet une gestion plus adaptée aux circonstances locales. Mais un pays centralisé favorise la coordination entre les différents territoires. » D’autant que la crise tend à rapprocher ces deux extrêmes. « Pendant la première vague, les pays décentralisés s’en sortaient mieux. Maintenant, c’est moins évident. Régulièrement, dans les pays centralisés, quand il y a beaucoup de morts, que la gestion est difficile, il y a des protestations pour décentraliser. À l’inverse dans les pays décentralisés, quand on atteint ces situations difficiles, il y a des manifestations pour centraliser. »

Pour Raul Magni-Berton, la crise a surtout un effet révélateur des carences de l’État français, dont le système électoral majoritaire tranche avec la nécessité de cohésion de ses partenaires européens. La différence est ainsi institutionnelle : « En Allemagne, en Hollande ou en Suède, il y a des systèmes électoraux proportionnels, aucun parti ne peut gouverner seul et la coalition représente 51 % de la population. On est obligé de prendre en compte d’autres vues et de choisir des décisions consensuelles, y compris dans la tempête. En France, il y a une disproportion extrême et unique dans l’histoire : environ 14 % de votants inscrits ont voté pour l’actuelle coalition au gouvernement, qui a 62 % des sièges. Or l’enjeu central dans une telle crise, c’est que les gens se comportent de manière coordonnée. » Et si le gouvernement est peu représentatif, un « cercle vicieux » se met en place : « quand les gens n’ont pas confiance dans les mesures prises, ils ne les suivent pas ; les paliers sanitaires restrictifs suivants seront alors plus durs, et les gens auront encore moins confiance. »

Grenoble expérimente un comité de liaison citoyen

Comment construire cette adhésion ? « Il n’y a rien dans la littérature sociologique sur comment intégrer les citoyens au sein des cellules de crise », constate Laurence Créton-Cazanave. Ou plutôt, pas encore. Une expérimentation a germé à Grenoble sous la houlette de la mairie écologiste : celle d’un comité de liaison citoyen dédié au Covid-19. Une trentaine d’habitants et représentants d’acteurs locaux tirés au sort se réunissent un samedi par mois avec les représentants de la ville. Objectif, associer la société civile à la gestion de la crise via une « convention citoyenne Covid-19 ». Y sont abordées des questions du quotidien : l’ouverture des marchés alimentaires, l’isolement et la solitude, la réouverture des commerces, les vaccins…

Ce dispositif a été imaginé par Pierre-André Juven, nouvel adjoint Europe Écologie — Les Verts (EELV) en charge de la santé, inspiré par les recommandations du Conseil scientifique dans une note révélée en avril par Mediapart et intitulée « L’urgence sociétale, l’inclusion et la participation de la société à la réponse du Covid-19 ». Son auteur, le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy, y spécifiait la nécessité d’une « démocratie sanitaire » pour regagner la confiance des Français. « Les élus en charge de la gestion de crise au printemps avaient identifié le fait que, dans une période aussi critique, les décisions sont vite centralisées », explique l’élu, qui aborde son premier mandat après une carrière de sociologue chargé de recherche au CNRS. Pour lui, un comité de liaison « a encore plus de sens au niveau local. Ce n’est pas parce qu’on est en situation de crise que les modalités doivent être suspendues. On a besoin d’échanger de façon très forte avec les habitants, de voir les priorités, de mettre les avis en discussion, de construire ensemble une partie de la gestion de crise ».

Initié en novembre, le comité de liaison a connu trois séances et en prévoit trois nouvelles. L’expérience semble prometteuse après une première période de rodage. « Ce dispositif fait apparaître des problèmes et des solutions que les élus n’avaient pas envisagées, relève Laurence Créton-Cazanave, observatrice de ces sessions. Ce qui est épatant, c’est que les citoyens n’ont pas de problème à soulever des questions qui leur paraissent importantes. Les gens étaient très critiques sur le dispositif lors des premières séances. En face, les élus ont eu une vraie capacité à entendre et à s’ajuster. C’est un apprentissage par l’équipe municipale, de comment formuler les questions, comment mettre en place un dispositif qui satisfait tout le monde. » Pour Pierre-André Juven, « il y a une infusion de la décision politique par la multiplicité des réunions citoyennes. À force de lire les comptes-rendus, les élus sont plus sensibles aux préoccupations des gens et proposent de consulter le comité citoyen sur tel ou tel point. »

Au Parlement, l’idée d’une intégration de citoyens à la gestion de crise fait des émules. « Je veux proposer une convention citoyenne sur le coronavirus, qu’on mette ensemble des commerçants, des soignants, des gens de la culture... et qu’on ait une discussion sur les réponses apportées, sur ce à quoi on peut renoncer et ce que nous ne pouvons pas sacrifier », déclare François Ruffin. À L’Élysée aussi, l’idée d’une concertation semble avoir fini par s’installer. Début janvier, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a tiré au sort trente-cinq citoyens représentatifs chargés de faire remonter les préoccupations de l’opinion publique sur la campagne de vaccination. Une ambition qui laisse beaucoup d’acteurs sceptiques : la convention citoyenne sur le climat a laissé un souvenir amer des expériences de démocratie participative du gouvernement. Un premier rapport d’étape doit être présenté le 23 février. Sera-t-il lu dans les salons du « PC Jupiter » ?

 

 

 

vendredi 4 septembre 2020

David Graeber

 Source : Reporterre 


Anthropologue brillant, David Graeber était un militant anarchiste, « avec un a minuscule », comme il se plaisait à le rappeler, pour insister sur la dimension pragmatique de son militantisme.

Il avait activement participé aux mobilisations altermondialistes du tournant des années 1990 au début des années 2000 en Amérique du Nord, et avait cofondé le Direct Action Network qui avait largement contribué à renouveler les répertoires d’action, vers plus de confrontation directe, de radicalité et de créativité.

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Il travaillait actuellement à une nouvelle somme, avec l’archéologue David Wengrow, qui devait être la première pierre d’une histoire au long court de l’égalité et de l’horizontalité. D. Wengrow et D. Graeber devaient montrer comment de nombreuses villes antiques, comptant parfois plusieurs dizaines de milliers d’habitants, s’organisaient sur un mode non-hiérarchique : il n’y avait nulle trace de richesse ostentatoire, de palais ou de villas, de quartiers protégés de la plèbe. Les habitant.e.s y vivaient en égalité, sans maîtres ni chef.fe.s. Graeber entendait montrer deux choses fondamentales pour penser l’émancipation aujourd’hui : l’égalité et l’horizontalité étaient possibles dans des sociétés vastes, avant l’invention de l’État. L’idée, très répandue, selon laquelle au-delà d’un certain nombre d’habitant.e.s, l’égalité et l’horizontalité ne seraient plus possibles ne serait ainsi qu’une chimère. La hiérarchie n’est pas la conséquence d’une population importante. Par ailleurs, l’égalité est un défi plus important à mesure que l’on se rapproche du foyer : ces villes étaient certes égalitaires, mais rien n’indique qu’il n’y avait pas de formes de domination et d’oppression à l’intérieur des maisons — se nouant bien sûr autour du genre.

Son regard fin, sa curiosité, son caractère affirmé et son appétence pour les controverses intellectuelles parfois vives vont nous manquer cruellement.

David combinait des analyses minutieuses, un luxe de détails (voir sa somme sur l’action directe, dans laquelle il écrit plusieurs paragraphes sur le type de stylo qu’il utilise) et de fulgurances analytiques incroyables — formant une pensée unique en son genre, rigoureuse, éclairante, stimulante, provocante, et toujours orientée vers l’action — car il se refusait à penser de manière abstraite, coupée des mobilisations sociales. C’est peut-être ce qui le distingue des autres penseurs des sociétés sans État (ou contre l’État), tels Pierre Clastres ou James C. Scott.

Il se disait parfois convaincu que le capitalisme avait déjà pris fin, mais que nous n’en avions pas encore pleinement pris la mesure — à nous de ne pas le faire mentir.


samedi 29 août 2020

Idée lecture : Dominer. Enquête sur la souveraineté de l'État en Occident

 Source : https://editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Dominer-9782348042140.html

Pierre DARDOT, Christian LAVAL


 
Il est courant de déplorer le déclin de la souveraineté de l’État-nation, qui semble devoir être aujourd’hui supplantée par la puissance du capital mondial. Restaurer la verticalité de l’État et son autorité serait ainsi la seule voie pour contester le globalisme néolibéral. C’est contre cette illusion, encore trop répandue à gauche, que Pierre Dardot et Christian Laval ont entamé ce long parcours dans l’histoire complexe et singulière de l’État occidental moderne, depuis sa naissance à partir du modèle de l’Église médiévale jusqu’à son rôle actuel d’État-stratège dans la concurrence mondiale.


Comprendre les aléas et les détours de cette construction, c’est mettre à nu les ressorts d’une domination sur la société et sur chacun de ses membres qui est fondamentalement de l’ordre de la croyance : les « mystères de l’État », le culte de sa continuité qui oblige ses représentants par-delà leur succession, la sacralité dont ces derniers aiment à s’entourer dans l’exercice de leurs fonctions, autant d’éléments qui ont pu changer de forme, mais qui demeurent au principe de sa puissance. En retraçant cette généalogie, il s’agit pour les auteurs de montrer que l’on ne peut répondre aux défis de la mondialisation capitaliste et du changement climatique sans remettre en cause cet héritage. Car l’invocation de la souveraineté « nationale » est devenue l’alibi de l’inaction climatique et de la perpétration des écocides.


Pour affronter ces enjeux globaux, il est indispensable de s’attaquer à un tel régime d’irresponsabilité politique qui dispense les gouvernants de rendre des comptes aux citoyens. C’est dire qu’il faut ouvrir la voie à un au-delà de la souveraineté étatique.

mardi 23 juin 2020

Désobéir pour le vivant

Source : https://lareleveetlapeste.fr/livre-journal-numero-4/

Après lecture de l'excellent texte "Désobéir pour le vivant",
de Manuel Cervera-Marzal dans ce livre de 'La relève et la peste"






+ de Manuel en vidéo


+ de Manuel en radio

Les Chemins de la philosophie par Adèle Van Reeth
En ces temps électoraux, la Désobéissance civile de Thoreau est un texte qui pose de nombreuses questions intensément actuelles. Nous y répondons aujourd'hui avec Manuel Cervera-Marzal.
Écouter l'émission


dimanche 21 juin 2020

Transformer ou démanteler les infrastructures du ravage

Source : https://www.bastamag.net/Livre-Ecologie-sans-transition-Desobeissance-Ecolo-Bonnes-feuilles



Devant l’ampleur planétaire du désastre, un nouveau mouvement écologiste a émergé au fil des marches pour le climat, des grèves de la jeunesse et des actions de désobéissance. Pour Désobéissance Écolo Paris, collectif à l’origine des grèves scolaires dans la capitale, on a déjà perdu trop de temps à demander aux pyromanes d’éteindre l’incendie. Le collectif publie l’ouvrage collectif Écologie sans transition.

Extrait.

Il y a une écologie qui est un art d’habiter et de défendre les milieux vivants, et une écologie qui se présente comme un gouvernement de la nature et des sociétés. Elles ne sont pas compatibles. Ce livre vise à rouvrir le champ de bataille qu’est la définition de l’écologie. Il part du constat que cette définition est trop souvent laissée aux forces sociales dominantes qui ont partie liée avec le ravage que nous vivons. Il nous faut assumer maintenant de briser l’unité sacrée qu’on tente de construire autour de la question écologique. Au moment où les forêts brûlent sur tous les écrans et où un virus force les gouvernements à mettre à l’arrêt l’économie, il est temps de choisir son camp, et de prendre acte des lignes de fracture.
Nous qui sommes de la génération formée à l’écologie par la vulgarisation des rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), par les experts médiatiques et par la petite discipline quotidienne, nous voulons renouer avec la longue histoire des résistances écologiques, depuis les luttes pour les communaux jusqu’aux ZAD (zones à défendre). Nous ne voulons plus d’une écologie qui ne se reconnaît pas d’ennemis et serre la main à tout le monde. Nous ne voulons plus participer à cette grande comédie des écogestes insignifiants, des petits pas et des grandes marches, pendant que le monde continue de s’effondrer autour de nous.

« Notre écologie n’est pas comptable et n’établit pas ses priorités en fonction des seuls indicateurs scientifiques »

Nous posons donc que notre écologie défend des milieux vivants, combat un ravage, et cela sans transition. À la fin du 19ème siècle, quand le concept d’écologie s’est formé pour désigner une économie de la nature, il était en concurrence avec le concept de « mésologie », qui signifie littéralement : science des milieux. Si nous préférons revenir à la notion de milieu pour définir notre écologie, c’est parce que l’environnement et la nature ne définissent que des objets à administrer. L’environnement est une chose distante, étrangère et distincte des sujets qui l’habitent ; la nature est toujours considérée comme inhumaine, vide, inhabitée. La nature et l’environnement : au mieux on les gère, mais jamais on y vit.
Le milieu, lui, ne sépare pas ce qui est lié : il est l’intrication des êtres qui l’habitent et l’élaborent. Ce qui définit un milieu comme vivant, c’est la qualité de la vie, des attachements, des dépendances et aussi des conflits qui s’y déploient. Cette qualité de vie ne se mesure pas à l’empreinte carbone, mais elle s’éprouve dans l’expérience d’habiter un milieu, qu’il s’agisse d’un foyer animé, d’une zone humide, d’un quartier, d’une forêt ou d’une contrée. C’est pourquoi notre écologie n’est pas comptable et n’établit pas ses priorités en fonction des seuls indicateurs scientifiques. Il n’y a aucun intérêt à vivre sur une planète décarbonée et riche en biodiversité si c’est pour être privé·es de ses libertés, surveillé·es et rationné·es. Une écologie des milieux vivants combat tout ce qui rend le monde inhabitable et inhospitalier, et donc en premier lieu la morale écologique par quoi on entend nous rendre inoffensif·ves.

« Transformer ou démanteler les infrastructures du ravage »

S’il est question de luttes offensives, c’est parce qu’un ravage écologique est en cours. Une crise est temporaire. Un effondrement, une catastrophe, un désastre, sont des événements impersonnels, qui ont l’air de nous tomber dessus sans cause humaine identifiable et hors de notre portée. En revanche, un ravage est un processus, actif, agressif, mené par un sujet identifiable. C’est pour souligner ce lien entre une activité ravageuse, celle de l’économie capitaliste, et ses effets destructeurs sur les milieux vivants, que nous préférons ce terme à tous les autres.
Contrairement aux écologistes qui attendent une catastrophe dans l’avenir, nous plaçons l’essentiel du ravage dans le passé. Sa progression à la surface du globe se mesure à l’artificialisation d’étendues toujours plus grandes : autoroutes, ports et aéroports géants, zones industrielles et commerciales, barrages, centrales nucléaires, réseaux énergétiques, monocultures, étalement urbain. Un milieu singulièrement hostile à la vie mais extrêmement profitable à la valorisation.
Au moment où nous terminons ce livre, ce milieu, celui de l’économie mondialisée, est le vecteur de propagation du Covid-19. On sait que les pandémies se multiplient ces dernières années en raison de la destruction des habitats naturels, de l’homogénéité génétique des animaux d’élevage, et de la mondialisation de l’économie. C’est pourquoi la vulnérabilité de nos sociétés aux pandémies qui se manifeste aujourd’hui n’est pas tant à attribuer au virus qu’à des causes humaines. Depuis plusieurs décennies, les gouvernements ont mené des politiques d’austérité, ont intensifié l’extraction des « ressources naturelles », ont amélioré leurs technologies de surveillance et leurs forces de police. Tout cela, pour maintenir à flot une économie qui ravage les milieux vivants. La ligne de fracture est donc nette. Cette période d’effroi et d’isolement montre à quel point il est urgent d’enquêter sur les moyens de transformer ou de démanteler les infrastructures du ravage, pour pouvoir élaborer des conditions d’existence nouvelles.

« Une écologie sans transition est une écologie de rupture »

Dès maintenant, c’est-à-dire : sans transition. Par ces mots, nous ne voulons pas dire immédiatement, comme s’il s’agissait d’un caprice. Nous savons bien que le chemin sera long, difficile et miné. Mais il nous semble urgent de se défaire de certaines idées paralysantes, au premier rang desquelles celle d’une transition écologique qui serait à attendre de la part des décideurs économiques et politiques. Les dirigeants ont conscience des dangers écologiques depuis une cinquantaine d’années, mais ils n’ont rien fait. Cela devrait suffire à montrer que le problème n’est pas un manque de « prise de décision courageuse » ou de « bonne volonté » politique. Les gouvernements et les grandes entreprises sont tout aussi coincés que nous, parce qu’ils font partie du problème.
Mais nous, nous ne sommes pas coincé·es de la même manière qu’eux : nous sommes coincé·es à travers leur monde, à travers l’économie et les systèmes sociaux qu’ils ont mis en place autour des énergies fossiles, de la voiture, et maintenant du numérique, un monde dont nous sommes aujourd’hui dépendant·es. Nous avons pourtant une marge de manœuvre, dans la mesure où nous parvenons collectivement à amoindrir notre dépendance à ce qui ravage la planète. C’est pourquoi une écologie sans transition est une écologie de rupture : il s’agit de rompre avec nos dépendances les plus destructrices, mais de rompre par des actes collectifs, solidaires, et de révolte. Rompre pour bloquer les avancées du ravage le plus vite possible, et rompre pour avoir les mains libres et pouvoir configurer nos propres usages du monde.

« Construire une écologie sensible, populaire et offensive »

Les mains qui ont écrit ce livre sont lisses ou rugueuses, fines ou épaisses, divergent en teint, en taille, et sont marquées d’expériences différentes. Voilà pourquoi notre texte ne présente pas une unité parfaite de style et de ton. Nous revendiquons cette diversité collectivement. Que cela soit l’occasion de prouver que la multiplication des perspectives n’empêche pas l’élaboration d’une direction commune. Désobéissance Écolo Paris est un collectif qui rassemble des membres d’horizons variés, provenant d’un large spectre de sensibilités écologiques. Il s’est constitué à l’hiver 2018, après la démission du ministre de l’Écologie Nicolas Hulot, puis a été initiateur des grèves étudiantes pour le climat à Paris. Au fil des marches, des lectures, des grèves, des occupations, des discussions publiques et privées, nous avons composé ces quelques réflexions que nous jetons là pour contribuer au débat stratégique.
Dans ce livre, nous commençons par tenter de nous dépêtrer de la morale écologique qui pèse sur nos épaules, qui masque les rapports de force, les asymétries sociales et la violence de ce monde. C’est sous la forme de cette morale que l’écologie nous apparaît quotidiennement, chaque fois que l’on exige de nous des petits gestes ou que le gouvernement se gargarise de petits pas, chaque fois qu’on individualise la faute et qu’on célèbre les héros du renoncement et de la science. Construire une écologie sensible, populaire et offensive qui puisse non seulement convaincre mais faire envie nécessite de se débarrasser de cette morale, pour élaborer une stratégie politique large. C’est pourquoi notre seconde étape consiste à identifier les forces ennemies qui instrumentalisent l’écologie, et les alliances possibles contre différentes formes du ravage : capitaliste, coloniale et patriarcale. En dernier lieu arrivent quelques propositions et prospections. Nous tirons les implications stratégiques de notre propos, et nous suggérons des pistes réelles et rêvées pour raviver le désir de vivre au présent avec un horizon commun. Nous n’attendons plus rien que de nous-mêmes, de ces « nous » qui sauront se constituer dans les initiatives et les combats écologiques.

Écologie sans transition, Désobéissance Ecolo Paris, Éditions Divergences, 14 euros.

dimanche 31 mai 2020

« Comment je suis devenue anarchiste »

Source : https://reporterre.net/Comment-je-suis-devenue-anarchiste-18794


C’est un mot interdit, un mot tabou, un mot qui fait peur même à ceux qui s’y reconnaissent : « anarchisme » ! Et pourtant, cette vision du monde, bien loin des images de violence que les dominants répandent pour la discréditer, promeut la coopération, l’émancipation, le respect des êtres et du vivant. C’est ce que vous racontera ce livre, qui n’est pas un essai, mais une histoire : celle d’une femme « normale », qui n’aurait jamais pensé qu’elle était anarchiste, mais qui, au fur à mesure de son parcours intellectuel et politique, a découvert cette doctrine libératrice. Par son refus de l’autoritarisme et son souci de l’écologie, l’anarchisme se répand discrètement à travers la société et s’articule de plus en plus souvent, dans les idées et sur le terrain, avec l’écologie. Il était temps que l’on puisse de nouveau afficher sereinement ce mot. Et si, vous aussi, vous étiez anarchiste sans le savoir ?

    Isabelle Attard, docteure en archéozoologie et directrice de musée, a longtemps vécu en Suède. Revenue en France, elle a été députée écologiste entre 2012 et 2017. L’occasion de prendre des positions fortes, notamment contre l’état d’urgence. Chemin faisant, Isabelle Attard a découvert l’anarchisme, un idéal politique dans lequel elle s’est pleinement reconnue.

    Comment je suis devenue anarchiste, d’Isabelle Attard, éditions Le Seuil-Reporterre, octobre 2019, 160 p., 12 €. 

mercredi 8 avril 2020

Conservatrice, réactionnaire ou progressiste, trois voies pour l’après-crise sanitaire

Source : https://reporterre.net/Conservatrice-reactionnaire-ou-progressiste-trois-voies-pour-l-apres-crise-sanitaire 

6 avril 2020 / Alessandro Pignocchi 

La crise sanitaire bouscule la réalité politique et une fenêtre s’ouvre pour un changement radical de système, estime l’auteur de cette tribune. Qui pense que la relation à la terre et aux êtres non-humains sera centrale dans la construction de l’après.

Comme toute crise, celle que nous traversons rebat les cartes. Ce qui semblait encore récemment impensable, d’une radicalité à peine concevable, apparaît soudain tout à fait plausible et même sur le point d’advenir. C’est que, pour beaucoup d’entre nous, cette période donne une réalité tangible, vécue, à des injustices auxquelles nous nous étions habitués ou qui étaient, du moins, passées dans le registre du discours. La fenêtre politique qui s’ouvre ainsi peut déboucher sur trois voies antagonistes, qui se distinguent notamment par la façon dont elles orientent nos rapports au territoire.

• La première est la voie conservatrice, incarnée par le gouvernement actuel. Les rapports au territoire restent purement utilitaristes et régis par les seules lois de l’économie. Plantes, animaux et milieux de vie restent avant tout des ressources.

• La seconde, la voie réactionnaire, se dessine notamment dans ce que semble devoir être le programme du Rassemblement national pour 2022. Tout en conservant une large part de l’utilitarisme économique, elle met sur le devant de la scène politique des liens à la terre non utilitaristes qui exaltent la patrie, la tradition, l’histoire et les ancêtres. Ce sont des liens qui visent à exclure bien plus qu’à inclure.

• La troisième voie, progressiste, est incarnée entre autres par ce qui se construit en ce moment sur les zad, notamment à Notre-Dame-des-Landes. Les relations au territoire se défont des règles marchandes pour étendre le registre du social et de l’affectif aux non-humains. Plantes, animaux et milieux de vie deviennent, au même titre que les humains, les maillons d’un vaste réseau d’entraide, de solidarité et d’attentions réciproques. Les liens qui trament ce collectif étendu sont épaissis par toutes les nuances qui colorent la vie sociale dès lors que l’on s’extrait des logiques comptables du monde économisé.

Un scénario plausible, et qui est déjà en train d’advenir, commence par une radicalisation de la voie conservatrice, c’est-à-dire par un durcissement du libéralisme autoritaire dans lequel nous vivons déjà. Mais les rapports utilitaristes à la terre sont si incompatibles avec la situation écologique du monde qu’il est difficile d’imaginer que cette voie, déjà agonisante, se prolonge encore longtemps. La question sera alors de savoir qui des réactionnaires ou des progressistes récupérera les lambeaux de l’utilitarisme radical. C’est à nous de montrer en acte qu’un monde composé par des liens au territoire inclusifs et qui socialisent les non-humains est infiniment plus désirable, sûr et joyeux qu’un monde qui se construit sur des attaches nationalistes et traditionalistes.